L’architecture au regard de la psychanalyse de Cosimo Schinaia

Traduit de l’italien par Gilbert Dinimant

Chacune articulant un espace du dedans et un espace du dehors, architecture et psychanalyse partagent un riche imaginaire que vient ici dévoiler l’auteur.


Ni interprétation psychanalytique des formes architecturales, contemporaines ou passées, ni recherche d’un refoulé de l’architecture qui laisserait apparaître, ici et là, dans la ville, certains symptômes, le livre du psychiatre et psychanalyste Cosimo Schinaia explore minutieusement un espace de rencontre : celui de la pensée psychanalytique et de la réflexion architecturale.

Le point de contact entre ces deux disciplines appartient avant tout au domaine du langage, mais surtout chacune partage une logique proche, centrée sur les rapports entre espace intérieur et extérieur ; ces deux derniers mots ouvrant d’ailleurs le titre original complet de l’ouvrage. L’intention de l’auteur est de permettre aux lecteurs de « se déplacer en un mouvement oscillatoire d’une discipline à l’autre, d’entrer et de sortir de chacun des domaines, enrichis des expériences réciproques et d’interrogations sur l’activité de la psyché humaine, sur l’expérience du sujet ».

Si en architecture la question du choix des matériaux est essentielle, en psychanalyse, celle du choix des citations semble primordiale ; ici, moins pour bâtir et faire tenir que pour se mouvoir dans un espace qui se découvre et se déploie au fil d’ouvertures multiples, offertes par des citations provenant d’auteurs les plus divers. C’est donc en « lecteur invité » qu’on franchit sans trop d’appréhensions le seuil de cette « maison/histoire », curieux d’explorer des espaces extérieurs et intérieurs qui sont « une occasion d’enquêter sur les interstices intimes des êtres humains qui les habitent ». « Le métier d’architecte est un métier de frontière », et c’est aussi à la frontière que Schinaia situe sa profession. Dans cet espace, le langage se charge d’une portée symbolique, mettant en jeu glissement de sens, déplacement de notions, changement de plans. Intérieur et extérieur organisent autant l’espace matériel que mental, tout comme le « seuil », la « façade », la « fenêtre », ou encore le « pont », la « ruine  », qui font l’objet d’investigations. Sans oublier le mur, et le fameux « je parle aux murs » de Lacan.

Cette approche, riche en ouvertures, met en évidence « la passion pour la connaissance et la possibilité de construire de nouveaux langages qui font se rassembler, sinon les mots, du moins les aspirations des psychanalystes et des architectes » ; mais aussi que « c’est toujours du dehors que vient la pensée, quand il s’agit de remettre en cause une vision des choses qui n’est plus représentative des phénomènes actuels ». Les lieux que construisent la psychanalyse et l’architecture sont certes de natures différentes, mais ils demeurent en lien avec « toute [une] imagerie onirico-fantastique qui reproduit le monde extérieur dans le monde intérieur ». L’éclairage proposé par Schinaia, pour qui, suivant en cela Merleau-Ponty, « c’est le corps qui nous fournit le point zéro de l’orientation », lui permet d’approfondir la notion « d’entourage », comprise comme « une interaction entre deux présences, celle de l’habitant et celle du lieu ». C’est pourquoi « le corps n’est pas dans l’espace, mais habite l’espace » car « à l’origine de l’espace, il y a l’emprise du sujet sur son monde ». « Habiter, c’est exister. » Mais habiter signifie aussi construire « des lieux où on raconte la vie, et faire de ceux-ci une histoire, où l’on met en scène l’être et l’agir, les désirs et les souvenirs ».

L’auteur va plus loin en abordant « l’espace invisible ». En ouvrant avec une citation de Pontalis, « l’invisible n’est pas la négation du visible : il est en lui, il le hante, il est son horizon et son commencement », Schinaia explore « le concept d’invisible » développé par l’architecte Daniel Libeskind, pour déployer toute une imagerie liée à la mémoire surgissant dès le seuil franchi : « Cette pièce dans laquelle je vais entrer est faite aussi, et surtout, de toutes les pièces dans lesquelles je suis entré auparavant et de celles dans lesquelles j’ai l’intention d’entrer, de celles que j’ai réellement vues et de celles que j’ai regardées dans des livres (et qui n’existent peut-être plus). » Dans une partie plus descriptive du livre, c’est « le refuge affectif » que constitue la maison qui convoque d’autres images et d’autres histoires. De Filarète (1400-1469 env.) à l’étrange maison tournante imaginée par Paul Klee, sans oublier celles des trois petits cochons, pour Schinaia se fabrique et se manifeste « l’inconscient de la maison », suivant en cela l’architecte Philip Johnson reprenant dans ses écrits une citation de Bachelard : « Parfois, plus simple est l’image, plus grands sont les rêves. »

Vient ensuite le cabinet de l’analyste, qui est décrit dans son évolution tant architecturale que dans la décoration de son agencement intérieur. Un chapitre important, illustrations à l’appui, examine cet espace devenu quasiment mythique et iconique ; des célèbres photographies du cabinet de Freud à Vienne, prises en 1938 par Engelman jusqu’aux images récentes de cabinets toujours en activité. Un autre chapitre est consacré aux lieux du soin et se présente comme une adresse directe aux architectes, pour questionner et véritablement prendre en compte le bien-être et les besoins du malade. Tout au long de son livre, Schinaia le souligne : « On ne construit que dans la relation. »

Enfin, dans une des parties finales du livre, « des pistes pour une collaboration entre psychanalystes, architectes et urbanistes » conduisent vers un développement sur « l’échec ». Analyste ou architecte, à qui et comment parler de ses propres échecs ? Comme l’errance, qui ouvre sur « l’angoissant espace de l’inconnu  », « la perpétuation d’une erreur non reconnue » amène « à de véritables situations d’incompréhension ». Aussi la proposition, quelque peu provocatrice, de l’architecte Stefano Boeri « d’organiser une Biennale des échecs » est-elle considérée avec sérieux par l’auteur.

On dit que, bien souvent, en fin d’analyse, surgit une évidence déconcertante s’imposant comme la réalité d’un fait longtemps tenu à l’écart. C’est un peu l’effet que produit, à la fin d’un diagnostic urbain, contemporain et manifeste, une phrase comme : « Il faut ajouter, enfin, qu’il n’y a pas grand-chose à construire, car la population mondiale décroît. » Construire la ville sur la ville redevient l’espace de travail de l’architecte qui, de son côté, pourra pratiquer une lecture flottante du livre de Schinaia, une écoute de citation en citation, voire pratiquer un rendez-vous de lecture hebdomadaire pendant le temps nécessaire, puisque « l’immense chantier de construction de notre regard, reflète le caractère inachevé de ce qui nous constitue, nous construit et qui déconstruit ce qu’avaient prévu les architectes ».

Éditions Parenthèses, 2026
360 p. 28 €