Aimez l’architecture de Gio Ponti
Comment aimer l’architecture ? Peut-être par hasard, en faisant la rencontre d’un beau livre. C’est en 1957 que l’architecte et designer Gio Ponti (1891-1979) propose au public italien Aimez l’architecture, dont l’injonction en couverture pourrait intimider le lecteur. Et si on y ajoute ce titre complémentaire, L’Architecture est un cristal, un écrit datant de 1945, on pourrait également comprendre une certaine réticence de la part de ceux confrontés au gros œuvre d’une construction. Mais il suffit d’ouvrir le livre pour s’apercevoir combien les ouvertures de la pensée, ménagées par l’architecte, soudain se propagent. De courts paragraphes de quelques lignes, sans majuscule ni point, alternent avec une organisation d’alinéas numérotés, chacun avec un mot-clé en ouverture, ou encore de simples pastilles noires regroupent une succession de réflexions éparses, réunies autour d’un même point : « Ce livre n’est pas architecturé ; c’est une collection d’idées plus qu’une coordination d’idées ; coordonnez-les à votre guise : il servira mieux, il vous deviendra personnel. » Nous voici à la découverte d’un « idéaire d’architecture », une sorte de répertoire d’idées, qui offre une surprenante exploration par des cheminements de pensées variées et parfois contradictoires.
Mais de quelle architecture est-il question ici ? Avant tout de « l’architecture moderne », et donc du mouvement moderne qui se déploie, avec une dimension internationale, à l’époque même de la formation et de l’activité professionnelles de Gio Ponti. Si des références à la pensée de Le Corbusier s’imposent ici et là, à côté de grands noms de l’architecture américaine, Gio Ponti prête davantage attention à l’architecture italienne passée et surtout à celle qu’il voit ériger sous ses yeux, aux architectes italiens dont les créations inaugurent une nouvelle époque, une nouvelle société, un nouvel usage des bâtiments. Car « l’architecture moderne a une vocation sociale », elle peut même prendre la forme d’une « prophétie sociale » parce qu’elle est « une interprétation du devenir de la vie moderne » : « La civilisation moderne cherche son expression dans l’architecture, elle en fait son miroir, sa mesure. » Les architectes construisent avant tout « dans le temps », « dans la culture ». Certes, techniques de construction et matériaux diffèrent au cours du temps, mais « le destin de la technique [est de] disparaître, parce qu’elle est progressive et se consume par l’usage ». L’architecture moderne bâtit ainsi parallèlement un nouveau rapport au temps, celui dans lequel la société vit et s’organise. On trouve dans le livre de Gio Ponti une section intitulée « Passé présent futur (tout est simultané dans notre vie et notre culture) », mettant en lumière « le présent de notre connaissance », puis, quelques pages plus loin, dans la section « L’architecture et le temps », cette gageure : « L’architecture moderne n’attend pas le temps, elle le défie ; qui l’emportera ? » Le regroupement de réflexions sur le temps en architecture s’ouvre avec ce précieux conseil : « Pour juger de l’Architecture, ajoutez aux éléments de jugement le temps. »
Puisque Aimez l’architecture est un livre écrit « par reprises, par retouches, par détails », sa lecture « ne s’achève jamais », avertit l’auteur. Il est même possible d’y ajouter que sa lecture autorise toutes les questions et que, se faufilant ainsi de reprises en retouches et de détail en détail, elle y trouve non pas des réponses exactes, mais des idées qui ne demandent qu’à éclairer, ne serait-ce que fugitivement, la place singulière de l’architecture dans l’art.
Mais pourquoi l’architecture est-elle un art ? « Dessiner d’abord, mesurer ensuite » ; cependant, « il n’existe pas d’architectes précoces ; aucun Mozart en architecture ». Bien sûr, « l’art […] ne réussit pas toujours ; on dirait même qu’il ne réussit jamais, que l’histoire de l’art est l’histoire des tentatives désespérées pour le faire, le réussir » ; et si « l’Architecte consacre toutes ses œuvres à une perfection perpétuelle […] il n’y parvient que de temps en temps ». L’art est rare. Car « la technique est progressive », mais l’art, et avec lui l’architecture, reste « non pas progressif, […mais]perpétuel ». Perpétuel, comme le sont « les lois perpétuelles de l’architecture qui sont présentes et représentées », tant dans ce que Gio Ponti nomme « la beauté antique » que dans « d’autres éléments modernes ». Pour l’architecte, il y a ainsi « une continuité d’altitude » dans le plein déploiement d’un ordre, un mot cher à l’architecture.
Et puis, comment aimer l’architecture ? Et là, il vaut la peine de laisser errer la lecture pour y découvrir d’étonnants rapprochements artistiques. « Ecouter le bâtiment », « son potentiel lyrique », car « il faut que l’Architecte ait une appréhension lyrique en tout ». La nuit et l’architecture entretiennent même de merveilleux liens musicaux : « De nuit, le silence, la solitude, les fenêtres closes ou inhabitées rendent à l’architecture toute sa beauté et son essence abstraites ; elle est seule à vivre ; son silence est un chant. » Quelques pages plus loin, le titre secondaire, L’Architecture est un cristal, se laisse apercevoir d’une autre façon : « Le cristal est une expression lyrique. ». « Il faut qu’une architecture chante », cette citation de Le Corbusier, que reprend ici et là Gio Ponti dans son « idéaire », trouve un émouvant développement avec ce paragraphe mis entre parenthèses dans l’espace rouge du livre intitulé « Tour de la terre » : « (l’architecture s’évanouit quand on a fini de la regarder, comme la musique quand on a fini de l’écouter : ce sont des apparitions, suscitées par notre présence, mais elles reviennent fidèlement à chaque fois à notre rencontre, mais ont toujours un peu changé à chaque fois) ». Si, pour Gio Ponti, l’expression architecturale se révèle aussi par sa « puissance d’illusion », celle-ci semble portée par la musique et le chant.
Sans aller jusqu’à faire d’Aimez l’architecture une sorte de livre-jeu autour des idées en architecture, il est toutefois possible de donner une dimension ludique à la dynamique de lecture que l’ouvrage permet. Certes, pas d’enfant prodige en architecture, et il n’est d’ailleurs nullement question d’interroger les enfants dans la section du livre intitulée « Les autres et l’architecture », où les préoccupations de divers groupes sociaux sont rassemblées autour de listes d’édifices à construire ; ailleurs encore, Gio Ponti peut même déclarer : « mes grands commanditaires n’ont pas d’enfants », précisant : « (comme, autrefois, les pontifes, grands commanditaires de l’architecture ; et les souverains, quand leurs enfants ne comptaient pas ) ». Peut-être aborde-t-on là une limite de la création architecturale : le jeu des idées, sans vraiment accorder l’espace au diapason de l’enfance.