L’œil et son trouble

Les romans de Jean Villemin sont aussi énigmatiques que leur auteur. Portrait d’une œuvre où la certitude se dérobe, que l’on ne peut ni résumer, ni dompter.


Un an, trois romans. Moins qu’une œuvre, mieux qu’une promesse. Parce qu’il y a des écrivains qui racontent des histoires, et ceux qui inventent des mondes. Jean Villemin compte parmi ces derniers, et ils sont rares. L’homme n’a pas vraiment le curriculum habituel des néoromanciers. « Jeune septuagénaire », si l’on en croit Le Républicain lorrain, et déjà plus qu’auteur. Dessinateur et sculpteur, il compte déjà une solide œuvre de récits graphiques. L’Arbre de mille ans, Le Cerf aux bois de fer, L’Iceberg rouge : les titres de ses livres illustrés parlent pour cet homme discret, et à vrai dire énigmatique, si l’on se fie aux descriptions qu’en donnent ses éditeurs. Le Dilettante, qui a fait paraître Le Pays des herbes debout en janvier 2025 et Brocken en janvier 2026, indique : « Jean Villemin a vécu dans les roseaux sur les berges de la Seille. Il a étudié les arts plastiques à l’école de Nancy et a réalisé des sculptures monumentales. Il écrit des romans, ainsi que des romans graphiques et des livres pour faire peur aux petits enfants. » L’Incertain, petite maison indépendante qui éditait à l’automne dernier son Roman avec Golem, épaissit encore le mystère : « Jean Villemin vit et travaille en Lotharingie. »

Brefs et énigmatiques, ces trois romans le sont autant que les présentations fuyantes de leur auteur. Repartons du début, Le Pays des herbes debout, et faisons confiance à sa quatrième de couverture pour en résumer l’intrigue : « Dans un État fantôme, géré, selon un énigmatique Programme, par un lointain Directoire, le narrateur est envoyé comme Curateur à Nova Radom, cité hors carte où la gare gigantesque jouxte un observatoire inachevé et précède une enfilade de quartiers déserts. Un univers parasité par la pousse massive d’un flot inendiguable de phragmites, roseaux communs dégageant, le crépuscule venu, une odeur fétide. » Cette intrigue mêle l’exploration apocalyptique d’une zone inaccessible à la manière du Stalker de Andreï Tarkovski, la langueur métaphysique des confins du Désert des Tartares de Dino Buzzati, et une bulle spatiotemporelle rappelant Les Saisons de Maurice Pons. À ceci près que les lentilles des Saisons deviennent ici des roseaux – clin d’œil à Blaise Pascal qui fait de l’homme un « roseau pensant » ?

L’humanité, voilà justement ce qui semble bousculé dans cette dystopie botanique. Nova Radom, ou « NoRa », se présente comme un « avant-poste de la civilisation », bien qu’on ne sache pas réellement quel est ce « Programme » qui s’y trame. Nucléaire, spatial, biologique ? Seul indice, ce programme touche à l’optométrie – la science de la vision. « Œil des œils, télescopes des télescopes, [le Programme] sera dirigé vers le ciel comme un regard divin qui contemplerait la création, et dans un immense retour en arrière, il permettra de voir l’invisible d’où est né le chaos. Et depuis cinquante ans, chacun sait à NoRa que lorsque l’Œil sera enfin dirigé vers le ciel, l’Œil sera aveugle. Et voilà bien le secret. » Ces lignes renferment la curieuse parabole de ce monde où les roseaux puent. Jean Villemin semble nous parler d’hubris humaine, d’obsession scopique, de Terre inhabitable. Ce n’est qu’une hypothèse : l’homme n’est pas du genre à donner la clé, plutôt à nous inviter à contempler la poésie désolée d’un monde où les roseaux barrent le ciel, rétrécissant jusqu’à « figurer une lame d’acier blanc ».

Jean Villemin prise les phénomènes optiques, point de passage entre ce Pays des herbes debout et Brocken. Le philosophe Clément Rosset s’intéressait au réel et aux doubles qu’on s’invente pour lui survivre. Jean Villemin lui répond que suffit l’œil et ses troubles – la lumière et ses ombres. Comme au sommet du Brocken, point culminant du Harz, massif montagneux situé au centre de l’Allemagne, dont la légende veut qu’il accueille une réunion des sorcières au cours de la nuit de Walpurgis, du 30 avril au 1er mai. Ce sommet a aussi donné son nom à un phénomène optique : le spectre de Brocken se produit lorsqu’une personne voit, depuis le pic, sa propre silhouette agrandie par l’angle du soleil et entourée d’une sorte d’arc-en-ciel, que l’on nomme « gloire ».

La clarté du titre se noie immédiatement sous ses significations, à l’image des présences brumeuses de ce roman, qui n’existent que comme noyées dans leur écho. Comme si Jean Villemin se permettait de lâcher toujours plus la logique de l’intrigue, par confiance dans l’aura du texte. De Brocken, on ne sait pas trop quoi en dire. Si ce n’est qu’un protagoniste nommé Jean, auquel le narrateur dit « tu », est malade « depuis l’Algérie » et se demande souvent : « Comment c’est quand on meurt ? » L’homme, qui exerce comme écrivain et « rewriter », réécrivant des textes traduits de l’anglais, vogue d’un café à un sommet des Alpes suisses, et plus précisément d’une femme nommée Petra à l’auréole glorieuse du spectre de Brocken. Cette dérive ne se fait plus sous le signe des roseaux, mais d’une rose : la « Rose d’or ». Ce sublime ornement médiéval du xive siècle est aussi le nom du bistrot, comme celui d’un livre anonyme que Petra offre à Jean.

La Rose d’or est un ouvrage « qui échappe à l’intelligence et modifie les consciences ». Cette description pourrait être celle de Brocken. Ce jeu de miroirs où les existences se croisent en s’effleurant à peine, où le mal de vivre cherche son « ombre monstrueuse » jusqu’aux cimes, où l’on espère trouver enfin le point du réel se dissolvant dans le rêve. Car Jean Villemin aime rêver. Il n’aime peut-être que ça : des phrases courtes, aussi claires dans leur composition qu’insensées dans l’addition. Roman avec Golem radicalise encore le geste. En Lorraine, un enfant suit des fourmis jusque dans une synagogue. Sur son mur, une auréole (encore) qui initie une glose : cette tache esquisse-t-elle la Sainte-Face, ou un Golem – cette créature d’argile issue de la mystique juive ? Le « Livre II », lui, nous parle d’un conducteur qui voit une chaussure sur la bande d’arrêt d’urgence d’une autoroute en Allemagne. Dans la dernière partie, on croise Saskia, l’épouse de Rembrandt.

« Il existe un lien » entre ces trois histoires, nous assure-t-on en quatrième de couverture. Peut-être. Peut-être pas. Comme si, à chaque livre, Jean Villemin faisait tout pour qu’on ne puisse les résumer – les dompter. On pourrait continuer d’énumérer le détail de chaque roman. Mais un univers romanesque se moque des faits. Il se fabrique avec des obsessions, des tropismes, des ombres. Roman avec Golem s’achève sur la guerre, le souvenir des tranchées. Le personnage de Brocken est hanté par celle d’Algérie. Dans ces deux romans, des femmes viennent habiter la vie des protagonistes, mais de loin. Toujours, la certitude se dérobe. « L’Œil » absolu et aveugle du Pays des herbes debout balbutie, comme si l’objet du « Programme » n’était qu’un fantasme impossible. De ces histoires nébuleuses, l’essentiel se dérobe toujours. Jean Villemin cache le noyau, ou son joyau. Peut-être a-t-il laissé un indice dans l’avant-dernière page de Roman avec Golem : « Quand serons-nous grands ? » Et de répondre : « Je n’osais pas demander. » Certains âges doivent garder leur secret.


Brocken
Jean Villemin
Le Dilettante, 2026, 128 p., 15 €


Le Pays des herbes debout
Jean Villemin
Le Dilettante, 2025, 160 p., 17 €


Roman avec Golem
Jean Villemin
L’Incertain, 2025, 128 p., 16 €