Tout ne disparaîtra pas

Avec Le livre de verre, le dernier recueil de Jean-Pierre Lemaire explore l’expérience du confinement pour sonder les mystères de la finitude et de l’espérance.


Depuis plus de quarante ans, Jean-Pierre Lemaire n’a de cesse d’explorer dans sa poésie la profondeur spirituelle de la vie ordinaire. Dans son nouveau recueil, intitulé Le Livre de verre, le poète revient sur la pandémie de la Covid-19. En mettant cet événement en parallèle avec l’Apocalypse et le Jugement dernier, il parvient à lui donner la forme et la force d’un mythe sur la fin des temps. Il nous révèle ainsi combien l’expérience collective du confinement peut éclairer notre condition humaine.

Si le poète s’intéresse à la pandémie, c’est bien d’abord parce qu’elle semble annoncer la fin des temps. La référence initiale à l’Apocalypse VI, 8 est très claire : « Et j’ai vu un cheval vert. Celui qui était dessus s’appelait la peste. Et la mort était avec lui. » L’ombre de la mort plane dans la plupart des poèmes. Quand le poète, par exemple, constate qu’il approche « l’âge où [s]on père est mort », ou bien quand il ne reconnaît plus la maison de son enfance à Hellemmes, ou encore quand le climat social ou politique laisse peu de place à l’avenir, comme le laisse entendre la référence aux foules « bombardées dans les gares » au début de la guerre en Ukraine. De bout en bout, Le Livre de verre nous rappelle donc que nous sommes « au bord du temps », près de « l’ultime étape ».

Mais le poète ne se laisse pas accabler par ce constat. Il saisit au contraire, devant l’imminence de la fin, une invitation à ralentir, selon le modèle du confinement qu’il compare au déluge. En contraignant les hommes à rester au fond de leurs jardins, repliés sur eux-mêmes comme Noé dans son arche, la pandémie les a bousculés, plongés dans l’attente, comme ces jouets de bain posés « derrière les volets » de la maison de vacances :

Les jouets de bain qu’on a mis à sécher
sur le bord du balcon
(un bébé dragon ceint de sa bouée,
un hippocampe et deux canards)
prennent l’air un moment avec les martinets
pendant que nous rangeons.
Ils voient la ville jaune, une grue qui bouge.
Là-bas, dans la baie,
quelques vrais bateaux semblent à leur échelle.
Avant les mois obscurs
derrière les volets jusqu’à l’été prochain,
au retour des enfants,
ils regardent la mer à jamais lointaine
où ils voudraient nager.

De son côté, le poète (et l’humanité avec lui) aimerait savoir ce qu’il y a après la mort, au-delà du visible. Comme dans la Bible, seuls les plus humbles peuvent le savoir, en raison même de leur vulnérabilité qui les rend capables d’une attention surnaturelle et leur donne accès à l’invisible. Le mont Blanc confie ainsi « aux enfants ses secrets  » alors qu’il « ne nous dit rien », à nous adultes, tandis qu’un autre enfant monté sur une chaise ou un meuble comprend « le monde/le temps d’un éclair » et qu’après un accident vasculaire cérébral, une femme « s’obstine à suivre le filon invisible » pour chercher le mot qu’elle finit par trouver.

Malheureusement, ceux et celles qui, à l’image du nouveau-né, savent « déjà tout », ne peuvent rien nous dire car ils n’ont pas ou plus la parole. L’homme « seul avec son chien parmi les cartons » sur un trottoir de Strasbourg forme avec la femme qui lui parle un « cercle irisé » que rien ne « brouille » mais dans lequel nous ne pouvons pas entrer, pas plus que nous ne pouvons cueillir les roses les plus hautes sur la treille, réservées au ciel « comme un remerciement tardif de la terre ».

Éclairée par les êtres et les choses qui la côtoient ou l’ont côtoyée, l’énigme de la mort change néanmoins d’aspect. Elle devient plus transparente, à l’image des vitraux de la cathédrale de Strasbourg qui forment ce fameux « livre de verre » qui donne son titre au recueil. La fin cesse de constituer notre seul horizon, comme l’explique le poème « À Fontaine-de-Vaucluse » :

« Tout disparaîtra », pensait l’ami poète,
inspiré par le vent qui jouait dans les feuilles
à la fin d’un beau jour : la falaise trouée,
repaire des choucas émiettant leurs cris
dans l’air du soir, l’eau verte et brillante qui file
sous les platanes, la foule des touristes
en route vers le gouffre où la Sorgue est tapie.
Lui-même a disparu. Sa petite maison
surplombant la rivière a été vendue.
Plus tard, tu revois au fond de l’église
étroite et obscure un vitrail lumineux
où le Christ tient un livre : « Le ciel et la terre
passeront, mes paroles ne passeront pas. »

Encadré par deux citations contraires, ce poème prend acte dans son dernier vers d’un renversement de perspective aussi lent à advenir que décisif et audacieux. À la course vers la mort du cavalier de l’Apocalypse, que rappellent les disparitions successives – envisagées ou réelles – de la falaise, de la Sorgue, des touristes, de l’ami poète et de sa maison, le poète substitue ici une profession de foi en des paroles qui « ne passeront pas ». Le temps peut alors non pas suspendre mais inverser son cours : « tout, autour de nous, /a changé de sens :/le temps/va vers la vie ». Et le jour, à nouveau, peut se lever, d’une incroyable densité :

En bas, cependant,
les rues
s’animent peu à peu.
Phares allumés,
silencieusement,
les voitures circulent.
Le monde
recommence.
Aujourd’hui ressemble
de plus en plus
à un jour ordinaire.
Dieu
encore une fois
restera caché
derrière l’aurore
et dans les tabernacles
au fond des églises.

Conscient d’affirmer sa foi religieuse dans un monde où « nous ne savons plus croire1 », et ne sachant dès lors « comment/[s]’adresser à [ses] contemporains », nul doute que Jean-Pierre Lemaire n’en ait avec ce livre bel et bien trouvé la manière.

  • 1. Titre d’un ouvrage de Camille Riquier, paru aux éditions Desclée de Brouwer en 2020.

Le Livre de verre
Jean-Pierre Lemaire

Gallimard, 2026
126 p. 16 €