Pocahontas au pays des merveilles de Klaus Theweleit

Traduit par Christophe Lucchese. Préface de Claro


Les livres de l’allemand Klaus Theweleit, d’une grande originalité, au style inclassable et en marge des canons académiques, sont encore peu connus en France. Au sein d’une bibliographie aussi étendue qu’éclectique, citons les principales traductions disponibles en français : Fantasmâlgories (L’Arche, 2016) – son livre le plus connu, au croisement des études de genre et sur le fascisme, consacré à la littérature écrite par des membres des corps francs –, Le Rire des bourreaux. Essai sur le plaisir de tuer (Seuil, 2019) et Freud et la pop (L’Arche, 2020). Ces traductions sont toutes dues à Christophe Lucchese, dont le travail méticuleux restitue à merveille l’écriture enlevée de l’auteur. L’imposant Pocahontas au pays des merveilles, initialement publié en allemand en 1999, est son dernier titre traduit.

Dans ce livre au nom à la fois ironique et intriguant, Theweleit revient sur l’histoire du sauvetage du capitaine John Smith (27 ans) par Pocahontas (12 ans) en 1608 dans la future Virginie, d’abord appelée Jamestown en hommage au roi d’Angleterre et d’Écosse Jacques Ier. Alors que Smith est menacé de mort par le chef amérindien Powhatan, le père de Pocahontas, cette dernière s’interpose ; une alliance temporaire entre les colons et les membres de sa tribu se trouve ainsi scellée. Cet événement figure au rang des mythes fondateurs de l’histoire des États-Unis, au même titre que l’épisode du don de nourriture aux pères pèlerins par des Indiens, à l’origine de la fête de Thanksgiving. Pour Theweleit, la figure de Pocahontas a servi à la réinvention des États-Unis à plusieurs reprises dans leur histoire. Ce récit de sauvetage et d’amour recouvre d’abord la création de la colonie, fondée sur l’expulsion des premiers habitants américains de leur territoire et la brutalisation des femmes. Le beau rôle donné à Pocahontas, qui contraste avec la représentation de la violence de son père et des membres de sa famille, occulte ainsi la réalité historique de la conquête de ces territoires. Convertie à la religion chrétienne, Pocahontas se marie ensuite à un planteur anglais, John Rolfe, a un enfant avec lui et se rend même à Londres, où elle est reçue avec les honneurs dus à son rang de princesse indienne. Elle y meurt en 1617. Les sources mises en lumière par les descendants des indigènes livrent cependant une tout autre version : celle d’une capture, d’un viol et d’un mariage forcé. Son histoire est aussi celle d’une potentielle cohabitation entre colons et Indiens, qui ne s’est pas réalisée (« le complexe de Pocahontas »). En effet, si le métissage semblait pouvoir prévaloir jusqu’en 1622, la révolte d’une partie des membres de la tribu de Powhatan, qui massacre plusieurs centaines de colons, offre un prétexte à leur écrasement et à leur domination. Ce métissage reste pourtant exalté dans les albums pour enfants, qui le présentent comme un fondement de la nation américaine.

Dans ce premier volume d’une série de quatre autour du mythe et de ses ramifications, Klaus Theweleit ausculte les différentes strates et facettes de cette histoire, devenue une légende sans cesse réécrite – et d’abord par l’un de ses protagonistes : John Smith. Comme le remarque avec justesse Claro dans sa préface : « Il y a, dans l’entreprise de Theweleit, quelque chose de monstrueusement kaléidoscopique […] Sa tentative d’épuisement d’un mythe bien réel – parce que saturé de versions et décliné ad nauseam telle une icône virulente – donne le vertige, mais ce vertige devient vite la condition indispensable à notre compréhension de ce qui, ici, est en jeu. » Theweleit commence par se focaliser sur les récits anglo-saxons de cette histoire, qu’il met en parallèle avec l’écriture, contemporaine de cet événement et de la colonisation de la Virginie, de La Tempête (1611) de William Shakespeare, qui peut être considérée à bien des égards comme une pièce de théâtre américaine1. Inspiré par un récit de naufrage de colons dans les Bermudes, le drame offre une réflexion sur la légitimité du pouvoir et des entreprises de colonisation. Plus largement, Shakespeare brosse le tableau de son époque, entre découvertes scientifiques et techniques, et naissance des services secrets à l’ère élisabéthaine.

Outre l’érudition de Theweleit, qui nous fait naviguer parmi les nombreux récits du mythe, le livre est doté d’une très riche iconographie : des peintures, des bandes dessinées, des publicités, des gravures, des photographies de sculptures, des extraits de dessins animés (Disney au premier rang) et de films. Ces images constituent un discours parallèle au texte, sans commentaire direct systématique, mais cohérent. La multiplication de ces représentations, fascinante en soi, illustre la profusion avec laquelle la figure de Pocahontas a été utilisée. De même, les abondantes notes de fin et sur les images composent presque un livre à part entière. Tout ceci fait de cet ouvrage un beau livre-objet, à la composition et à la finition très soignées. Multipliant les collages et les montages de citations, Theweleit nous propose ici un essai au sens de Montaigne, l’auteur des Essais apparaissant d’ailleurs dans le livre comme inspirateur de Shakespeare avec son mythe du bon sauvage. La critique littéraire Sigrid Löffler a qualifié de « roman d’aventures théorique » le travail de Theweleit2. Le lecteur ne suivra peut-être pas tous les chemins, parfois déroutants, dessinés par l’auteur, mais parcourra avec plaisir cette odyssée (pop)culturelle, toujours stimulante.

Dans cette histoire, on croise, bien sûr, Pocahontas et le capitaine John Smith, baroudeur ou héros picaresque, qui s’est déjà illustré dans des guerres en Europe, notamment contre les Turcs, avant d’accoster en Amérique. Il se fera le propre historien de sa vie et le premier inventeur du mythe de Pocahontas en 1624. Il travaille alors pour la Virginia Company, qui colonise d’abord pour son propre compte ces territoires à la recherche d’or mais, faute d’en trouver, se concentre sur la culture finalement lucrative du tabac, que maîtrisent les Amérindiens. John Rofle, le futur mari de Pocahontas, est d’ailleurs un des premiers planteurs de cette culture située au cœur de l’économie virginienne. Rolfe est l’ami du preneur d’otage de Pocahontas, ce qui fait dire à Theweleit que celle-ci est victime du syndrome de Stockholm. Après la guerre de Sécession, le récit dominant du Nord, autour des pères pèlerins, supplante celui centré autour de Pocahontas. Le tabac est par ailleurs gommé (il est remplacé par du maïs politiquement correct dans le film de Disney), pas seulement pour des raisons de santé, mais parce qu’il serait très lié au savoir-faire des Amérindiens et à leurs rituels. C’est pour cette même plante que les colons s’approprient les territoires indiens. Le rêve d’une autre histoire de la nation américaine fondée sur l’intermariage prend rapidement fin avec le massacre de 1622. Désormais, on fera venir des femmes blanches pour les colons.

Klaus Theweleit suit le mythe de Pocahontas tout au long de l’histoire (culturelle) des États-Unis. Chateaubriand et son Atala, ou Les Amours de deux sauvages dans le désert (1801) précèdent le retour en force du mythe de la princesse indienne au début du xixe siècle avec un auteur comme John Davis. Au même moment, une nouvelle tentative de vivre-ensemble fondée sur l’intermariage est menée par le sénateur Benjamin Hawkins avec la tribu des Muskogee. C’est un nouvel échec : « Comme en Virginie après la fin de la paix de Pocahontas, ce sont les Indiens insurgés, associés aux forces réactionnaires, parmi les colons, qui empêchent la formation d’une population mixte, ou, dans le cas de Muskogee, sa pérennité. » Pourtant, être issu de la descendance de Pocahontas, via son fils Thomas Rolfe, est une source de prestige pour de nombreux Américains, les First Families of Virginia : « Descendre d’elle constitue le premier et peut-être le seul titre de noblesse américain incontesté. Sa particularité est de fonder une noblesse américaine dont la noblesse ne découle pas, pour la première fois, d’une ascendance anglaise, mais de l’histoire américaine. » Dans la poésie de Carl Sandburg et de Vachel Lindsay, alors que la Première Guerre mondiale fait rage, Pocahontas et Lincoln deviennent « les personnages clés d’un nouveau nationalisme américain qui, maintenant que l’Ouest américain est fermé, s’apprête à rééduquer les Indiens d’Europe en train de perdre les pédales… »

Enfin, Theweleit suit ses traces dans la musique rock, de Bob Dylan (Sad-Eyed Lady of the Lowlands) à Neil Young (Marlon Brando, Pocahontas and Me), en passant par les Rolling Stones (Sweet Virginia). Avec sa chanson Fever, Peggy Lee prend directement pour sujet l’histoire de Pocahontas et Smith sur fond de révolte adolescente face au père (Powhatan), demandant plus de liberté sexuelle et de relations interraciales. Theweleit se penche aussi sur la version de Disney : une histoire aseptisée d’amour et de découverte de la nature, avec cependant quelques allusions à la naissance des États-Unis, comme lorsque l’ombre de l’héroïne prend la forme d’un aigle, symbole de la nation américaine.

En définitive, dans l’histoire de Pocahontas, la figure de Smith, l’aventurier – une préfiguration de John Wayne ? –, surpasse celle de Rolfe, le planteur de tabac, « probablement trop réel pour être un être un héros mythique ». Theweleit estime que ce dernier incarne aussi l’intermariage alors que Smith revient à sa culture anglo-saxonne. De son côté, « Pocahontas sort de la pénombre pour réaffirmer à chaque fois que ce qui “a fondé” l’Amérique “était bien” ».

En plus de la découverte d’une histoire largement méconnue sous nos latitudes, le livre offre une réflexion plus large sur la construction de nos représentations historiques ou mythologiques. Pour Theweleit, la « part réelle de vérité ou de fausseté d’une histoire n’a pourtant jamais empêché aucune histoire de déployer ses effets, ni aucun storyteller de raconter cette histoire et celle-là précisément : personne ne s’est senti incommodé de retranscrire encore et encore cette histoire de sauvetage de Smith par Pocahontas, de la retoucher, de la peindre à nouveau, de la mouler dans du plâtre, de la mettre en chanson, de la monter sur scène, de la graver sur disque, de la fixer sur bobine […] histoire à chaque époque agrémentée de fioritures et de variations tirées des univers sex & crime, religion & politics, adventure & discovery, mêlée à l’actualité des luttes de genre et de race, façonnée suivant les exigences des institutions discursives dominantes telles que les journaux, les maisons d’édition, les académies, les universités, les théâtres et autres établissements de l’entertainment, assortie aux états émotionnels cannibales de publics qui donnent le la et en intégrant les rebondissements de l’histoire du quotidien comme de la grande Histoire américaine ». Ainsi, « le mythe n’est donc pas juste de l’historiographie “déplacée dans l’art” ; il n’est pas non plus simplement sa falsification ; il en est plutôt sa version désirable, une version où se tenir en embuscade, une version de l’actuelle gare de triage des besoins sociaux, politiques, personnels, artistiques non exprimés, une version aussi pour une sorte d’utilisation quotidienne héroïque avec pour objectif un blanchiment au regard de l’histoire. […] L’histoire est constituée premièrement d’événements qui se sont passés, deuxièmement d’événements qui ne se sont pas passés et troisièmement d’événements qui “s’ajoutent” à elle parce qu’ils auraient pu ou dû se passer. C’est à partir de ce point que nos désirs coécrivent et réécrivent l’histoire ». En définitive, « la fonction de la construction de légendes historiques n’est pas premièrement de répandre des “contre-vérités” – les légendes ont leur propre “vérité” condensée et déplacée –, elles servent bien plutôt à invisibiliser les événements historiques qui s’en écartent. Ce n’est pas le fait que Poca/Smith puissent être “faux” qui est décisif, mais le fait qu’ils tendent à effacer Poca/Rolfe. C’est précisément parce qu’elles prétendent contenir non seulement une histoire, mais l’Histoire, qu’elles tuent l’autre(s) histoire(s) – un processus sur plusieurs siècles ».

  • 1. Voir Stephen Greenblatt, “Learning to curse: Aspects of linguistic colonialism in the sixteenth century”, Learning to Curse: Essays in Early Modern Culture [1990], New York/Londres, Routledge, 2007.
  • 2. “Laudatio von Sigrid Löffler für den Adorno-Preisträger Klaus Theweleit” [en ligne], Matthes & Seitz Berlin, 11 septembre 2021.
L’Arche, 2024
768 p. 27 €