La cité de Thélème. Fais ce que voudras ! de Rudy Ricciotti et Jean-Louis Poitevin
Dans cet ouvrage, le texte et la photographie s'intriquent comme pour composer un chant de vie où l'image et le mot s'illustrent et s'incarnent mutuellement.
« Rencontres », la collection singulière et soignée des éditions Disvoir, réunit deux personnalités particulièrement attachées aux images et aux mots : l’architecte Rudy Ricciotti et le critique d’art Jean-Louis Poitevin. En dix chapitres, tous deux bâtissent une étonnante « Cité de Thélème », faite de photographies, de citations, essentiellement littéraires, où viennent s’intercaler des textes s’apparentant à des compositions vocales. « Fais ce que voudras ! », règle unique de l’Abbaye de Thélème imaginée par Rabelais, devient ici un chant puissant, au risque, peut-être, de laisser de côté l’attention engageante que pourrait promettre un espace de rencontres. Mais les lieux ont changé, la cité n’est pas l’abbaye.
Ouvrant le livre, c’est sa composition qui immédiatement séduit et interpelle : cadrage et mise en page soignés des photographies, typographie modulant la taille des caractères de chaque citation d’auteur, invitant ainsi à une mise en voix, titre de chapitres annoncé par un intrigant oiseau noir qui parfois prend son envol entre deux pages, au milieu d’un texte. Bien sûr, les amateurs d’architecture reconnaîtront des images de réalisations signées Rudy Ricciotti : la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, le Mémorial du Camp de Rivesaltes, le Musée Jean Cocteau de Menton, entre autres, ou encore le complexe tertiaire AYA de la Cidade Matarazzo de São Paulo ; voire certains projets non réalisés, comme celui proposé pour Sanctuaire de Notre-Dame-du-Laus. Mais on découvre surtout des photographies d’un architecte dans tous ses états.
Au fond, et c’est peut-être là la réussite de cette construction de papier, et de cette rencontre, peu importe qui, de Ricciotti ou de Poitevin, apporte quoi, textes ou images, car l’ensemble se tient, solide, au bord du rêve.
Ce jeu entre images, fantasmes, textes sonores et surgissement de voix, autorise les suggestions et les rapprochements les plus hypothétiques en matière d’architecture. Cette chevelure ondoyante et cette pilosité mouillée : les résilles de béton enveloppant le corps du bâtiment ? Ces fines jambes tendues, répétées à l’infini dans le miroir : les béquilles du pont de Montpellier ? Et cette insistance de la lance des guerriers : les colonnes élancées de la médiathèque de Vaulx-en-Velin, où vient s’enchâsser le bâtiment ? Ainsi, sur une double page, l’énigmatique photographie d’un javelot posé presque horizontalement sur un muret rocheux peut être regardée cette fois verticalement et l’arme semble alors tenir le bloc de roche étoilé. Les questions font le charme des rencontres.
« Vivre, c’est creuser, excaver, construire, détruire, et toujours signer de sa paume la nuit qui s’ouvre à chaque cri » ; construire et détruire semblent indissociables « parce que des forces invisibles, mais puissamment actives nous poussent à […] marcher et courir et agir et parler et compter » ; mais le corps demande plus : « ET CONSTRUIRE ! (en lettres capitales dans le texte). Sinon, qu’est-ce qu’on pourrait détruire ? ».
La vitalité créatrice, « ce fantasme de toute-puissance ? », est opiniâtre et pugnace : « rater, réussir, rater, réussir. Le seul privilège que confère l’atelier de création, c’est de le savoir et de faire en sorte de faire mieux, de rater encore et encore, oui, de rater mieux ! » Mais le premier combat de l’architecte n’est-il pas de gagner sa place, l’espace physique où il pourra déployer un rêve, « une maison accrochée à l’horizon » ?
Si Rabelais consacre un chapitre complet à la précieuse tenue vestimentaire, et saisonnière, des « religieux et religieuses de Thélème », la « cité de Thélème » se clôt dans le plus simple appareil : un pagne végétalisé sur une combinaison de sable gris ; celui qui porte la gueule d’un bois flottant sur ses épaules a également un bois percé en béquille respiratoire dans une narine et, surtout, il a en main un menaçant morceau d’épave de combat. Finalement, Rudy Ricciotti a gagné, car le rire gagne. « Après-coup, mais trop tard, il a été possible de découvrir de quoi était faite la loi du mensonge : l’art ».