Le frérisme et ses réseaux. L’enquête de Florence Bergeaud-Blackler

Préface de Gilles Kepel


L’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler propose, dans son nouvel opus, une réflexion sur ce qu’elle appelle « le frérisme » et ses « réseaux ». Elle présente ce travail moins comme une enquête parmi d’autres que comme l’enquête. Mais est-ce la seule ? Et s’agit-il vraiment d’une enquête ?

L’autrice choisit d’appréhender l’islamisme sous l’angle du radicalisme et du terrorisme. La réflexion opère sur un mode manichéen opposant un hypothétique « Nous » (Français, Européens, Occidentaux) aux musulmans, dans une position abusive de victimes perpétuelles et une extranéité par rapport à la communauté nationale, en raison de leur religion. Florence Bergeaud-Blackler définit le frérisme « comme un projet intellectuel, politico-religieux, visant l’instauration d’une société islamique mondiale. Le halal way of life – formule popularisée par le marché halal international – pourrait être son slogan ». Elle le rattache au fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna (1906-1949), en tant que « système d’action, doté indissociablement d’une vision du monde, d’une identité collective, d’un plan ». Mais il apparaît vite que le « frérisme » est un mot-écran permettant d’englober dans une même chapelle des personnes et des structures sans lien idéologique et/ou organisationnel avéré. Et, plus significativement, la chercheuse raisonne d’emblée à partir d’une thèse, celle d’un « plan » que les fréristes poursuivraient sans relâche en vue de l’accomplissement de « la prophétie califale » et qui aurait « ses alliés en sciences sociales ». Elle précise qu’islamistes et fréristes veulent « coloniser l’Occident ».

Or, comme « la prophétie califale » est dissimulée à la masse ignorante, Florence Bergeaud-Blackler verse dans des formes d’amalgames et des procédés complotistes, tels que « le nouvel ordre mondial », qui cadre bien avec la thèse d’une volonté de domination planétaire des Frères musulmans et de leurs zélateurs. Ce premier tropisme complotiste est confirmé par la disparition de la frontière entre islam et frérisme. En effet, l’autrice établit, en se référant aux travaux de Rémi Brague, un continuum entre « la dimension prophétique de l’islam » et celle du frérisme. Le « plan » des Frères musulmans serait ainsi facilité par la portée intrinsèquement « suprématiste » que « l’islam peut nourrir ». De plus, une toute-puissance aussi maligne qu’incoercible est attribuée au frérisme et à ceux qui l’aident.

La chercheuse mêle à plusieurs reprises des registres contradictoires, dont un particulièrement prégnant : si le mouvement frériste agit « intelligemment », de manière « concertée », « dissimulée », en imprimant « le cours des événements », comment en objectiver l’action qu’il déploie à l’insu du plus grand nombre ? Le caractère non empiriquement enraciné de l’énoncé le rend inaccessible à la vérification. Florence Bergeaud-Blackler confond, de plus, de façon anti-sociologique, projections idéologiques et réalisations pratiques des acteurs en présence, qu’il faudrait en outre identifier et situer dans la complexité de leurs trajectoires : « Le point de départ, c’est la créature de Dieu, et le point d’arrivée, c’est le monde fait musulman. Il n’y a donc qu’à optimiser le chemin, jalon par jalon, étape par étape, plan par plan […] Les Frères ont choisi l’Europe comme terre d’élection pour développer leurs activités, et concevoir et expérimenter le frérisme. Ils y ont installé des associations dans tous les pays sans dévoiler ni leur identité ni leur plan – nommé euro-islam par Tariq Ramadan – pour s’y investir et s’y déployer. » Tout ce qui ne se plie pas à la thèse principale est purement et simplement ignoré.

Florence Bergeaud-Blackler emprunte donc au moins trois tropes conspirationnistes : une vision profondément déterministe des Frères, du frérisme et des islamistes, coupés de leurs contextes respectifs et de toute périodisation historique ; une lecture intentionnaliste, qui ne tient aucun compte des pratiques sociales concrètes ; une vision apocalyptique de l’histoire où « tout est lié », à commencer par des acteurs qui n’ont pourtant rien à voir les uns avec les autres. L’ouvrage, qui consiste pour l’essentiel en une dénonciation du frérisme et de l’islamisme, peut paradoxalement les renforcer, au lieu de les interroger et de les analyser en toute rigueur critique.

Odile Jacob, 2023
416 p. 24,90 €