Quand les architectes mènent l’enquête ? de Soline Nivet

Des relevés de temples antiques aux reconstitutions contemporaines de scènes de crime, Soline Nivet montre des architectes à l’œuvre dans des situations d’enquête très concrètes. À partir d’images, de mesures et de traces, ils cherchent à établir des faits et à documenter le réel, élargissant ainsi le rôle de l’architecture au-delà du seul projet.


Le champ des compétences du métier d’architecte connaît-il une extension, voire une bifurcation, avec un nouveau savoir-faire spécifique : construire une enquête ? Déjà spécialiste de « l’état des lieux », avant d’y édifier tout nouveau projet, l’architecte semble aujourd’hui investi d’une nouvelle mission : « faire tenir ensemble », pas seulement les éléments et les matériaux de l’ouvrage à bâtir, mais bien plus : faire tout tenir ensemble. Pour l’autrice, en effet, l’architecture doit être comprise « comme un point de vue et d’écoute sur le monde, tel qu’il est fondé, se construit, se répare ou se démantèle ». Son livre est un ingénieux répertoire méthodologique pour conduire une enquête exhaustive jusqu’au bout, où des dates précises remplacent l’ordre alphabétique, dates qui, sans suivre l’ordre chronologique, renvoient à des faits, des pratiques minutieuses, et des résultats d’enquête avérés.

Dans le livre de Soline Nivet, l’enquête est toujours incarnée, ce qui la rend passionnante. Il s’agit de suivre en 1901 un jeune architecte, toise en main et « lauréat du Grand Prix de Rome des Beaux-Arts », dans ses « hypothèses de reconstitution idéale » des anciens temples de Delphes, accompagner dans la Corrèze de 1944 un autre jeune architecte, qui, lui, a dans sa mallette le livret d’« Instructions pour les enquêteurs du chantier I.425 », afin de retrouver « ce que fut la pensée du bâtisseur » de maisons traditionnelles, monter à bord d’une « bagnole » américaine en 1968 avec deux fameux enseignants en architectures et photographier, pratiquement en continu, les rues et avenues de Las Vegas. Il s’agit encore de participer, en 1974, à une véritable « chasse aux trésors de proximité » dans le quartier d’affaires de Tokyo avec deux jeunes doctorants qui viennent de fonder l’ADA (« Architectural Detective Agency ») ; ou bien, plus proche dans le temps, en 2000 et 2010, de s’intéresser à la construction de la démonstration « de plus de sept cents pages » élaborée par un historien de l’architecture afin de débouter et de faire « judiciairement reconn[aître] comme falsificateur de l’histoire et négationniste » un adversaire de l’Histoire. L’autrice cherche également à saisir comment un laboratoire, créé par un architecte et chercheur, permet « au moyen des outils de l’architecture et de maquettes numériques, et à partir du croisement de multiples données — vidéos, traces, photographies, témoignages —  » de reconstituer « des scènes de crimes, de bavures ou d’écocides ». L’analyse de ces expériences de terrain menées à des époques différentes montre combien l’image, sous ses formes les plus variées, du croquis au dessin, de la photo à l’image numérique, construit l’enquête, quel que soit le protocole.

De protocoles d’enquête, il en est justement question dans la deuxième partie du livre. Gardant toujours quelques dates repères apportant un éclairage didactique sur le déroulement d’un protocole d’enquête remarquable, Soline Nivet définit des notions et des pratiques qu’il reste toujours intéressant d’explorer. La filature, par exemple, permettant « de traverser les échelles », tout en portant une attention particulière aux constructions des interactions ; le repérage des « décalages, des raccords, des difformités […] qui tranchent avec la façon dont les choses devraient normalement se présenter ». L’usage de grille de classification, la pratique d’inventaire, le regroupement en catégories et le rangement par type rejoignent ainsi les relevés et les très complets « plans minutes ». Citant le sociologue Luc Boltanski, l’autrice place l’enquête dans un lieu et à un moment où apparaît « une faille » dans une réalité « qui semblait jusque-là sans défaut »,  pour « dévoiler et questionner une opposition entre les apparences d’une vérité de surface et la réalité plus tenace des relations, des motifs et des passions qu’elle dissimule ». Pour Soline Nivet, la pratique de l’enquête est aussi une façon de chercher « à laisser la connaissance croître ».

 Et c’est bien vers le domaine de la connaissance que nous conduit finalement son livre. « Rendre compte de la complexité […] du territoire d’enquête », c’est aussi apporter « une modification des points de vue et des perspectives, des représentations inédites ». Déchiffrer l’ordinaire devient alors passionnant. Dans un monde où les contre-vérités deviennent vindicatives, la lecture du livre de Soline Nivet agit comme une boussole, maintenant le cap vers « le partage des vérités ».

Éditions deux-cent cinq, 2025
80 p. 12 €