Pour en finir avec le petit Paris sous la direction d’Alexandre Bertrand


Reprenant le premier mot de la devise latine de Paris, fluctuat nec mergitur, « il est battu par les flots mais ne sombre pas » (Bernard Landau), le collectif pluridisciplinaire Fluctuat est avant tout composé d’historiens et de géographes, d’architectes et d’urbanistes, et les réflexions philosophiques ou de sciences politiques y sont également conviées. Si le titre annonce la détermination, laissant même présager une sorte de règlement de compte, la richesse et la diversité des analyses proposées sont avant tout une invitation à comprendre la situation et l’évolution actuelle du Grand Paris, et surtout à aborder le débat de manière informée et rigoureuse. Il en ressort que l’ancre du vaisseau reste profondément fixée dans la capitale et que la chaîne tendue vers le Grand Paris rend visibles tous les maillons de la contradiction.

Pourquoi et comment en finir avec le petit Paris ? Trois parties organisent l’ouvrage, chacune introduite par une substantielle ouverture qui reprend point par point, et avec finesse, l’histoire et l’évolution du choix d’un Grand Paris : évaluer l’état des lieux actuel pour « ouvrir le débat sur l’avenir », analyser « l’émergence entravée du Grand Paris », présenter les enjeux du plan local d’urbanisme bioclimatique (PLUb), lancé en 2023 par le Conseil de Paris (et approuvé par délibération en novembre 2024). Mais le passage de la minuscule de l’épithète pour « la ville-monde » (B. Landau) à la majuscule du Grand Paris annonce la complexité d’un changement des représentations.

Le petit Paris montre un peu plus chaque jour ses limites que les défis inédits du PLUb viennent souligner davantage : l’hyper-densification, spectaculaire en bordure du périphérique, conduit à une impasse ; savoir où loger les actifs ayant des revenus faibles ou moyens reste une question sans réponse satisfaisante ; l’éloignement entre le domicile et le lieu de travail pour les catégories populaires met en évidence une sélectivité croissante de l’espace résidentiel ; la combinaison économique luxe-tourisme-culture, choisie pour entrer dans la compétition mondiale avec d’autres capitales, a fait disparaître une notion vitale pour l’urbanisme, celle des communs. Mais s’ajoutent encore d’autres questions qui transforment, au jour le jour, la vie quotidienne de millions de résidents : « un anarchisme mobilitaire mal maîtrisé et désinvolte, générateur de décivilisation » réinterroge les notions de mobilités douces et de nouvelles mobilités, mais surtout met en évidence le « malmenage permanent de l’espace public parisien » (Mathieu Flonneau). De la même façon, l’événementiel à grande échelle non seulement ignore les vertus du vide, tel le couloir de ventilation que constitue la place de la Concorde, mais transforme radicalement la valeur d’usage acquise au fil du temps, telle la place de la Concorde toujours, lorsque « feignant d’ignorer son classement global comme monument historique, sol compris » (Gwenaël Querrien), la Ville de Paris annonce une commission de transformation de cette place royale.

Il y a également ce qu’on perçoit moins, sinon indirectement : la disparition progressive, mais rapide, de services techniques publics et, avec eux, leurs compétences tant en matière d’études que de savoir-faire urbain, sur le terrain. Externalisations et partenariats public-privé sont devenus la règle, sinon le dogme. Un bel article sur les jardins de la capitale montre combien la qualité de ces espaces publics dépend aussi, à court terme, de la qualification des agents à qui est confié cet entretien, mais surtout comment « dans le long terme […] la chaîne de transmission des savoirs et savoir-faire au sein des corps de métiers » est interrompue et combien alors est « appauvrie la culture technique des services […], rendant de plus en plus difficile l’adhésion des agents à une vision commune et cohérente de la gestion de l’espace public » (Chiara Santini). Le modèle de Londres, qualifié de « Dubaï-sur-Tamise », reste une tentation pour Paris, où on voit apparaître « une financiarisation rampante du logement » (Martine Drozdz). La place des actifs financiers, ou plutôt leur placement, devient alors un élément clé pour comprendre le développement urbain des mégapoles. Une analyse comparative avec Tokyo, où « le régime d’aménagement […] a évolué en faveur d’un urbanisme d’actifs aux mains d’une poignée d’investisseurs concentrant la propriété du sol et le bâti » (Raphaël Languillon-Aussel) met ainsi en garde un Grand Paris qui aurait alors les allures d’un « Dubaï-sur-Seine ».

Souhaitant « élargir la focale », le collectif Fluctuat propose, dans une deuxième partie d’ouvrage, de suivre pas à pas, sur les terrains, y incluant ainsi territoires administratifs et fiefs politiques, toutes les étapes de la construction du Grand Paris, de ses modalités de gestion, de financement, de contrôle et de décision. Comment le « millefeuille » tant décrié du Grand Paris est-il devenu un « pudding institutionnel éloigné de ses habitants dont l’opacité des niveaux de gouvernance mine la démocratie et épuise les élus devant siéger dans les multiples instances » (B. Landau et G. Querrien) ? À ce titre, « la longue marche du Grand Paris » progresse dans des espaces en constante recomposition et sur des temporalités historiques activées par un développement croissant et accéléré, de la fin du xixe siècle à aujourd’hui. Une constante domine : le frein de la décision politique, à différents niveaux de contrôle administratif, et le peu de projections des élus dans un Grand Paris global. Parallèlement, la « longue histoire de la banlieue municipale » des xixe et xxe siècles permet de comprendre comment, sur le territoire morcelé qui entoure la capitale, on est passé du « puissant patriotisme de clocher », issu du modèle paroissial, au « communisme de clocher des Trente Glorieuses ». Mais c’est aussi à cette période charnière que l’espace communal s’affirme et se transforme, car de « la défense des intérêts » résulte « une logique simple : mutualiser les coûts de création et de fonctionnement d’équipements publics et diminuer ainsi les frais de gestion de ces services dans des villes en pleine croissance » (Emmanuel Bellanger). En témoigne la création de nombreux syndicats intercommunaux, indispensables pour la distribution de l’eau, du gaz ou de l’électricité, ou encore dédiés aux pompes funèbres. Se déploie ainsi un incontournable dynamisme territorial tout autour de Paris.

Étonnamment, ces évolutions des communes de proche banlieue peuvent être aujourd’hui rapprochées des logiques découlant du PLUb : par exemple, reconsidérer toutes les questions d’échelles en faisant intervenir la notion de « coopération écosystémique » (Daniel Behar) ou encore réévaluer les limites de soutenabilité d’un territoire en mettant en avant l’idée de « rétractation ». Si « l’avenir semble être plutôt à la dé-métropolisation », il est clair que « les villes à venir devront aussi réapprendre le maillage avec les écosystèmes et le vivant » (Dominique Bourg). C’est donc à partir « du débat public et de la réflexion scientifique » que les choix doivent être évalués avant décision, car la controverse sur les échelles de territoire « semble éluder le fait que la transition écologique est nécessairement un projet de refonte radicale du système de production économique et des rapports sociaux » (Marco Cremaschi).

« L’avenir du petit Paris et celui du Grand Paris sont aujourd’hui une seule question » (B. Landau et G. Querrien) qui remet en cause le cadre actuel de l’urbanisme. Si le collectif Fluctuat espérait avec ce livre « contribuer à une nouvelle recherche du bien commun », alors le cap, tardant à être fixé dans les choix en cours, est du moins clairement défini. Il serait toutefois intéressant de se représenter quels pourraient être le portrait, le mode de vie et la responsabilité décisionnelle d’un citoyen du Grand Paris désirable.

Archicity, 2024
388 p. 28 €