Guerre des familles, paix du verbe

Youness Bousenna déambule dans un paysage de rentrée littéraire dominé par les récits familiaux, où La Maison vide de Laurent Mauvignier, et Kolkhoze d'Emmanuel Carrère, respectivement salués par les prix Goncourt et Médicis, on fait figure d'incontournables.  


On sait depuis Anna Karénine que, si toutes les familles heureuses se ressemblent, les malheureuses le sont à leur façon. Ce qui était peut-être une manière pour Tolstoï de dire que toutes les familles sont malheureuses, puisque chacune porte une histoire singulière. L’épaisse rentrée littéraire d’automne1, spectaculairement dominée par les récits familiaux, plaide en faveur de cette intuition. Les grincheux verront un manque d’imagination dans ce perpétuel « Familles, je vous haime », mais considérons ces variations sur un motif unique comme un instantané des esthétiques contemporaines invitant à leur dissection. Quitte à bousculer nos propres préjugés : parmi les deux archéologies familiales qui ont médiatiquement écrasé la rentrée, nous aurions aimé encenser La Maison vide (Éditions de Minuit) de Laurent Mauvignier et détester Kolkhoze (P.O.L) d’Emmanuel Carrère, que deux décès presque simultanés – celui de son illustre mère Hélène Carrère d’Encausse en 2023 et celui de son père Louis six mois plus tard – autorisent à achever le récit familial esquissé dans Un roman russe (P.O.L, 2007).

Confessons d’abord un scepticisme préliminaire envers ce héraut acclamé de l’écriture du réel, dont la prose blanche et cursive brouille les frontières entre littérature et journalisme premium. Carrère, lui-même, s’en moque : voilà ce que nous dit son écriture caractéristique, dont l’apparent relâchement signe, presque en narguant, l’indifférence à « faire littérature ». Si le parfum est emballé comme une eau de toilette, le principal est que l’ivresse de Kolkhoze nous emporte. Celle-ci naît des deux grands muscles qui portent l’écriture de Carrère. L’art de la composition et du montage, d’abord, tenant à son assemblage unique du futile et du décisif, à la maestria de l’anecdote tout à la fois délicieuse et signifiante – comment mieux raconter l’anachronisme de son père et sa soumission à son épouse académicienne sinon en narrant le refus de cette dernière qu’il ait une carte de crédit ?

Mais il y a, avant tout, son art du portrait qui éclate d’autant plus dans Kolkhoze qu’il y en a deux, celui de ses deux parents unis par un troc. Une aristocrate apatride qui rêvait d’être française ; un Français rêvant d’être un aristocrate russe, qui offrira en l’ignorant un trésor à son fils – la mémoire familiale qu’il passa sa vie à consigner. Si l’on se surprend, après cinq cents pages, à s’émouvoir du trépas de l’académicienne, et encore plus du sort de son père, c’est que Carrère est parvenu à l’essentiel : transformer des vies en destin. Et cet essentiel tient à un projet littéraire révélé page 135, où l’auteur explique vouloir écrire un livre de « piété filiale » à sa mère tout en confessant en être incapable, retournant finalement le projet pour offrir cette piété au père, écrasé sa vie durant par une femme qu’il admirait et qui ne l’aimait pas. Le tombeau littéraire à Hélène devient linceul de tendresse pour Louis, dont les récits généalogiques indifféraient la famille et à qui le fils prête son talent pour en faire l’architecte de la grande histoire dont l’académicienne fut seulement la première protagoniste.

« Ce monde, je pars de sa disparition pour le reconstituer », murmure Laurent Mauvignier. Lui n’a pour toute mémoire qu’une maison familiale vide, close durant vingt ans, dont il va tenter de ranimer la « glorieuse histoire morte » en imaginant la vie de ses aïeules à partir de bribes biographiques, comme autant de portes à partir desquelles la fiction s’engouffre. Centré sur sa grand-mère Marguerite et son arrière-grand-mère Marie-Ernestine, Laurent Mauvignier propose une histoire des humbles dans la lignée très française des destins ruraux façon Pierre Michon ou Sylvie Germain, faisant résonner cet intime avec le chaos des deux guerres mondiales.

Si La Maison vide tient de la performance, c’est de tenir son souffle sur plus de sept cents pages, à savoir de longues phrases dépliées avec délicatesse, sûrement pas d’être le chef-d’œuvre dont une réception dithyrambique s’exalte. Qui osera dire qu’il a bâillé sur au moins deux cents pages ? Bâillé parce que la prose n’est jamais inventive, que les portraits manquent d’aspérités et certains passages d’originalité – ainsi de la Grande Guerre, se contentant de mettre en narration le lieu commun du départ « la fleur au fusil ». La révérence unanime que suscite La Maison vide semble moins guidée par le contenu du souffle romanesque que par une haleine, celle qui exhale la grande littérature. Osons une hypothèse : La Maison vide entre dans la case dorée des romans portés aux nues parce que leur esthétique rejoue l’idée même que l’inconscient du monde littéraire se fait de la grandeur des lettres françaises – un mélange de longues phrases proustiennes, une atmosphère de gravité, une certaine nostalgie rurale –, offrant par là une prime à l’absence d’inventivité. L’on peut ainsi écrire comme au temps de Zola sans passer pour ringard.

Avançons même que cette loi tacite joue dans l’écho rencontré par Au grand jamais (Gallimard) de Jakuta Alikavazovic, roman soigné de la fille d’une femme qui se tait, mère jadis brûlant pour la poésie et dont l’émigration en France a conduit à l’effacement, créatif comme existentiel. Soigné, ouvragé, lettré : dans cette louable attention à la forme nous semble justement le nœud d’un texte quelquefois maniéré et trop souvent éthéré, ne semblant qu’effleurer les événements sans réellement les incarner. Ainsi l’achève-t-on en se disant « Voilà un beau roman », avec le compliment et la petite perfidie qu’appelle simultanément l’adjectif. Ce maniérisme signe-t-il la rémanence du « style NRF2 » vermoulu que raillaient jadis les avant-gardistes et qui nuirait au renouvellement du roman français ?

Avec La Marchande d’oublies (Gallimard), Pierre Jourde rappelle que l’un et l’autre ne sont pas incompatibles. S’il s’intéresse à une famille, ce n’est pas la sienne, mais à une fratrie fictive de clowns acrobates du xixe siècle qui se trimbale de foires en cirques, sur des scènes où s’exhibent toutes les monstruosités. Le spécialiste de Huysmans nous offre un roman « fin-de-siècle » à la prose magnétique, sans réelle intrigue autre que la folie qui a saisi deux membres de la famille, dont les voix alternent à chaque chapitre. Fidèle au programme qu’il avait fixé dans son essai La Littérature monstre (L’Esprit des péninsules, 2008), Pierre Jourde met le verbe au service du mystère ontologique, cerné ici à travers l’archétypale figure du clown, qui nous aimante et nous effraie par son « désir obscène d’accéder à l’être sans aucune substance ».

La famille n’inspire pas que les têtes de gondole. Signalons deux premiers romans qui, malgré leurs imperfections, valent le coup d’œil, et d’autant plus qu’ils creusent des pistes formelles plus inventives. Dans Les Crédits (Noir sur Blanc), Damien Peynaud entrelace l’histoire d’une famille dont la joie a été écrasée par le surendettement du père avec un étonnant collage d’objets réels, convoquant aussi bien Gérard Jugnot que Sergio Leone ou John Steinbeck, dans un texte qui se veut jalousement inclassable. « Ni une autofiction ni un témoignage ni un récit », prévient la quatrième de couverture d’un livre qu’on rangera toutefois entre Les Choses de Perec et Les Années d’Ernaux, au rayon de cette littérature donnant une densité à l’être pris dans le monde de la consommation – puisque, nous dit Damien Peynaud, « les objets ont tous une histoire, une raison d’être là, et un prix ».

Thibault Daelman, lui, entre en littérature sous le patronage du premier des poètes maudits, François Villon. Il lui emprunte un hapax tiré du Lais (1456) évoquant un état d’absence, propice à la rêverie : L’Entroubli (Le Tripode) prévient dès son titre que l’enfance crue, pauvre et violente ne sera pas restituée dans un naturalisme attendu, mais transfigurée par la langue d’un poète se faisant romancier, sensorielle parce que sensible, puissante parce qu’urgente – « Mes mots tendent d’emblée au présent », confie-t-il. Thibault Daelman sauve par les mots une enfance sur le fil de l’abîme, où la mort du garçon coïncide avec la naissance à l’écriture de l’homme. Car les familles sont des guerres. Et les mots servent parfois à faire la paix.


Kolkhoze
Emmanuel Carrère
P.O.L, 2025, 560 p., 24 €


La Maison vide
Laurent Mauvignier
Éditions de Minuit, 2025, 752 p., 25 €


Au grand jamais
Jakuta Alikavazovic
Gallimard, 2025, 256 p., 20, 50 €


La Marchande d’oublies
Pierre Jourde
Gallimard, 2025, 656 p., 25 €


Les Crédits
Damien Peynaud
Noir sur Blanc, 2025, 272 p., 21 €


L’Entroubli
Thibault Daelman
Le Tripode, 2025, 288 p., 20 €

  • 1. Entre mi-août et octobre, 484 romans ont paru contre 459 l’année précédente, selon Livres Hebdo.
  • 2. Gilles Philippe, Le Rêve du style parfait, Paris, Presses universitaires de France, 2013.