L'Iconopop, en prise avec le monde et l’intime

La jeune collection L’Iconopop assume l’ambition d’une poésie populaire, vectrice d’émotions et largement diffusée, par le livre mais également la scène et les réseaux sociaux.

Entretien avec Alexandre Bord

Les éditions l’Iconoclaste ont lancé en 2020 une collection dédiée à la poésie, L’Iconopop, que vous dirigez avec Cécile Coulon. Quels en furent les partis-pris ? À quels manques dans le paysage éditorial français, ou à quelles envies souhaitait-elle répondre ? 

Sophie de Sivry, fondatrice et directrice de L’Iconoclaste, a observé à partir de 2017 (année de publication en France de Lait et miel de Rupi Kaur, au succès international) un changement dans la perception que l’on pouvait avoir de la poésie contemporaine. L’année suivante, la romancière Cécile Coulon publie son premier recueil de poèmes, Les Ronces (Le Castor Astral). C’est un succès public et critique (elle obtient le Prix Apollinaire, ce qui fait alors grand bruit), elle donne de nombreuses lectures seule ou accompagnée dans toute la France devant un auditoire conquis. Ces deux poétesses ont en commun d’être jeunes (moins de trente ans), de se produire sur scène, et d’avoir publié leurs poèmes sur les réseaux sociaux (Instagram pour Rupi Kaur, Facebook pour Cécile Coulon) avant de les recueillir dans un livre. Le terme « instapoète » commence à circuler et de plus en plus de personnes qui écrivent de la poésie partagent leurs textes sur ces plateformes. Ces phénomènes émergents ont motivé Sophie de Sivry à imaginer une collection qui rendrait compte de cette nouvelle dynamique : proposer des textes courts, en prise avec le monde et l’intime, pouvant s’adresser à un large public et un jeune lectorat. En 2019, Cécile Coulon rejoint L’Iconoclaste comme romancière avec Une bête au Paradis ; Sophie de Sivry lui propose de créer et de diriger cette collection. Cécile, qui me connait depuis deux ans et sait mon engagement pour la poésie contemporaine, propose qu’on forme un duo éditorial. Je suis alors libraire depuis neuf ans, et je me suis entre autres occupé du rayon poésie que je me suis appliqué à dynamiser en rencontrant un grand succès : je parvenais à vendre certains recueils contemporains par dizaines, voire centaines d’exemplaires (pour citer quelques auteurs et autrices à succès dans ma librairie : Seyhmus Dagtekin, James Noël, Valérie Rouzeau, Aksinia Mihaylova). Des livres plus théoriques m’ont aussi beaucoup nourri, comme Assommons les poètes ! de Sophie G. Lucas (La Contre Allée, 2018), Le Poète insupportable de Cyrille Martinez (Questions théoriques, 2017), La poésie sauvera le monde de Jean-Pierre Siméon (Le Passeur, 2016). J’avais acquis la certitude que le fameux discours décrétant que la poésie ne se vend pas et n’intéresse personne n’était fondé sur rien d’autre qu’un défaitisme ambiant, qu’un serpent qui se mord la queue. Certains éditeurs de poésie m’ont alors fait savoir que mes ventes étaient anormales, qu’il suffirait de quelques dizaines de libraires aussi impliqués pour changer l’économie de la poésie. Voilà sur quelles bases est née L’Iconopop : la certitude que la poésie peut toucher un public plus large, que de nouvelles façons d’écrire et de communiquer émergent, que le lectorat se rajeunit. Charge à nous de mettre tous ces ingrédients dans la marmite pour voir ce qu’il en ressort : une charte graphique radicalement différente (et moins austère) de celle des autres éditeurs de poésie, un prix de vente raisonnable, une ligne éditoriale grand public avec des profils d’auteurs et autrices n’étant pas uniquement estampillées « poètes », et un accompagnement commercial et marketing d’envergure et ambitieux.

Le nom de la collection, avec le suffixe « -pop », paraît assumer les liens entre poésie et pop culture, ou culture populaire. Est-ce le cas, et si oui parlez-nous de la conception de la poésie que cela implique, ouverte sur le slam et la chanson par exemple ?

C’est exactement cela, et cette conception de la poésie correspond à notre vécu à Cécile Coulon et à moi-même. Cécile a découvert la poésie de Prévert après avoir visionné dans son enfance le film d’animation Le Roi et l’Oiseau (1952) de Paul Grimault. J’ai commencé à m’intéresser à la poésie grâce à une bande dessinée d’Edmond Baudoin, Le Chant des Baleines (Dupuis, 2005). La poésie est arrivée à nous par d’autres médias qu’elle-même, par le dessin spécifiquement. En cela, malgré tout l’amour qu’on lui porte, nous ne la mettons pas sur un piédestal, nous la considérons comme un art qui nous transforme, nous interroge, nous fait vivre des émotions… au même titre que la musique, le cinéma, la peinture, la danse, le jeu vidéo. C’est en cela que notre approche est « pop » : nous souhaitons que l’expérience de la poésie fasse partie des autres pratiques culturelles, sans hiérarchie a priori. Ensuite, à chacun de préférer telle ou telle œuvre dans chaque discipline, selon sa sensibilité, son éducation, sa curiosité. En parlant d’expérience, il suffit de voir ce qui se passe lors d’une soirée « slam », ou « spoken word » : il y a de la vie, des rires, des échanges, de la complicité, ce sont des endroits qui créent du lien, qui donnent du sens, autour des mots, de la langue. Nos influences viennent aussi d’ailleurs, du Québec et de la Belgique notamment, qui sont des lieux où la poésie est très vivante. Mon idéal serait un monde où la poésie aurait complètement intégré le domaine de la pop culture, et que lors d’un dîner entre amis on parle autant de la dernière série qu’on a vue que du dernier recueil qu’on a lu. Quant au lien entre poésie et chanson, nous n’avons rien inventé. On pourrait même dire que ces deux arts n’en forment qu’un à l’origine avec les aèdes de la Grèce antique. Les éditions Seghers avaient leur collection « Poésie et chanson » dans les années 1970, 1980. Et les grands poètes ont été chantés par Brel, Ferré, Barbara… ou plus récemment par Mylène Farmer, Jean-Louis Murat, pour donner quelques exemples parmi tant d’autres. Pour nous, publier Mathias Malzieu (Dionysos), Akhenaton (IAM), Till Lindemann (Rammstein), Dominique A, va de soi. Et bien entendu, cela permet d’élargir le lectorat aux personnes qui aiment le travail musical de ces artistes. Néanmoins, notre ligne n’est pas de publier des textes de chansons, mais que ces artistes nous proposent autre chose, se libèrent des contraintes formelles liées à la chanson. Par exemple, les poèmes de Dominique A sont beaucoup plus courts que ses chansons.

Derrière la notion de « pop culture », il y a aussi celle d’une diffusion large. Avez-vous le sentiment d’avoir rendu possible cette « accessibilité » de la poésie, et si oui comment ? 

L’Iconoclaste est une maison d’édition dotée de sa propre structure de diffusion (Rue Jacob Diffusion), partagée avec Les Arènes, et bénéficie d’une très bonne image auprès des libraires. Cet aspect commercial, invisible pour le public, est essentiel : nos représentants et représentantes qui visitent les libraires pour leur proposer nos ouvrages ont peu de livres à défendre et font du travail « sur-mesure », tous les livres ont leur chance. Nos livres sont ensuite acheminés par l’une des plus grandes sociétés de distribution (Interforum). Comme nous avions l’ambition complètement assumée d’élargir le lectorat habituel de poésie contemporaine, nous avons mis la barre assez haut sur les tirages (entre 4 000 et 10 000 exemplaires) et les mises en place. Nous avons également créé pour la collection des pages spécifiques sur les réseaux sociaux, pour lui créer une identité propre. Ainsi, dès son lancement en octobre 2020, L’Iconopop a bénéficié d’une immense visibilité, d’une présence dans une multitude de points de vente, y compris là où les rayons de poésie sont très réduits. Nous accompagnons aussi la collection en créant des « opérations commerciales » (un carnet offert pour un livre acheté) ou du « matériel promotionnel » (affiches, catalogues, PLV…). Après deux ans et demi d’existence et dix-sept titres au catalogue, nous avons vendu environ 70 000 livres, avec une moyenne à 4 000 et une médiane à 2 800. C’est considérable. Mais nous ne sommes pas les seuls à œuvrer à cette « accessibilité » de la poésie, et nous sentons qu’il y a un vrai mouvement de fond, et que nous partageons cette préoccupation avec les éditions Bruno Doucey, Le Castor Astral, Seghers, L’Arche, notamment. J’observe aussi, en intervenant à l’École de la Librairie, que la nouvelle génération de libraires lit davantage de poésie contemporaine que les générations précédentes, ce qui est un excellent indicateur pour les années à venir.

Comment travaillez-vous au quotidien, comment choisissez-vous vos auteurs ? Y a-t-il une sensibilité particulière que vous souhaitez défendre ? 

Nous souhaitons être surpris. Qu’à la lecture d’un manuscrit on se dise qu’on ne l’a jamais lu. J’imagine que la plupart des éditeurs et éditrices travaillent de cette manière, mais ce n’est pas si évident : nous recevons beaucoup de manuscrits, et très peu se distinguent. Ensuite, l’une de nos préoccupations premières est de montrer que la poésie est vectrice d’émotions. Nous cherchons alors des textes qui nous procurent des sensations fortes, et que nous estimons être accessibles à des personnes qui lisent peu de poésie, n'ayant pas besoin d’être trop aguerries en la matière. Aussi, nous sommes sensibles aux textes qui nous parlent du monde tel qu’il est aujourd’hui, en prise avec l’époque. Ces deux critères principaux permettent déjà une grande variété de formes, de propositions. En se penchant sur nos titres, il est évident que l’amour est toujours un sujet prédominant et inépuisable, qu’il soit abordé par le prisme du langage (Une grammaire amoureuse de Coline Pierré) ou du plaisir (Womanizer de Baptiste Pizzinat), en intégrant les préoccupations féministes d’aujourd’hui. Les textes abordant des sujets de société ou politiques sont assez présents également, de La faim de leur monde d’Akhenaton à En armes ! de Sylvain Pattieu, sans oublier Brûler Brûler Brûler de Lisette Lombé. Enfin, nous avons à cœur d’équilibrer la collection entre auteurs et autrices renommées et talents émergents.

Vous avez créé en 2017 le podcast « Mort à la poésie », où vous lisez des textes contemporains. Vous avez lancé il y a peu BOOK, une agence d’accompagnement des poètes dans le cadre de leur activité de performance scénique. Y a-t-il derrière ces projets la conviction que la poésie doit circuler autrement que par le texte et le livre ? 

Oui, l’oralité, la scène, sont des façons idéales de faire découvrir la poésie. Le livre, et notamment le recueil de poèmes, est un objet intimidant pour de nombreuses personnes. On en revient à l’émotion brute, directe. Dans mon podcast, je ne cherche pas à faire de l’explication de texte, de la critique, je contextualise en quelques phrases un recueil et le ou la poète, et ensuite je lis un ou deux textes. C’est tout, et c’est largement suffisant. Si la poésie en France est « mal aimée », ou en tout cas peu populaire, nous sommes nombreux à penser que c’est en partie dû aux méthodes d’apprentissage de celle-ci en milieu scolaire : décortiquer les textes et les intentions des poètes au lieu de privilégier l’émotion. Heureusement, j’ai l’impression que les choses sont en train de changer. Avec BOOK, nous souhaitons offrir aux poètes et aux structures de diffusion (festivals, médiathèques, théâtres, salles de concerts…) un accompagnement administratif, artistique et promotionnel pour montrer que les formes scéniques de la poésie, ou la « littérature en présence » comme on l’appelle également, sont capables de rassembler un public large et varié, à l’intersection du théâtre, de la musique, de la performance, du livre. C’est une autre manière de faire entrer la poésie dans le domaine de la pop culture, en lui fournissant des outils nécessaires à sa diffusion.