Pixel paysage. L’expérience spatiale à l’ère numérique de Marc Desportes


Par « paysage », comprenons « l’expérience perceptive cohérente du cadre traversé », comme Marc Desportes le définit dès son avant-propos. Les deux derniers mots méritent une attention toute particulière : la notion de cadre intervient dans chaque chapitre du livre et, avec la traversée de cet espace délimité qu’implique tout cadrage, c’est la notion de mobilité qui va être interrogée. Non pas de manière abstraite, mais à partir de l’expérience que chacun peut faire en marchant dans la ville, guidé par son portable, en circulant de façon virtuelle dans un musée, en consultant des cartes numériques ou, pour les plus audacieux, en montant à bord d’un véhicule autonome. Médiatisées par un écran, ces expériences s’agencent avec une technologie de l’image : le pixel. « Désignons le tout par la partie, l’écran par son élément, le pixel », précise Marc Desportes, ainsi « le paysage des technologies numériques devient alors le Pixel Paysage ». Mais on s’apercevra bien vite, notamment avec l’expérience de lecture des cartes numériques, que cet élément de l’image est aussi « un élément du territoire », défini par une grille d’enregistrement. Dans cet essai, citant Merleau-Ponty, Marc Desportes interroge moins le paysage de notre perception que le « paysage de notre action ».

« Marcher dans la ville guidé par son téléphone portable », comme « visiter un bâtiment à l’aide d’un dispositif de réalité virtuelle » sont deux expériences qui « engagent le corps », l’une se déroulant dans un cadre concret, tandis que la seconde permet d’évoluer dans le cadre représentationnel d’une vue en 3D. De « lire », l’expérience nous fait glisser à« suivre », voire « surveiller », comme dans certains apprentissages par simulation virtuelle. Guidé par l’application du téléphone portable, « le mode d’avancement par contiguïté s’accompagne d’une sorte d’inattention au contexte spatial considéré dans son ensemble ». Avancer dans un espace de réalité virtuelle, guidé essentiellement par la vue frontale et privé d’une vision latérale claire, ne permet pas au sujet « d’appréhender l’espace autour de lui, non seulement l’espace qui s’ouvre devant lui, mais aussi l’espace qui se ferme derrière lui ». Dans une logique d’avancée dans un flux visuel continu, difficile alors pour le sujet de se sentir « dans un lieu englobant » : c’est donc l’expérience même de la profondeur qui s’en trouve modifiée.

Mais « l’agir numérique » transforme, et là en profondeur, notre façon de percevoir. « Tout en étant distinctes, perception et action forment une unité », et le corps y est entièrement engagé. Or « les systèmes de réalité virtuelle imposent une séquentialisation qui désarticule cette unité ». Si la perception est couramment liée à l’action et que d’une certaine manière la perception est action, désormais c’est l’action qui s’ajoute très nettement à la perception sur écran. Mais le temps se trouve également changé. Le temps de la machine, avec son temps de latence et son temps d’exécution, son interface capteur et son interface écran, impose qu’un temps « de l’ordre de la dizaine de millisecondes, sépare l’action du sujet et la diffusion de l’image de synthèse qui expose le nouvel aspect de l’environnement virtuel ». Enfin, le sol lui-même, en quelque sorte socle de notre espace, subit une transformation profonde : « l’entremise de l’écran brise la continuité assurée par le sol entre le sujet et ce qui l’entoure ». Marc Desportes développe ainsi, dans le chapitre intitulé « Simulacre d’espace », une remarquable analyse de l’image en architecture qui aboutit au caractère tout à fait conventionnel du visible sur écran. « Cette vision monoculaire, focalisée, tenant à distance les choses » ne peut correspondre au voir ordinaire, « ce voir lié aux mouvements du corps, ce voir actif qui fouille la profondeur des lieux et entrevoit la face occultée des choses ».

Les chapitres consacrés au « Paysage du véhicule autonome » et à « La carte et le numérique », Marc Desportes les classe dans les dispositifs qui n’engagent pas le corps. Mais on y retrouve la notion déterminante de cadre ; le véhicule autonome évolue dans un « cadre concret », ses déplacements s’effectuant dans un lieu réel et, avec « le cadre représentationnel » de la carte numérique, il est possible de représenter de vastes espaces, éloignés de la place d’où il serait possible de les appréhender. Si le véhicule autonome est situé sur un assemblage de cartes de haute définition, provenant de données GPS et constituant un fond de carte sur écran, ces cartes nécessitent toutefois d’être « complétées par une deuxième représentation qui concerne l’environnement immédiat du véhicule ». Le cadre concret impose donc d’être aussi traduit en données et « l’apprentissage-machine » devient déterminant pour le pilotage de ce type de véhicule. Que les passagers se rassurent, la performance des récents programmes est étonnante : « ils peuvent identifier une vache sur une plage alors que les précédents associaient une vache à la couleur verte parce qu’ils avaient souvent “vu” des vaches paissant dans des prés verts ». Mais, là encore, les termes sont trompeurs : « voir », « percevoir » ne correspondent nullement à la perception visuelle humaine ; pour Marc Desportes il est question de « vision artificielle » et de « voir machinique ». « Une nouvelle visualité [est] en cours » que le statut des images sur écran instaure. De la même façon, le passager installé dans l’habitacle du véhicule autonome n’appartient plus au « temps commun », au « temps de la réalité ordinaire », mais à « un temps calculé », « recalé [puis] coordonné avec d’autres appareillages » en cas d’incident ou de heurt du véhicule ; « un temps donc éminemment artificiel répondant à une raison technique ».

Avec « La carte et le numérique », revient, sous un autre aspect, la question de la lecture. La carte apparaissant à l’écran est avant tout structurée comme un ensemble de couches, chacune réunissant un ensemble d’informations sélectionnées de façon thématique (eaux et forêts, villes et villages, routes et chemins, etc.) ; « la véritable lecture consiste [donc] à explorer la base de données contenues dans le SIG » (le système d’informations géographiques, qui permet une traduction de l’information en couches structurées) ; « la carte [étant] en quelque sorte un sous-produit du SIG ». Aussi, si les informations sont qualifiées de « géographiques », c’est parce qu’elles sont « géoréférencées » et, une fois encore, deux modifications profondes deviennent nécessaires, l’une à l’échelle du terrain, l’autre à l’échelle de la terre. « Des modèles numériques basés sur une division du terrain en cellules » sont utilisés pour réaliser des simulations, par exemple dans un cadre préventif et décisionnel, et à une autre échelle, « le géoréférencement systématique repose sur l’image satellitaire », le satellite devenant alors « une des sources originales de la cartographie numérique ». Prolongeant la pensée du philosophe Husserl, pour Marc Desportes, « je ne me meus plus sur la Terre-sol, je suis situé sur la Terre-corps » ; or le philosophe a montré que « ces deux approches sont incompatibles ».

Pixel paysage est un essai captivant. Marc Desportes y interroge l’ensemble « des dispositifs présents » et leurs utilisations actuelles, en revenant méthodiquement aux questions auxquelles chaque outil technologique devait répondre au moment de sa conception, ainsi qu’aux conditions de ses premières utilisations. Ce qui permet à l’auteur, dans toutes ses analyses, de faire apparaître une faille : « une faille entre ce qui importe pour le sujet agissant et ce qui compte pour l’ordinateur, entre le monde humain et le monde numérique ». Et si « le monde dans lequel nous vivons n’est composé ni de bits ni de pixels », notre relation à l’espace est néanmoins engagée dans une profonde transformation.

Préface d’Olivier Mongin, Métis Presses,
220 p. 20 €