Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Le Festival d’Avignon sonde les héritages

Trois spectacles venus de Corée, d’Égypte et de Suisse explorent avec plus ou moins de brio nos héritages et le sens de nos attachements.


The History of Korean Western Theatre : la mémoire et ses troubles

« L’histoire du théâtre occidental coréen » : ce titre finement rébarbatif n’annonce pas un spectacle documentaire. Ce n’est pas l’habitude de Jaha Koo, artiste sud-coréen multicartes – metteur en scène, performeur, compositeur et vidéaste – qui se révèle l’une des plus stimulantes propositions de ce 80e Festival d’Avignon, associant la langue coréenne à sa programmation, et dans lequel il présente trois spectacles. Sur scène, il n’est ni vraiment seul, ni vraiment accompagné : il partage le plateau avec deux curieux comédiens, un cuiseur de riz et un crapaud en origami, que cet artiste vivant aujourd’hui en Belgique anime avec des LED et des voix. L’originalité de son travail est ici, dans des créations qui hybrident son jeu avec ces objets robotisés et des montages vidéo et sonores qui façonnent mieux qu’un bon spectacle : un univers créatif. Cette originalité se trouve aussi dans des performances qui questionnent frontalement la Corée, sa société et ses héritages. Cuckoo nous parlait du mal-être de sa génération brisée par la crise de la fin des années 1990. Cette histoire du « théâtre occidental coréen » se saisit de la date de naissance officielle du théâtre coréen en 1908 pour questionner un art pseudo-national célébrant essentiellement des formes occidentales importées par la colonisation japonaise, au prix de l’écrasement des traditions folkloriques locales.

Cette histoire, il la déplie en tirant plusieurs fils. Un saisissant montage vidéo, d’abord, qui colle des séquences parfois recolorées en infrarouge. Jaha Koo parle aussi de sa grand-mère qui perd la mémoire, parvenant à alterner des séquences technologiquement sophistiquées et d’autres où il bouleverse avec des mots simples. Lesquels se prolongent dans la présence, tantôt comique, tantôt touchante, du cuiseur de riz et de Toad, le crapaud en origami dont il tire une superbe métaphore – les papiers pliés de cet objet évoquent l’écriture officielle de l’histoire, et ce qu’elle cache dans ses recoins. L’histoire de la grand-mère de Jaha Koo comme celle du théâtre coréen se font subtilement écho pour raconter une même histoire, celle d’un pays de traditions certes, mais surtout d’oublis, dont l’identité est irrémédiablement troublée.

Salma, mon amour : sismographie du 7-Octobre

Le 7-Octobre n’est qu’un fracas qu’on ne verra jamais. Ni guerre, ni famine, ni même les mots qui saturent l’actualité ne sont prononcés. Pourtant, Salma, mon amour, troisième spectacle présenté dans le Festival d’Avignon par le metteur en scène égyptien Ahmed El Attar, ne parle que de ça : la déflagration qui a rompu le fil des vies depuis trois ans. Les vies des victimes, bien sûr, mais aussi celles qui se pensaient assez loin pour être épargnées. Comme cette famille riche et futile de la bourgeoisie égyptienne au cœur de Salma, mon amour. Il y a le père, ingénieur fumant des cigares, la mère frivole et méprisante envers les domestiques, le fils qui s’apprête à se marier avec une Américaine. Et Salma, adolescente superficielle qui a pour seul rêve de devenir une star sur TikTok.

Cette présentation signale ce qui surprend dans cette création d’Ahmed El Attar sur le 7-Octobre : on s’attendait à un afflux d’images terribles, à un spectacle-choc sur le sort des damnés, et nous nous retrouvons dans l’intérieur moelleux d’une comédie familiale badine, parfois vaudevillesque, avec ses quiproquos et ses scènes de ménage. Mais la comédie, plaisante quoique par séquence stéréotypée, s’obscurcit quand la cadette, indignée par le sort de Gaza, se met à politiser son compte TikTok, qui devient un espace d’expression de sa révolte. Antigone éprise de ses frères palestiniens, elle se heurte alors à la loi incarnée par ses parents, certes solidaires, mais qui ont d’abord peur que la radicalité de leur fille ne leur nuise. Le conflit rejoue en l’actualisant l’éternelle question de la justice. Envoyer, comme le fait la mère, des vivres et des vêtements suffit-il ? Ou n’est-ce qu’une manière de se donner bonne conscience pour justifier de s’aveugler sur l’insupportable, comme le proclame Salma ? « Attendez-vous à une fin inhumaine », prévient l’adolescente. Une fin inhumaine pour cette guerre, certainement. Et peut-être aussi pour ce spectacle, ponctué par un final stupéfiant.

Nous ou le paradoxe du hérisson : éloge des cordées désaccordées

Rares sont les spectacles, au Festival d’Avignon, à afficher « dès 7 ans » dans leur présentation. Il faut dire que Muriel Imbach n’a pas seulement pour spécialité de mêler le théâtre et la philosophie : la metteuse en scène suisse crée depuis une décennie des pièces issues d’ateliers menés auprès des enfants. Celui-ci, sur le papier, avait tout pour convaincre, puisqu’elle explore nos liens en questionnant la famille – héritée, ou choisie ? Sur une scène esthétiquement tapissée de feuilles, cinq personnes et une plante apparaissent reliées par une corde. On ne sait ce qui les lie, mais on devine vite que rien ne délie ce groupe où chaque place et chaque rôle semble immuable. Jusqu’à l’apparition d’une passante, qui engage le dialogue avec cette curieuse troupe.

L’échange, sympathiquement loufoque, dérive peu à peu vers des questions fondamentales tournant, par-delà la question familiale, autour de ce qui fait « nous » : addition d’individualités libres ou collectif auquel chacun se plie ? De la forme à l’enjeu, tout s’annonçait séduisant dans la proposition. Sauf la réalisation, qui empêtre son sujet dans des dialogues souvent entortillés, et un propos trop faiblement consistant. Si la metteuse en scène entend, à raison, lutter contre le cliché de la « famille hétéronormée » d’ordinaire présenté au jeune public, ce Nous ou le paradoxe du hérisson garni de bonnes intentions se limite à un éloge pour le moins convenu des familles choisies et de la tolérance. Il n’est pas certain que cet objet théâtral captive les enfants. Il ennuiera à coup sûr les adultes.