Le burkini et le détournement de la laïcité
Le burkini, ce vêtement de bain couvrant porté par une poignée de musulmanes, défraye la chronique pour la première fois en France au cours de l’été 2016 au sujet des plages de la Côte d’Azur, puis à nouveau en 2022 au sujet des piscines de Grenoble. Son interdiction récente (avec le string) dans les piscines de Charleville et de Sedan relancent une regrettable polémique sur la visibilité publique de l’islam.
Le burkini, ce vêtement de bain couvrant porté par une poignée de musulmanes, défraye la chronique pour la première fois en France au cours de l’été 2016. Les édiles de pas moins de trente communes, soutenus à l’époque par le Premier ministre Manuel Valls, prennent alors des arrêtés municipaux d’interdiction sur les plages publiques. Ils emboîtent le pas à David Lisnard, maire Les Républicains de Cannes qui motive l’interdiction comme suit : « Une tenue de plage manifestant de manière ostentatoire une appartenance religieuse, alors que la France et les lieux de culte religieux sont actuellement la cible d’attaques terroristes, est de nature à créer des risques de troubles à l’ordre public (attroupements, échauffourées, etc.), qu’il est nécessaire de prévenir1. »
L’arrêté est rédigé en des termes différents, davantage axiologiques que procéduraux : « L’accès aux plages et à la baignade est interdit à compter de la signature du présent arrêté jusqu’au 31 août 2016 à toute personne n’ayant pas une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et de la laïcité, respectant les règles d’hygiène et de sécurité des baignades adoptées au domaine public maritime. Le port de vêtements de baignade ayant une connotation contraire à ces principes est également interdit2. »
La laïcité détournée
Les raisons invoquées, outre le fait qu’elles détournent et violent le principe laïque, loin de se restreindre au registre sécuritaire, déplacent le propos du domaine de la loi, ressortissant aux comportements extérieurs potentiellement attentatoires à l’ordre public, à celui de la morale. C’est ce que des juristes qualifient d’« ordre public immatériel », qui peut grever des libertés individuelles au nom de l’observance des « bonnes mœurs ». L’ironie est ici à son comble puisque sont visés des religieux, réels ou présumés, d’ordinaire soupçonnés de pudibonderie et taxés d’être dans une démarche liberticide, « séparatiste », au nom de la préservation d’une morale publique. Le maire de Cannes n’est pas le seul à établir un lien avec le djihadisme mortifère de la promenade des Anglais le 14 juillet 2016. Quelques universitaires, à l’instar du politiste Gilles Kepel, donnent volens nolens une caution scientifique à un tel réductionnisme. Ce dernier affirme en effet sans fard que djihadisme et burkini convergent vers « la fracture de la société3 ».
Six ans plus tard, le burkini revient sur le devant de la scène médiatique après un vote au conseil municipal de Grenoble, le 16 mai 2022, l’autorisant dans les piscines publiques de la ville, à l’initiative de son maire, Éric Piolle (Europe Écologie – Les Verts), et de l’association Alliance citoyenne. Il vote et adopte, avec l’appui d’une majorité du conseil, un arrêté dont l’article 10 précise : « Pour des raisons d’hygiène et de sécurité, l’accès aux bassins se fait exclusivement dans une tenue de bain correspondant aux obligations suivantes. […] Les tenues de bain doivent être faites d’un tissu spécifiquement conçu pour la baignade, ajustées près du corps, et ne doivent pas avoir été portées avant l’accès à la piscine. Les tenues non prévues pour un strict usage de la baignade (short, bermuda, sous-vêtements, etc.), les tenues non près du corps, plus longues que la mi-cuisse (robe ou tunique longue, large ou évasée), et les maillots de bain-short sont interdits4. »
À l’initiative de l’opposition municipale et du préfet de l’Isère, le tribunal administratif de Grenoble est saisi le 23 mai 2022 au titre du « déféré laïcité », nouveauté introduite dans la loi confortant les principes de la République, dite « loi séparatisme », du 24 août 20215.
Par ordonnance du 25 mai 2022, le tribunal administratif de Grenoble suspend l’article 10 de l’arrêté municipal « autorisant l’usage de maillots de bains de type burkini ». Il est précisé, « à titre principal », que « l’article 10 du règlement des piscines municipales, en tant qu’il autorise certaines tenues de bain de type “burkini”, porte une atteinte grave aux principes de laïcité et de neutralité des services publics ». Mais également que : « au cas particulier, la délibération attaquée porte une atteinte grave au principe de neutralité du service public, [car] elle vise à reconnaître des droits particuliers à des membres d’une communauté religieuse alors qu’il n’existe aucune demande de sa part, et la possibilité de se rendre à la piscine en burkini risque de se transformer en obligation [et], à titre subsidiaire, cet article est entaché de détournement de pouvoir dès lors qu’il vise à favoriser une communauté religieuse particulière, et son application est susceptible d’entraîner de graves troubles à l’ordre public6. » Cette ordonnance, qui suspend l’article 10, entre autres parce que le nouveau règlement des piscines poursuivrait « un but religieux » par le burkini, est instructive et révélatrice d’un état social du débat public autour de l’islam, alimenté par des polémiques politiciennes et médiatiques récurrentes. Des chercheurs y prêtent volontiers la main, fussent-ils minoritaires, en dehors de toute rigueur empirique.
Le recours au Conseil d’État de la mairie de Grenoble n’y change rien. La plus haute juridiction administrative confirme, le 21 juin 2022, « la suspension du règlement intérieur des piscines de la ville de Grenoble autorisant le port du burkini ». Il y est réaffirmé que « la dérogation très ciblée apportée, pour satisfaire une revendication religieuse, aux règles de droit commun de port de tenues de bain près du corps édictées pour des motifs d’hygiène et de sécurité, est de nature à affecter le bon fonctionnement du service public et l’égalité de traitement des usagers dans des conditions portant atteinte au principe de neutralité des services publics7 ».
À l’écoute des femmes musulmanes
La présence du burkini dans les piscines, notamment à Grenoble en 2022, provoque des condamnations politiques unanimes. Le burkini est présenté comme un « retour de la religion dans l’espace public », une « inacceptable provocation communautaire » (Gérald Darmanin), un projet politique caché en cette période pré-électorale, une menace orchestrée par « l’islam politique ». La sénatrice du Parti socialiste Laurence Rossignol y voit une « victoire des intégristes religieux ». L’ancien maire de Grenoble Alain Carignon joue du pléonasme en déclarant : « C’est une ouverture à l’islamisme politique. » Sans oublier les classiques accusations d’atteinte à la laïcité et à l’égalité des sexes. Ces réactions d’hostilité se sont concrétisées par le retrait des subventions régionales à Grenoble par Laurent Wauquiez, président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes.
Les faiseurs d’opinion se sont également livrés au jeu de la dénonciation sur le ton de l’indignation, comme l’ancienne journaliste de Charlie Hebdo, Zineb El Rhazoui : « Comment s’assurer que ces baigneuses entièrement couvertes ne portent pas une serviette périodique gorgée de sang menstruel ou simplement leurs dessous de la veille sous leur burkini ? » L’indécence du propos le dispute à la volonté de contrôle des femmes musulmanes, de leur corps, jusqu’à leur entre-jambe – autrement dit, une obsession pour la mise à nu des musulmanes. L’argument de l’hygiène est souvent convoqué pour le burkini, mais celui-ci ne tient pas, au vu de la qualité de l’eau des piscines : une étude canadienne de 2017 montrait que 75 litres d’urine sont détectés en moyenne dans une piscine de taille moyenne8.
En plus d’être une invention récente (2004), le burkini n’apparaît pas « islamique », a fortiori « islamiste » ou « frériste ». Pour un conservateur musulman classique, méfiant vis-à-vis des libertés individuelles, il n’y a pas de sens, du point de vue religieux (ce serait même un scandale), d’autoriser pour la femme musulmane et pour l’homme musulman, des vêtements de bain qui laisseraient paraître aux autres, la nudité, sous une forme ou sous une autre. À cette aune, le burkini est tout sauf un apparat religieux, y compris pour les femmes musulmanes qui le portent ou en soutiennent le port. Ces dernières ne le présentent jamais, à la différence du voile, comme dicté par des prescriptions textuelles. En effet, lorsqu’on interroge des femmes voilées ou même « niqabées » sur les ressorts motivationnels de leur voilement, l’une des premières réponses est : « Je le mets pour plaire à Dieu, pour obéir à mon seigneur. » Cet argument n’existe pas pour le burkini. Sa matière moulante l’exclut d’emblée des vêtements « islamiquement corrects ». Il n’est du reste pas vendu sur les sites de vente d’objets religieux.
Les usagères musulmanes n’ont pas droit à la parole, mais elles font souvent l’objet de projections déconnectées de la réalité. Si on les écoute, elles parlent de ce vêtement de bain comme d’un accessoire pratique, fonctionnel, pour accompagner leurs enfants à la piscine par exemple, sans qu’il soit toujours fait état d’une volonté de se baigner elles-mêmes. À cet égard, il est révélateur que les femmes en burkini fassent l’objet d’attaques récurrentes non seulement de la part des détracteurs du voile et de l’expression de l’islamité visible, mais aussi de certains musulmans, qui les interpellent en considérant qu’elles n’ont rien à faire à la piscine ou à la plage. Ces tutelles extérieures, musulmanes ou non, visent à les empêcher d’agir de leur propre chef et de porter un vêtement de bain qui répond pourtant à leurs attentes et à leurs désirs.
- 1. « Le Conseil d’Etat met un terme aux arrêtés “anti-burkini” [en ligne], Le Monde, 26 août 2016.
- 2. « Burkini : le maire de Cannes interdit les vêtements religieux à la plage » [en ligne], Le Monde, 11 août 2016.
- 3. « Gilles Kepel : “Éviter la fracture de la société” » [en ligne], propos recueillis par Francis Brochet, Le Progrès, 4 novembre 2016.
- 4. « Pas de burkini dans les piscines municipales de Grenoble » [en ligne], Dalloz Actu Étudiant, 29 juin 2022.
- 5. Manuel Pavard, « Burkini à Grenoble : le préfet a saisi le tribunal administratif » [en ligne], Place Grenet, 24 mai 2022.
- 6. Ordonnance no 2203163 [en ligne], Tribunal administratif de Grenoble, 25 mai 2022.
- 7. « Le Conseil d’État confirme la suspension du règlement intérieur des piscines de la ville de Grenoble autorisant le port du “burkini” » [en ligne], Conseil d’État, 21 juin 2022.
- 8. Hannah Devlin, “How much pee is in our swimming pools? New urine test reveals the truth” [en ligne], The Guardian, 1er mars 2017.