Ça dépend. Essai sur les contingences de l’architecture de Jeremy Till


« Le postulat central du livre est clair, presque risible tant il est simple : l’architecture est dépendante, il faut s’en accommoder et faire avec. L’originalité de ce postulat réside dans le fait que personne n’avait jamais eu le culot de l’énoncer aussi crûment. » Tel est le regard que porte aujourd’hui l’architecte anglais Jeremy Till en épilogue de son livre daté de 2009 et désormais disponible en français. « L’excentrique professeur », pour reprendre la formule d’un de ses collègues, rassemble dans cet essai quelques mythes encore tenaces dans lesquels s’enferme l’architecture contemporaine, la figeant dans une pratique formelle désormais privée de sens. En évinçant la contingence, voire en l’ignorant de façon systématique, l’architecture conforte son autonomie professionnelle et son savoir « autoréférentiel ». Elle écarte ainsi un ensemble de contingences qui la rendraient vulnérable et foncièrement dépendante. L’essai de Jeremy Till peut se lire comme un rappel du réel, dès lors que « le fossé entre l’architecture telle qu’on en parle et l’architecture telle qu’elle existe, s’explique en partie par une erreur cruciale, qui consiste à confondre l’architecture comme métaphore et l’architecture comme réalité ».

Parmi les mythologies de l’architecture, l’art du dessin d’architecte, tout comme les images produites par des logiciels professionnels, occupent une place de choix. Ils entretiennent une ambiguïté avec la réalité, ambiguïté avec laquelle l’architecture s’arrange aisément, renforçant ainsi le caractère autonome du « projet architectural ». Si « l’illusion qu’un dessin équivaut à un bâtiment ne peut être entretenue que sous le régime de l’autonomie », en prendre conscience n’est pas si simple, tant les recherches architecturales mêlent de manière confondante réalisations construites et réalisations « restées sur le papier » ; mais toutes, d’un point de vue architectural, ayant « le même statut, et c’est là que le bât blesse ». Même le croquis d’architecte, exécuté dans un geste créateur, parvient à faire oublier que « le voyage, de l’idée au dessin et à la construction est incertain ». « La métaphore de l’architecture en tant qu’autorité stable est si puissante qu’elle est prise pour une réalité. »

De la même façon, le mot «  ordre », dans son usage courant et professionnel, « confond trop facilement le simple aspect visuel et la dimension politique ». Jeremy Till fait remonter cet « amalgame erroné » à Vitruve (1er siècle av. J.C.) et son fameux « mantra » : Utilité-Solidité-Beauté. Avec logique, Jeremy Till aboutit assez vite à une remise en question de « l’espace architectural », qu’il classe dans la catégorie « espace dur » et qui appartient pleinement à « la chaîne de production […] de formes ». « Dans la mesure où il est conçu dans l’ombre de la forme », l’espace architectural « conserve les qualités de l’objet » et entre inévitablement aussi dans le domaine des contingences. On comprend alors pourquoi l’image, et particulièrement « la photographie, présent[ant] une certaine idée de l’architecture hors du temps », est désormais devenue « le principal moyen de transmission de la culture architecturale », contribuant à représenter l’espace architectural dans une forme figée, « celle à laquelle on aspire ».

L’éthique professionnelle n’est pas épargnée, puisqu’elle repose essentiellement « sur la statique de la vision » ; Jeremy Till allant jusqu’à dénoncer « le mythe selon lequel l’architecture serait un monde en soi, qui obéit à ses propres lois morales ».

Cet ensemble de représentations arrêtées, codées et transmises, a pour conséquence, sinon pour but, « d’étouffer la contingence ». Mais c’est elle que Jeremy Till traque dans sa pratique professionnelle de l’architecture et dans son enseignement, puis, avec une attention redoublée, une fois la construction achevée, livrée, mise en service. Puisque l’architecture répond à un événement, alors elle est toujours contingente, « loin des rêves et loin des faux semblants », alors l’usure, la crasse, le déchet, sont à prendre en compte et Jeremy till apporte quelques exemples précis qui, à la faveur de l’humour, deviennent savoureux. Mais avec la contingence, ce sont avant tout les forces de « l’entropie, de l’usage et du changement » qui sont à prendre en considération. Certes, « l’usage (sous l’apparence de la fonction) peut prétendument être déterminé et le changement (sous l’apparence de la flexibilité) peut prétendument se limiter aux zones sous contrôle direct de l’architecte. Mais l’entropie est une autre chose » : « condition d’incertitude permanente », elle laisse présager « le déclin potentiel vers le désordre, quelque chose qui échappe au pouvoir de tout organisme professionnel », n’en déplaise aux architectes.

Car avec l’entropie, Jeremy Till explore une question essentielle à l’architecture : celle du temps. Dans une remarquable analyse au chapitre 2, « Temps, espace et architecture Lo-Fi », l’auteur fait passer le temps avant l’espace par l’importance des transformations qu’il génère, mais surtout par tous les hasards dont il peut être porteur. C’est pourquoi Jeremy Till développe l’idée d’une « architecture Lo-Fi » dans laquelle il se positionne nettement. Au son parfait rendu par les techniques de haute fidélité (Hi-Fi), l’architecte préfère être à l’écoute d’une architecture basse fidélité (Lo-Fi), bien éloignée de la production soignée conçue en agence, toujours en quête « d’un produit parfait sous un ciel bleu pour gens heureux ». La contingence temporelle conduit Jeremy Till à rechercher « un espace où la différence et l’ambiguïté puissent s’épanouir dans un contexte partagé ». La question devient alors politique, au sens d’une production collective « dont la nature n’est pas déterminée », se déployant dans un « espace mou [qui] fonctionne davantage comme un arrière-plan puissant que comme un premier plan raffiné ». De la « scénographie visuelle », l’architecture passe à la participation « pour créer une scène sociale ».

Dans l’épilogue, daté de février 2025, à l’occasion de l’édition de son livre en français, Jeremy Till n’hésite pas à donner le conseil suivant : « note aux lecteurs : n’hésitez pas à sauter le chapitre 3 ; il est assez pesant et il y a des choses plus croustillantes de l’autre côté de cette montagne ». Ce serait dommage, car outre quelques citations philosophiques choisies permettant d’aborder bien des aspects de « l’agentivité architecturale », on y trouve également un réjouissant développement sur les échelles. «  Et si, au lieu d’être une échelle métrique abstraite, le 1/100 était d’abord considéré comme une échelle sociale ? 1 pour 100 : un architecte pour cent citoyens. Que fait-on face à cent personnes différentes ? » Si maintenant l’on passe à l’échelle 1/10 000, « les villes prolifèrent au bout d’une pointe feutre alignant des rues sans vie. On croit comprendre la ville […] en regardant d’en haut à travers des motifs abstraits et en rêvant d’ordonner toute cette complexité d’un mouvement de souris ou d’un coup de crayon ». « Le 1/1 », « l’échelle du personnel, de l’intimité, de l’humain », est-elle la bonne échelle pour penser le logement ?

Toujours dans son récent épilogue, Jeremy Till constate que son livre « fait toujours figure de “Marmite book” […]suscitant l’adhésion ou le rejet, sans position intermédiaire ». Mais peut-être serait-il préférable de l’aborder comme une réflexion singulière sur « le dedans et le dehors » en architecture. Cette opposition parcourt en effet l’ensemble de l’essai, sous des formes variées. De l’architecte installé dans sa pratique professionnelle et œuvrant, nécessairement, dans l’autonomie de son art, jusqu’au dehors où des forces, des tensions, autres que celles définies en agence selon les lois de l’architecture, poussent irrémédiablement toute production architecturale dans la contingence au long cours. S’impose alors un changement de perception : pour affronter durablement la contingence du dehors, l’architecture nécessite une qualité encore mal perçue et peu définie : l’inachevé.

Traduit par Jean-François Allain, Éditions de la Villette, 2025
302 p. 33 €