L’architecture sous tous ses aspects
Dans un essai éclairant, le philosophe Yves Michaud répond à la question : qu’est-ce que l’architecture ? Thierry Vilpou a réalisé avec lui un entretien autour de quatre notions : l’image, la forme, le confort et la ville.
Qu’est-ce que l’architecture ? Les réponses du philosophe Yves Michaud associent une mise au point rigoureusement organisée autour de douze repères, ou catégories, à un parcours original « sans considération de civilisation, d’époque, de style, de dimension ou d’usages ». « Ce retour à un questionnement à la fois élémentaire et fondateur » produit un essai éclairant, d’ailleurs directement publié en collection de poche, mais surtout une réflexion avec fondations, seuil et ouverture.
Les mots du domaine de l’architecture, ou plus généralement du domaine des arts, bâtiront ensuite chaque édifice ; car c’est là également l’intérêt majeur de l’ouvrage : ces mots n’arrivent pas dans n’importe quel ordre, ni n’importe quand, dans l’évolution de l’architecture et ne recouvrent pas tout à fait les mêmes enjeux techniques, artistiques et sociaux au fil du temps. C’est la précision et la cohérence qui nous guident dans la lecture de cet essai, jusqu’au chapitre final, en forme de chute : « Sur deux absences ».
L’architecture fabriquant aussi « des modes de vie et des modes de désir », les quatre questions posées ici à Yves Michaud ont pour point de départ des notions usuelles en lien avec l’architecture d’aujourd’hui : l’image, la forme, le confort et la ville. Pourquoi alors l’architecture contemporaine seule ne parvient-elle pas à nous faire saisir ce qu’est l’architecture ? Le livre d’Yves Michaud peut être lu comme un approfondissement de cette question et l’ensemble des réponses constitue une mise en perspective salutaire pour l’architecture.
L’architecture se construit avec un matériau qui ne cesse d’évoluer et de proliférer : l’image, ou plutôt les images. Depuis « le devenir visible de l’idée », qui doit devenir image, en passant par l’image « base pour poursuivre le projet », celle qui doit toucher, sinon « séduire » le commanditaire ; « l’image […] conduit, guide, prescrit la manière dont les choses devront être menées et réalisées ». Mais c’est aussi principalement face à des images que chacun peut découvrir une œuvre architecturale et vous rappelez « le succès de la photographie comme mode de perception standard des formes architecturales ». Est-ce que l’architecture est avant tout un montage kaléidoscopique d’images rayonnant autour d’un centre plus ou moins saisissable, compréhensible, voire visible : le bâti ?
L’image a considérablement changé de rôle en architecture. Pour la période la plus récente, elle est mode de diffusion (auprès du public et des commanditaires), mode de persuasion (auprès des commanditaires et décideurs, ceux-ci pouvant être hiérarchiquement au-dessus des commanditaires sans être maîtres d’ouvrage) ; elle est aussi mode de production, puisqu’une grande partie du travail se fait sur ordinateur, depuis le dessin du projet jusqu’au programme de réalisation technique et matérielle (Building Information Modeling).
Pour la période moderne, elle est mode de présentation du projet et donc de persuasion et mode de réalisation via les plans, mais les moyens de diffusion et de communication restent très limités. Pour la période antique, l’image n’existe pas vraiment. Tout au plus y a-t-il des maquettes.
Je fais donc le diagnostic de la substitution, au xxᵉ siècle et au-delà, de l’image à la chose. Les images des édifices deviennent l’essentiel de l’expérience. Un exemple : la Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille a, quand on est à ses pieds devant l’entrée, une monumentalité qu’aucune image ni plan ne rend. On peut multiplier les commentaires sans signaler d’un mot cette monumentalité. Les images font alors de l’architecture une affaire de carte postale ou de dépliant touristique. Or, qu’on le veuille ou non, l’architecture est affaire de vécu – vécu des usagers et des utilisateurs – mais aussi vécu esthétique de celui qui parcourt les bâtiments, en fait le tour, y monte. Je ne dis pas que l’image est fausse ou n’a pas d’importance, mais seulement qu’elle est juste une facette parmi d’autres. J’ajouterai que les images ne restituent jamais les « ambiances », qui ne peuvent être perçues que de manière synesthésique et multisensorielle (son, odeurs, humidité, impressions d’écrasement ou d’élan, etc.).
La forme n’a pas toujours été le point de mire de l’architecture. Il y a donc un « avant la forme » où il est d’avantage question de structure, « identifiée aux matériaux et à leur agencement », de « masse » également ; les deux allant « de pair sous le signe de la solidité ». Cependant, « quand l’architecture ce sont des formes, toute théorie de l’architecture est condamnée d’une manière ou d’une autre à être un formalisme » et, d’un autre côté, « c’est la crise du fonctionnalisme qui a rendu aux formes leur liberté ». Enfin, « en poussant l’esthétique au paroxysme, les formes cessent de manifester les structures qui les rendent possibles pour ne plus constituer qu’une peau scintillante », « la forme (devenant) une sorte de couverture ». Désormais « vide » et libre, seriez-vous d’accord pour dire que « la forme suit la finance » ?
La forme, au sens banal de figure du bâtiment, de ses contours et de sa disposition, suit toujours la finance. Cela vaut aussi bien de la grande architecture princière ou royale que des pavillons de banlieue ou des abris de SDF. On en a toujours plus ou moins pour son argent. On dit couramment que la première estimation de l’enveloppe financière d’un projet définit sa figure, même si un dépassement de 40 % sera quasiment normal en raison de la conduite des opérations.
Plus précisément maintenant, la forme suit la finance quand prédominent les fonctions symboliques, publicitaires, économiques, religieuses des bâtiments. L’architecture remplit alors sa fonction d’emblème : emblème d’une foi, du pouvoir royal ou présidentiel, emblème d’une société commerciale ou industrielle et de ses activités, du renouveau d’une ville. La forme s’émancipe alors de la destination et des fonctions, elle s’émancipe aussi du matériau et de la structure pour devenir uniquement et pleinement formelle. C’est en ce sens que j’avance le demi-paradoxe que le formalisme libère très vite les formes de ses propres paramètres « formalistes » et ouvre à la performance formelle. Il ne s’agit plus de montrer l’architecture, mais de produire des signes, des attracteurs visuels, événementiels et financiers. Dans ce cas encore, la forme suit la finance au double sens de coût de l’opération (le budget initial) et de manifestation de la puissance financière (le prestige et le pouvoir économique du commanditaire). Cela vaut de Versailles, de Saint-Pierre de Rome, du palais du Parlement à Bucarest sous Ceaușescu et du siège d’Apple.
Pour me résumer, la forme suit la finance aussi bien pour la forme générale d’un projet que pour les formes emblématiques extravagantes. Les seules exceptions que je verrais seraient celles des folies d’auto-construction comme le Palais idéal du facteur Cheval.
Le confort fait-il partie des « catégories répertoriées (valant) pour toute sorte d’architecture – d’habitat traditionnel, de masse, monumentale, de prestige » ? Toutes les questions liées au confort, même si elles sont affaires de temps et de lieux, s’expriment dès la réception, dès l’ouverture, dès l’usage du bâtiment. En effet, « le politique, les groupes sociaux, l’hygiène, le confort et les rêves de bien-être, les projets d’organisation sociale, pèsent, pour dire le moins, sur l’activité architecturale quand ils ne la commandent pas purement et simplement ». Quelle place accorder au confort pour comprendre l’évolution de l’architecture ?
On peut soutenir que toute architecture recherche au départ le confort, si on prend le terme au sens le plus banal. S’abriter des éléments et des animaux dangereux est déjà une forme rudimentaire de confort. Une grotte ou un habitat troglodyte offre ce confort minimal. Ce qui change, ce sont les composantes et moyens du confort – et donc sa définition. Qu’attend-t-on de l’édifice et de quels moyens dispose-t-on ?
Le confort au sens plein de sa diffusion à partir du xviiiᵉ siècle suppose l’accès à l’eau, des techniques d’écoulement et d’évacuation vers des égouts, mais il n’y a toujours ni lumière ni chauffage efficace. Les personnages de Balzac dans les années 1830 s’éclairent encore à la bougie et se chauffent avec trois bûches de bois. Les pièces du château de Chambord sont apparemment inconfortables, mais ce n’est pas certain : on y vient avec tout un convoi d’armes et bagages, et on n’y séjourne pas durablement. Les cheminées sont gigantesques et on y brûle des troncs d’arbres. Il faut compter encore avec l’évolution des mœurs et donc des usages : on se lave plus ou moins, on tolère plus ou moins la saleté, on a un rapport plus ou moins intime aux besoins du corps et aux fonctions vitales.
Aujourd’hui, le confort est chose naturelle : chauffage, toilettes, hygrométrie, ventilation, accès pour les personnes handicapées ou âgées. À quoi il faut ajouter les exigences en matière de sécurité qui président à une sorte de « confort de protection » – anti-incendie, antisismique, antiépidémique, antiterroriste. Il y a une dialectique de l’offre et de la demande de confort régulée par les exigences fonctionnelles qu’impose la destination principale de l’édifice – par exemple, pour un aéroport ou un centre commercial. C’est en ce sens que le confort n’est plus une détermination en soi : il doit s’accorder avec la destination générale. Le résultat est que, même si l’exigence de confort demeure, elle peut s’accorder avec un certain degré d’inconfort qui est devenu très courant dans les bâtiments par ailleurs les plus admirés. Frank Gehry se fiche éperdument des toilettes et le visiteur s’en rend vite compte. Norman Foster n’a pas imaginé que le soleil pouvait taper fort à Nîmes et il a fallu bricoler des vélums moches.
Les positions d’architectes voyant en grand, sans doute à échelle planétaire, voire interplanétaire, vous conduisent à ce constat : « l’architecture se dresse, sublime, dans une ville qui n’existe plus : geste politique, geste entrepreneurial, geste hyper-publicitaire, hyper-geste au milieu de nulle part. » Voilà pourquoi Qu’est-ce que l’architecture ? « ne pouvait pas, ne pouvait plus […] traiter directement de la ville ». Parallèlement : « la planète et la question écologique ? Nous ne savons pas où nous allons. » Mais alors, quelle est « la forme d’une ville » que vous gardez toujours vivante en mémoire ?
Depuis la rédaction du livre, j’ai légèrement modifié ma position. La ville est certes immaîtrisable, mais l’idée de ville maîtrisable est largement illusoire. Elle correspond à une conception née lors de la première crise de la ville, celle du xixᵉ siècle, quand les nouvelles techniques viennent choquer contre la ville ancienne, alors même que les transports et circulations commencent à peine à se développer. Dans le Paris de Balzac, pour ne rien dire du Londres de Defoe, chacun vit dans son quartier, et il faut que Rastignac monte en haut du Père Lachaise enterrer le père Goriot pour en avoir une perception à peine complète. C’est un fait aujourd’hui que la ville est immaîtrisable, sauf pour un regard divin ou les satellites espions. Elle est (re)devenue un tissu troué de zones, quartiers, faubourgs, banlieues, en ajoutant aéroports, centres commerciaux, stades, autoroutes. Reyner Banham, ainsi que Robert Venturi et Denise Scott Brown ont bien vu que le « modèle » Los Angeles/Las Vegas l’emporte, mais c’est encore pire – au sens de démesuré et désordonné1.
Je crois profondément que nous ne savons pas où nous allons. L’incertitude écologique est majeure, mais encore plus celle tenant aux mutations techniques (y compris sur le mode Blade Runner), sans parler de la remontée des incertitudes en politique internationale. Ce n’est pas là un point de vue apocalyptique – seulement la conscience de mutations et basculements comme on n’en a pas vu depuis longtemps.
Mon goût, compte tenu de mon âge et de ma génération, irait à la ville de taille moyenne avec un centre historique identifiable et un certain ordre urbain central – comme c’est le cas à Barcelone, Lyon, Lisbonne, un peu Milan – des villes du xixᵉ siècle pour l’essentiel –, mais ce sont des exceptions d’un passé révolu. La ville idéale aujourd’hui, ce sont des noyaux dispersés, souvent très éloignés, offrant des possibilités de travail et d’échange avec des réseaux de circulation par train ou métro rapides et à longue distance. De ce point de vue, Paris, malgré la Défense, est quasiment « insauvable » avec son escargot central de quartiers-arrondissements. Londres, en revanche, se porte mieux. Il serait préférable alors de retrouver la campagne, mais elle s’est vidée ou « touristifiée ».
Il n’y pas de nostalgie à avoir, car toutes ces situations sont réellement nouvelles. Les effets « waouh » de l’architecture plantée dans des non-lieux vont donc continuer à proliférer. En revanche, une maîtrise à échelle réduite de la construction banale pour usagers banals serait souhaitable et même possible sans trop de difficulté, mais encore faudrait-il que les « communautés » locales existent et se fassent entendre. Quand je vois la disparité effarante des édifices en banlieue parisienne, je me dis que beaucoup de choses seraient possibles à échelle limitée. Manquent cependant des communautés actives et des responsables municipaux à peu près compétents et moins politiciens. Là, malheureusement, on passe à la politique et elle va encore plus mal que l’architecture.
Propos recueillis par Thierry Vilpou
- 1. Voir Reyner Banham, Los Angeles. L’architecture des quatre écologies [1973], trad. et présentation par Luc Baboulet, Marseille, Parenthèses, 2008 ; Robert Venturi, Denise Scott Brown et Steven Izenour, L’Enseignement de Las Vegas [1977], avant-propos de Valéry Didelon, Wavre, Mardaga, coll. « Architecture, ville et paysage », 2018.