Politisations et urgence de l’écologie

Trois personnes issues de la société civile présentent leur engagement écologique, qu’il soit politique au service des valeurs démocratiques, intellectuel au profit d’une pensée de l’autonomie renouant avec la matérialité du monde, ou encore militant pour nourrir l’espérance chrétienne.


Quelles sont les origines et les formes de votre engagement écologique ? Quelles idées, traditions ou références l’ont inspiré ?

Emmanuel Bodinier1 – Mon engagement politique vient d’une volonté d’unifier mes engagements intimes – dans ma manière de manger, de me déplacer, d’habiter et même de voter – et mes engagements publics pour la justice sociale et contre la pauvreté. J’avais besoin d’affirmer la dimension politique de l’écologie, qui ne peut se réduire à des actes quotidiens. Il me semble qu’au fond, en me retournant, il y a deux grandes influences qui m’ont poussé dans cette voie : d’un côté, le christianisme social, dont la dimension écologique est bien plus ancienne que Laudato si’ (2015). Martin Luther King a été assassiné à Memphis alors qu’il allait soutenir des éboueurs noirs qui n’étaient pas payés quand il faisait trop chaud (c’était le cas des éboueurs blancs). J’ai lu et médité ses écrits et ses discours, comme ceux de Gandhi dont la pensée ne se réduit pas à une doctrine de la non-violence. J’ai été également inspiré par le « bouddhisme engagé » de Thích Nhất Hạnh, qui met en avant l’unité de toutes les existences.

D’un autre côté, je suis passionné par les liens entre le politique et le poétique. Chez Homère comme chez Césaire, ces deux modalités de la connaissance et de l’action ne sont pas séparées. Je pense aussi au Cycle de Terremer d’Ursula K. Le Guin. On m’a transmis également un certain nombre de contes populaires de la tradition orale qui continuent d’irriguer ma pensée et mes engagements. On y trouve des animaux qui parlent, des forêts qui sont des lieux de transformation et d’inspiration, des personnages imaginaires qui deviennent réels pour celles et ceux qui les invoquent ou les affrontent. On apprend à suivre des personnages qui sont interdépendants, s’obstinent dans des impasses ou sont créatifs dans des situations de dilemmes.

Youness Bousenna2 – Longtemps, l’écologie a été un angle mort de ma politisation. Elle a très précisément surgi comme l’une de mes principales préoccupations en 2019, moment où ma trajectoire a croisé un air du temps marqué par une percée du sujet dans l’opinion – je commençais alors à collaborer avec le média écologiste Socialter. Comme beaucoup, ma première rupture cognitive a été la découverte de Pablo Servigne et de la collapsologie, courant qui déchaînait alors les passions. La puissance des approches énergético-centrées comme la collapsologie, ou le discours de Jean-Marc Jancovici, dont la popularité atteignait alors le grand public, me semblent tenir à la structure sidérante du récit qu’ils portent. Tout à coup, ce récit me disait : le monde de l’abondance que tu connais depuis toujours repose sur des fondements qui nous précipitent vers un désastre dont nul ne peut prédire l’ampleur et aura pour conséquence des pénuries à venir qui bouleverseront toutes nos vies. Je parle de rupture cognitive, car l’intégration psychique d’une telle réalité provoque une forme d’effondrement intérieur, dont je comprends qu’il se manifeste chez certains par un état dépressif durable.

Cependant, j’ai assez vite pris des distances intellectuelles avec ces courants pour densifier ma pensée de l’écologie, qui s’est constituée au gré de mes travaux, des sorties d’ouvrages et des débats en cours. J’ai évolué vers un logiciel pluriel, dont la diversité se retrouve dans mon récent ouvrage Les Éclaireurs, où je présente seize penseurs historiques méconnus ou oubliés, tels que le naturaliste et anthropologue japonais Kinji Imanishi, l’ethnographe Deborah Bird Rose ou le sociologue marxiste Henri Lefebvre. Je me suis ainsi construit avec l’influence de plusieurs traditions critiques qui, au-delà de l’écologie, m’ont conduit à reconsidérer tous les fondements de notre tradition intellectuelle : une anthropologie qui a décolonisé mon regard ; des courants à la croisée de la philosophie et de la biologie qui ont bouleversé mon attention pour le non-humain ; une pensée techno-critique qui a musclé ma déconstruction de la modernité industrielle et de son architecture libérale, au profit d’une pensée de l’autonomie renouant avec la matérialité du monde.

Camille Rougier3 – Quand j’étais jeune adulte, travaillée par une recherche de radicalité et de sens, la crise écologique est venue balayer mes premières certitudes. Je m’appuie d’abord sur mes cours de philosophie de terminale, qui m’introduisent à Heidegger, que je comprends comme un point de passage vers la pensée techno-critique. Je lis dans son sillage Illich, Ellul et Charbonneau, qui confirment mes doutes sur la corrélation entre progrès technique et progrès social. Rapidement, je fais mien l’adage « l’écologie sans lutte des classes, c’est du jardinage » en m’intéressant d’abord aux critiques culturelles et antimodernes du capitalisme et de la bourgeoisie que formulent Léon Bloy, Nicolas Berdiaev ou encore Michel Clouscard. La critique économique ne viendra que plus tard.

La suite de mes études me permet d’approfondir des traditions qui n’étaient, jusqu’alors, que des rencontres rapides. Ma veine techno-critique prend des appuis plus historiques grâce aux travaux de François Jarrige et Jean-Baptiste Fressoz sur l’émergence de la civilisation industrielle. Je m’intéresse aux bouleversements industriels du mitan du xixe siècle et à leur contestation, car il me semble y voir un écho, voire une réponse, à notre situation. C’est ainsi que je me plonge dans le corpus anarchiste en lisant Kropotkine, Reclus, Metchnikoff, mais aussi Bookchin, Mumford, qui vient confirmer les liens entre économie capitaliste, étatisme et destruction du milieu naturel. Leurs écrits me poussent à articuler l’écologie à d’autres causes, féministes notamment, comme chez Voltairine de Cleyre, puis chez la plus contemporaine Geneviève Pruvost. Mais plus que tout, la pensée anarchiste rend plus pressant, chez moi, l’appel de l’action collective. Mon engagement, au départ nettement intellectuel, du fait certainement d’une socialisation familiale assez éloignée du monde militant, se tourne alors vers l’action.

Cette transformation vient aussi de ma foi : les formes de vie décrites dans les Actes des Apôtres me semblent entrer en résonance avec la transformation des modes de vie à laquelle appelle l’écologie. Je fais partie de ce que l’on désigne désormais la « génération François », qui découvre avec Laudato si’ que la foi propose une lecture structurelle de la crise écologique et demande un engagement personnel et collectif. Ainsi, je découvre d’abord Lutte et contemplation, un mouvement qui porte une voie chrétienne sur les enjeux écologiques et sociaux. Redescendue du ciel des idées pour fouler les chemins sablonneux de Castres contre l’A69 ou pour battre le pavé d’un projet d’extension d’aéroport à Beauvais, ma réflexion s’est attachée alors à chercher l’action juste.

Aujourd’hui, je suis en quête d’une littérature qui me parle de l’agir, trouvant des ressources dans l’histoire des mouvements non violents, dans les écrits d’Erik Olin Wright ou encore des Soulèvements de la Terre. Je m’interroge sur la manière de tenir ensemble la vie intérieure et le militantisme, le mouvement de masse et l’action pertinente, la résistance et la construction d’alternatives, mais également sur un juste rapport au pouvoir, à la violence et à l’efficacité.

Quelles politisations ou conscientisations vous semblent à l’œuvre dans l’écologie aujourd’hui, à l’aune de votre parcours ou de vos travaux ?

E. Bodinier – Je suis marqué par l’appropriation du mot pour en vider sa substance. Toutes les forces politiques en France se disent « écolo ». L’extrême droite défend une « écologie française » qui est en réalité un programme fossile remettant en cause les transports en commun, les énergies renouvelables et l’agroécologie. La droite est dans sa roue en portant la loi Duplomb, qui est une catastrophe environnementale et sanitaire car on ne peut pas vivre en bonne santé dans un environnement pollué. À gauche, la prise en compte de l’enjeu climatique est réelle, mais toutes les conséquences n’en sont pas tirées, comme on a pu le voir sur l’A69 ou les zones à faible émission. L’écologie défend non seulement le climat, mais aussi un air pur, une eau potable, une biodiversité réelle, une justice globale qui prenne en compte les effets de domination patriarcaux ou coloniaux. Sans considération de l’ensemble des limites planétaires, notre territoire ne sera plus habitable. La droite macroniste est, elle, profondément divisée, mais préfère majoritairement défendre une compétitivité économique productiviste plutôt que la préservation de l’environnement. L’écologie est devenue un champ de bataille idéologique qui oppose les forces politiques, alors qu’une majorité de citoyennes et de citoyens de ce pays a désormais conscience de l’importance de ces enjeux.

Y. Bousenna – Je tiens à distinguer les deux termes : quand la politisation se présente comme une notion solide, car elle implique un passage à l’action, la conscientisation me semble beaucoup plus gazeuse et, à certains égards, problématique, car elle charrie avec elle un imaginaire biaisé. Laïcisant à l’évidence un modèle théologique, le mythe de la « prise de conscience » repose sur deux postulats piégeux : le premier posant une avant-garde (le GIEC, les scientifiques, etc.), dont la charge serait d’éclairer la masse pour la convertir à la cause, le second se fondant sur l’idée erronée que cette prise de conscience crée de l’action.

C’est tout le paradoxe de la période que nous vivons : tout le monde (ou presque) sait, et pourtant la haine de l’écologie n’a jamais été aussi forte. Après une vague très puissante d’intérêt pour la question climatique (plus qu’écologique) à partir de la COP21 de 2015, un reflux très net s’observe depuis la manifestation de Sainte-Soline en mars 2023, laquelle apparaît aujourd’hui comme l’acmé et en même temps la clôture de cette séquence. Depuis, l’habituation du grand public à la catastrophe, la répression inouïe de l’appareil d’État à l’égard des activistes, un épuisement des troupes et une vague réactionnaire faisant de l’écologie un bouc émissaire expliquent la situation morose depuis quelques mois.

C. Rougier – Il me semble qu’une soif de spiritualité ou d’intériorité se fait sentir dans les mouvements écologistes. En effet, le combat écologiste replace dans l’espace public, de manière inédite, un thème qui comporte une charge métaphysique importante : l’extinction de l’humanité. En découlent un certain nombre de questions philosophiques et métaphysiques classiques : quel est le sens de l’existence ? Qu’est-ce que la vie bonne ? Comment appréhender notre propre finitude ? Soudainement, on débat et on se mobilise politiquement sur des questions profondément existentielles.

Mais le mouvement de conscientisation et de politisation s’opère également dans le sens inverse. Les chrétiens, car ce sont ceux que je connais et dont je peux parler, sont obligés par Laudato si’ et Laudate Deum (2023) de se repencher sur leurs traditions. D’abord, les textes du compendium de la doctrine sociale de l’Église obligent les catholiques occidentaux, ayant perdu l’habitude de mener une réflexion structurelle en politique, à retrouver cette grille d’analyse. De même, la lecture des textes des Pères du désert, ou encore d’Ambroise de Milan, permet de redécouvrir un monde chrétien qui n’est pas aussi anthropocentré que la modernité européenne nous l’a enseigné. Enfin, les racines sud-américaines du pape François ont été l’occasion de découvrir l’histoire de chrétiens engagés dans la théologie de la libération. Je ne peux que constater autour de moi toute une génération de chrétiens primo-militants, n’ayant donc aucune pratique ou culture militante dans leur famille, s’engager dans des mouvements écologistes. Il me semble que la crise écologique a repolitisé une partie d’entre eux, jusqu’ici assoupis dans leur confort et leurs certitudes.

Comment les idées écologiques peuvent-elles engendrer des mises en récit politiques et se diffuser ? Ce récit est-il marqué par la peur ou par l’espoir aujourd’hui ?

E. Bodinier – Le rapport des humains à la nature et au vivant permet d’élargir la focale face à une compréhension étriquée des événements. L’invasion de l’Ukraine par la Russie de Vladimir Poutine a des motivations classiques, qui voient progressivement un pays se transformer en tyrannie puis en attaquer un autre, considéré comme une part de soi et non comme un pays autonome. L’écologie politique ajoute la prise en compte de nos interdépendances : la prédation organisée à l’intérieur de la société russe par de nouvelles formes d’extractivisme, la défense d’un ordre social prétendument naturel par la criminalisation des mouvements de défense féministe et queer, nos propres liens de dépendance, en Europe, aux importations de gaz, de charbon et d’uranium. L’internationale réactionnaire est clairement fossile. L’écologie politique est devenue indispensable pour défendre nos valeurs démocratiques dans une planète habitable.

Je suis convaincu que nous n’échapperons pas aux catastrophes qu’engendre le caractère prédateur de notre mode de production et de consommation capitaliste. Il faut penser à rebours à la fois la catastrophe qui vient pour la limiter et notre manière d’y réagir. Nous pourrons nous laisser aller à un ethos guerrier, démarrer de nouvelles Iliade, ou bien répondre par la solidarité d’une communauté civique, la justice et le droit. En cela, la peur et l’espoir ne s’opposent pas. L’espoir de l’écologie est une réponse à la peur et à la violence.

Y. Bousenna – Je réponds à ces questions au cœur de l’été, alors qu’un motif d’espoir advient : la pétition contre la loi Duplomb atteint, au moment où j’écris ces lignes, deux millions de signatures. Cela signifie que les étincelles surgissent toujours là où on ne les attend pas. Ce que dit cette mobilisation à mes yeux, c’est le rejet de mesures toxiques, mais aussi le dégoût face à des méthodes tordant les principes fondamentaux de la démocratie pour servir des lobbies. La révolte, disait Camus dans L’Homme révolté (1951), commence par un « non », avant même toute affirmation : ce refus face à l’obscénité me semble être une voie préfigurant ce que pourrait être une écologie populaire.

L’asthénie de la cause écologique depuis plusieurs mois invite donc à réfléchir aux grands mots qu’en tant que personnes d’idées nous aimons manipuler, comme ce mantra selon lequel il faudrait « inventer des récits ». Sans réfuter cette nécessité, je crois que la période actuelle nous appelle à revenir à la modestie du terrain et au concret. L’attention aux insectes dépend peut-être moins de récits enchantés sur le vivant que d’une capacité à poser les enjeux simplement, front contre front. Les pesticides qui détruisent la vie minuscule du sol sont aussi ceux qui détruisent la vie minuscule en nous et provoquent des cancers. Toucher les affects doit passer par des discours simples, autrement dit percutants et évidents. Ceux-ci doivent permettre de contourner de grands mots finalement paralysants et jusqu’ici inoffensifs pour ébranler la principale victoire du système d’intérêts en place : que chacun éprouve de la peur et de la colère dans son coin au lieu de se mettre à espérer ensemble.

C. Rougier – Je suis assez mal à l’aise avec l’inflation des discours et des préoccupations autour des « nouveaux récits » et des nouveaux imaginaires, qu’il s’agirait de créer pour mettre en œuvre un basculement écologique. Ils sont complètement inutiles, mais l’importance qu’on leur donne me semble une erreur. Nous péchons par excès d’idéalisme et je soupçonne cette attention excessive pour le récit d’être le fruit d’une position sociale privilégiée. Je préfère une analyse plus matérialiste, proche de celle de Gramsci sur l’hégémonie culturelle. En le suivant, nos récits ne seront pas différents si nous ne changeons pas nos structures de production. Concrètement, si, en pratique, nos manières de cultiver la terre, d’assurer notre subsistance, de travailler, de produire de la culture ne sont pas différentes, alors il est impossible de produire de nouveaux récits évoquant d’autres manières de travailler et de vivre. La crise autour du rachat de Twitter par Musk en 2022 me semble une bonne indication : les propos écologistes ou progressistes étaient contraints par un algorithme qu’ils ne possédaient pas, leurs récits ont tout simplement dû quitter la plateforme. Ainsi, tant que l’on ne possède pas nos moyens de communication et de production culturelle, nous n’arriverons pas à introduire nos nouveaux récits. L’extrême droite l’a bien compris.

J’ai le sentiment que le discours utopique du changement vers un monde meilleur s’essouffle. Les reculs démocratiques, écologiques et sociaux, couplés à la menace d’une prise de pouvoir par des puissances antidémocratiques en Europe, conduisent à penser que nous allons vivre de plein fouet la crise écologique et ses effets politiques et sociaux plutôt que l’éviter. J’observe autour de moi le passage d’un discours de changement à un discours de résistance. Il n’est donc plus question de conquête du pouvoir ou de Grand Soir, mais de préservation et de protection de ce qui existe, pour construire des réseaux de solidarité, des amitiés, des lieux pour se retrouver. Cette lucidité est pour moi plus proche de l’espérance chrétienne que de l’optimisme utopique.

Propos recueillis par Matthieu Febvre-Issaly

  • 1. Cofondateur de l’association Aequitaz et directeur du projet des Écologistes.
  • 2. Journaliste et écrivain, il a récemment publié Les Éclaireurs. Figures de la révolution écologique et sociale, Marseille, Wildproject, 2025.
  • 3. Étudiante en théorie politique, membre du collectif Anastasis, un groupe de réflexion théologico-politique.