Que reste-t-il ? Des poètes ukrainiens dans la guerre
À la question « Que reste-t-il ? », Hannah Arendt répondait : « Il reste la langue ». Pour les poètes ukrainiens, la réponse est plus difficile, car la langue de la nation s’y mêle avec celle de l’agresseur, dans un tout d’où il n’est pas toujours aisé de circonscrire un héritage.
Depuis le début de la guerre, je voyage en Europe pour recueillir les témoignages de poètes ukrainiens. Je mène des entretiens à Berlin, Paris, Varsovie. Parfois nous discutons sur Zoom. En tant que poète, j’observe comment les poètes ukrainiens sont aux prises avec la langue. Le russe est la langue de l’agresseur et a été présent en Ukraine pendant des siècles. C’est la langue du colonisateur, mais c’est leur héritage à eux aussi. Certains poètes ne parlaient que le russe à la maison parce que l’un des parents, parfois les deux, étaient russes. Ou bien tout simplement parce que c’était plus sûr. D’autres poètes ne parlaient qu’ukrainien mais étaient contraints à parler russe à l’école. Ils ont lu leurs premiers livres en russe, certains d’entre eux ont écrit leurs premiers poèmes en russe. Il y a des poètes qui ont à dessein choisi de passer du russe à l’ukrainien. Mais il y a ceux qui refusent. Qu’est-ce que la langue ? Est-ce seulement un instrument ? La langue est-elle coupable ? De quoi héritons-nous avec la langue ?
Une langue que l’on ne choisit pas
« Que reste-t-il ? », demande à Hannah Arendt le journaliste allemand, Günter Gaus, dans une émission de télévision en 1964. L’enregistrement de cet entretien est connu en anglais et l’on cite le plus souvent la réponse célèbre d’Arendt : « What remains ? Language remains1. » En vérité, Arendt dit : « Was bleibt ? Es bleibt die Muttersprache. » Muttersprache, c’est-à-dire mother tongue, « langue maternelle », ou encore dans la version patriarcale polonaise : « la langue paternelle ». Madrelingua, disent les Italiens. En ukrainien, cela donne рiдна мова, littéralement la langue « de naissance ». Une langue que l’on ne choisit pas. Pourquoi me vient-il à l’esprit Arendt et cet entretien ? Depuis l’escalade de la guerre, je circule en Europe pour recueillir les témoignages des poètes ukrainiens à présent dispersés. Dans l’appartement parisien où j’ai invité Ella Yevtushenko et Anne Malignon pour un entretien, je trouve un recueil de poèmes d’Arendt en traduction française, Heureux celui qui n’a pas de patrie2– titre qui est un emprunt à peu de chose près fidèle à Nietzsche, à ce qu’il a semblé à la penseuse-immigrante. Nietzsche avait néanmoins à l’esprit l’opposé : « Wohl dem, der jetzt noch – Heimat hat3! » Heureux donc, celui qui a une patrie. Cette presque erreur sauve Arendt. Car elle est une source d’ironie libératrice, pour quelqu’un qui a trouvé son meilleur abri dans la pensée allemande de Martin Heidegger tout d’abord, puis de Karl Jaspers. Après son émigration en France, elle s’est retrouvée à New York et jusqu’à la fin de sa vie, elle a parlé anglais avec un fort accent allemand. Sa demeure est malgré tout restée à jamais la langue allemande.
De même pour les poètes Paul Celan ou Rose Ausländer – tous deux originaires de Tchernowitz (Czernowitz, Tchernivtsi ou Tchernovtsy). La ville avait changé de propriétaires. À l’époque, elle appartenait à l’empire austro-hongrois, immensité aux multiples nationalités, qui ne possédait pas une unique Muttersprache, pour ensuite passer aux mains du pouvoir roumain puis soviétique. Rose Ausländer, de même qu’Arendt, s’est retrouvée à New York. Elle écrivait aussi en anglais. Il existe une certaine parenté entre elle et la poète ukrainienne Iryna Vikyrchak, qui lui consacre maintenant un doctorat. Je vois sur l’écran son visage basané, ses cheveux bruns attachés et ses yeux marron. Elle me raconte son arrière-plan linguistique, assise dans un fauteuil à la fenêtre, dont l’énorme rideau rouge foncé cherche en vain à faire obstacle à l’assaut du soleil de Calcutta. Il n’est pas en mesure cependant de modérer la chaleur suffocante ni la pollution, peut-être à l’origine de la toux d’Iryna. Elle me raconte dans un récit entrecoupé de quintes de toux comment ses grands-parents paternels, originaires d’une petite localité frontalière avec la Roumanie, bien qu’eux-mêmes parlant roumain, n’ont pas transmis cette langue à leurs enfants. Ils ont appris le russe au père d’Iryna, avec le sentiment que c’était une langue plus prestigieuse, que son père à elle, en revanche, n’a pas transmise. Ce fut donc un passage de relais à rebours. Iryna a grandi dans une maison où l’on parlait ukrainien. Son père avait une double identité : en russe, il était Aleksandre et en ukrainien Oleksandre.
Zaleszczyki4, dont Iryna est originaire, est une ville qui entretient des liens forts avec la Pologne. Stanisław Stempowski y a passé un été avec Maria Dąbrowska5. C’était le spa polonais. « De Gdynia le train Luxtorpeda allait directement à Zaleszczyki », raconte Iryna, assise, revêtue d’un tee-shirt sombre découvrant ses bras, buvant régulièrement de l’eau, tandis que je me pelotonne sous ma couverture, assise dans un fauteuil de la villa romaine mal chauffée où j’ai une résidence d’écriture. Et bien qu’Iryna ait été enveloppée de la langue ukrainienne comme moi de ma couverture, le souffle froid de la langue russe était désormais présent dans notre conversation. Elle me raconte comment, pendant les camps de vacances d’été, les enfants parlant ukrainien étaient humiliés par les enfants russophones. À l’âge de 16 ans, elle est partie pour les États-Unis. À son retour, elle a remarqué que le russe dominait à la télévision, comme si un brouillard s’était insinué sans un son dans l’éther. Sa mère, qui défendait l’identité ukrainienne et réagissait avec ironie à l’annonce des nouvelles à la télévision russe – « mais à quoi bon tout ça ? De Moscou ? » –, a pourtant envoyé sa fille à des leçons de russe supplémentaires, en lui disant : « ça te servira ». Iryna vit principalement entre l’ukrainien, le polonais et l’anglais. À quoi le russe lui a-t-il servi, se demande-t-elle ? Elle se pose néanmoins une autre question : « que peut la poésie pour moi ? », au lieu de demander, comme d’habitude, « que puis-je faire pour la poésie ? », comme si elle voulait retourner sur le dos l’un des ponts qui enjambe le Tibre. La poésie est devenue un bunker, un asile, un abri. Iryna voulait parler des événements tragiques de la guerre le plus directement et le plus largement possible, c’est pourquoi le poème, que j’ai choisi pour une soirée de poésie ukrainienne à Varsovie6, a d’abord été écrit par Iryna en anglais : « Heureusement à Mariupol je n’ai personne / heureusement / sinon mon cœur non plus ne supporterait pas / il est bien trop petit / pour contenir Mariupol. » Mais plus tard, quand elle a lu ce poème en ukrainien au festival d’Athènes, lui faisant venir les larmes aux yeux, elle a compris que l’anglais n’était qu’un tampon. « La langue maternelle est plus proche du cœur », conclut Iryna.
Je me déconnecte pour aller courir. Je cours le long du Tibre, ce qui en italien se dit en un seul mot : lungotevere. Et je compte les ponts. Le cinquième, le sixième. Après le septième, sont accrochés au mur des panneaux avec les poèmes des différents poètes qui ont fait l’éloge de la ville (pour le moment encore) éternelle. Sous les graffitis, on voit à peine le poème allemand de Rose Ausländer « Rom » (« Rome ») du recueil Italien mein immerland7. Le graffitiste a épargné la traduction en italien de Nora Moll : « Sette profili / abbandonati / ai scoli / il Tevere / cinta gialla / intorno a Castel Sant’Angelo / dove veglia / l’angelo d’oro / La carne marmorea di Bernini / conosce i tempi / la petrificata vivacita di Roma8. » Comment la poétesse juive de Tchernowitz, autrice du recueil Denn wo ist Heimat (« Où est donc la patrie ? »), se sentait-elle ? Je me remémore les propos d’Iryna, lors de notre récent entretien : « Tu sais, pour la première fois de ma vie, je me sens chez moi, ici à Calcutta. »
Je retourne sur ma colline. Je traverse le Giardino degli Aranci, où me parviennent des mots en différentes langues, prononcés par des touristes : « A las cinco. » « Nie tamtędy. » « Vorrei sedermi li. » « Ost til lunsj. » « I wanted to go to Saint Peter’s, you know, but it was full of people, there was a queue all around the square. » En quoi consiste l’intimité de la langue ? Les arbres ont des couronnes chargées de fleurs et ce n’est que sporadiquement que se montrent des oranges amères, telles des bijoux. Je franchis le seuil de notre résidence pour écrivains scandinaves, où je suis un poète norvégien. Le compositeur finlandais Eero Hämeenniemi m’accueille à la cuisine et me rappelle que le suédois a autrefois pris la place du finnois. Qui sait que l’ancienne Première ministre finlandaise parle un dialecte rare des environs de Tampere ? Eero le sait car il parle le même dialecte. Sofia Andruchowycz, cheveux courts avec une frange qui lui barre le front, assise sur le lit dans la chambre de sa fille à Kyiv, dont les murs bleus sont ornés d’une affiche de Fantastic Mr. Fox, fait un parallèle avec Jean Améry : quand est entré dans la cellule où il était emprisonné, en Belgique, un officier parlant son dialecte, un dialecte si rare, presque microscopique, l’écrivain judéo-autrichien s’est senti un instant comme à la maison, comme s’il avait rencontré un parent avec lequel il partageait une langue commune, intime. C’était pourtant son ennemi, l’un de ceux qui tortureraient l’écrivain, qui, comme l’a écrit Adam Zagajewski, « avait en horreur la violence physique ». Et maintenant arrivent des soldats russes parlant la même langue russe que beaucoup d’habitants de l’Ukraine orientale, pour les « libérer », en les tuant.
Nomadisme linguistique
Pour Sophie, l’ukrainien est une langue intime. L’ukrainien, « c’est mon territoire, dans lequel je me sens pleinement moi-même », ajoute-t-elle. Selon Deleuze et Guattari, le territoire est une structure sémiotique, « un régime de signes ». La langue est donc l’un des outils les plus efficaces, nécessaires pour constituer un territoire. D’où le rôle axial de la langue au moment d’instaurer une politique d’objectivation des autres. Canetti voyait dans la langue un instrument de pouvoir, de soumission d’autrui à soi, dictant ses commandements, sans que cela ne désigne pour lui l’essence de la langue (lui-même utilisait cet instrument dans un tout autre objectif). Canetti a attiré l’attention sur la force du commandement et de la relation de pouvoir qui sommeille dans la langue. La seule issue au problème est alors la désindividualisation, ou déterritorialisation de la langue, que voulaient aussi bien Foucault que Deleuze et Guattari. Un « nomadisme linguistique particulier » : c’est ainsi que Jurij Zawadzki, poète de Tarnopol, voit la situation. Il observe une dépendance entre le pouvoir et la langue sur laquelle il s’appuie, ainsi qu’un trauma lié à cette dépendance. En même temps, il imagine la création d’une fédération en Ukraine, où les langues coexisteraient les unes avec les autres, pas seulement le russe et l’ukrainien.
L’arrière-plan linguistique de Sophie n’est pas non plus monolithique, bien qu’il s’identifie très fort à l’ukrainien. Sa grand-mère maternelle a quitté la Russie pour aller vivre en Ukraine avec son mari. Elle n’a jamais appris l’ukrainien. Elle a 93 ans mais elle n’a toujours pas passé l’examen d’ukrainien ; elle n’est pas capable de prononcer correctement le terme schibboleth9 palyanytsa (паляниця), sous lequel se cache un pain à la croûte grillée (палити, palyty signifie en effet « brûler »). Sophie avait 5 ans quand elle a rendu visite à ses grands-parents à Czernihów (Tchernihiv, Чернiгiв) et à son retour à la maison elle parlait russe. « Pourquoi parles-tu en russe ? », lui a demandé son grand-père paternel. « Tu es pourtant bien ukrainienne. » Une situation en miroir s’est produite entre son mari et sa fille de 7 ans qui va à l’école ukrainienne. Bien que l’enseignement soit dispensé en ukrainien, à la récréation, les enfants parlent entre eux en russe, ce qu’ils font souvent ensuite au-delà du territoire de l’école. « Pourquoi parles-tu en russe ? », lui a demandé le mari de Sophie. « Tu as honte de parler ukrainien ? » Bien qu’ayant acquis une conscience linguistique, cette petite fille ne fut pas capable de nommer ce qu’elle avait vu sur les photos de Boutcha. « Décris-moi ce que tu as vu », l’en a priée Sophie, pour la libérer. « C’est trop horrible pour être nommé, le pire que j’aie vu. » Il y a des expériences qu’aucune langue ne peut décrire.
« La colonisation a été à plusieurs égards une coproduction des colonisateurs et des colonisés », écrit dans son ouvrage Sortir de la grande nuit10 Achille Mbembe. Qu’a-t-il à l’esprit ? L’une et l’autre parties, quoiqu’à partir de positions différentes, ont créé un passé commun. « Mais posséder un passé commun ne signifie pas nécessairement le partager », ajoute-t-il. Dans le cas de l’Ukraine, le colonisateur était l’Union soviétique (et auparavant la Russie tsariste). À l’âge de 15 ans, Jurij Zawadzki a compris que la littérature russe qui l’entourait alors était la littérature de l’occupant, et il l’a rejetée. « Ils nous torturaient à l’école avec Pouchkine », me dit-il au téléphone depuis son Tarnopol natal. Quant à moi, je suis à Berlin et chaque jour je franchis la ligne qui séparait l’Ouest de l’Est. Avant que l’Ukraine n’obtienne son indépendance dans les années 1990, « je vivais dans un État qui n’était pas indépendant », reconnaît Jurij et il ajoute : « Les Ukrainiens se sentaient comme des Indiens dans une réserve. » La comparaison a sans doute sa source dans les lectures de Jurij. Sur ses étagères, il a surtout des livres en ukrainien, mais aussi quelques-uns en polonais, parmi lesquels un ouvrage de Thor Heyerdahl, ethnographe et voyageur norvégien, qui sur le radeau Kon-Tiki rallia les côtes de Polynésie. Je suis passé en ferry plusieurs fois à côté du musée Kon-Tiki entre mon ancienne maison sur la presqu’île de Nesodden et Oslo, et je me suis demandé si ce besoin d’exploration de l’existence d’autrui – si cette tentative de la saisir – n’était qu’un désir de classification, ou de rapprochement ? Une appellation pour notre besoin, ou celui de l’autre ? Sommes-nous capables de toucher la vie d’autrui, son expérience ? Entre la mémoire écrite en langue russe et celle en ukrainien, Jurij a choisi les lectures ukrainiennes. Il avait un faible pour Maïakovski jusqu’à ce que son enseignante à l’école lui fasse découvrir le futurisme ukrainien.
Le polonais lui a toujours été plus proche que le russe. C’est en 1998 qu’il a pu choisir la seconde langue qu’il étudierait. « Et laquelle as-tu choisie ? », lui demanda alors sa grand-mère. Le polonais, déclara-t-il. « Et à quoi bon ? », a-t-elle rétorqué. Le russe était la langue administrative, la langue de la télévision. Il fallait connaître le russe. Il convenait de connaître le russe. Jurij évoque le dictionnaire russo-ukrainien, qui circulait alors dans les foyers, et qui devait démontrer que les deux langues sont si proches l’une de l’autre que cela ne vaut vraiment pas la peine d’avoir recours à l’ukrainien. Il évoque aussi l’emploi d’un ukrainien russifié – au lieu de dziakuje, qui signifie « merci » en ukrainien, on dit spasibi, qui vient de spasiba, « merci » en russe. « Il était difficile de veiller à la pureté de la langue », dit Jurij, et je m’imagine une langue telle un chemin de pierres à travers un jardin, comme celui de ma résidence, dont chaque jour, le jardinier balaie les feuilles mortes et les rameaux épineux tombés dans lesquels je me suis enfoncé un jour en rentrant chez moi.
Le russe était comme une personne avec laquelle elle devait se lier pour la vie.
L’historien ukrainien Serhii Plokhy voit l’héritage de la nation ukrainienne comme une mosaïque, qui dès l’aube fut frontalière. Dans l’espace de cette frontière se trouvaient des territoires ottomans, polonais et russes. « L’Ukraine contemporaine englobe des terres qui s’étendaient bien au-delà de la Russie de l’Antiquité », dit Timothy Snyder lors de l’ouverture de sa onzième conférence sur le thème de la construction de l’identité ukrainienne11. « Elle se situait en effet à portée de la puissance de la Grèce antique, de Byzance, de l’Empire ottoman, et le plus important, des Tatares de Crimée. » Et, par ailleurs, les frontières n’étaient pas immuables, elles se déplaçaient comme un serpent. Ainsi, par exemple, la famille de Julia Musakowska a vécu en Pologne jusqu’à la Seconde Guerre mondiale pour ensuite « procéder à un échange de lieux » avec ma famille, qui vivait à Lvov/Lviv et dans les environs. Jusqu’à la guerre, la famille de Julia parlait polonais. Après son installation dans le district de Tarnopol, elle a commencé à parler ukrainien « et bien sûr, russe », indique-t-elle. Son grand-père maternel était originaire de Bakou et il a séjourné à Lvov avec l’Armée rouge, où il a connu une femme qui est devenue la grand-mère de Julia. Et il est resté. À la maison ils parlaient russe, mais, ajoute Julia, ils maîtrisaient bien l’ukrainien. Julia a donc appris en même temps trois langues : l’ukrainien, le russe et le polonais. Elle passait de l’une à l’autre sans effort, comme d’une pièce à une autre. Elle regrette toutefois que son grand-père ne lui ait pas transmis l’arménien, il considérait que ça ne servait à rien. La littérature russe était présente à la maison, mais Julia me raconte qu’elle n’a jamais noué de lien avec elle. À Dostoïevski et Akhmatova, elle préférait Pavlo Tychyna et Lesya Ukrainka. Le russe était comme une personne avec laquelle elle devait se lier pour la vie, mais sans que l’étincelle ne jaillisse entre elles. Les quelques poèmes en langue russe venus à elle bien plus tôt lui semblaient fades et pâles. Elle sent qu’en ukrainien ils sont vrais.
C’était différent chez Iryna Shuvalova qui se connecte avec moi depuis la Chine, alors qu’elle est dans son bureau à l’école, où elle conseille des lycéens en difficulté émotionnelle et psychologique. Au mur, dans son dos, sont accrochées des cartes des différentes régions du monde, plusieurs d’Ukraine, dont une d’Odessa sur le Dniepr. Et la photo de trois paumes ouvertes avec des radis en forme de cœur coupés en deux. Les paumes sont celles d’Iryna et de sa fille. Elles forment un triangle. La mère d’Iryna est originaire de Soumy, sa mère en revanche était dans un camp de travail en Allemagne puis, avec l’armée soviétique, elle s’est retrouvée en Pologne et a appris le russe, mais en vérité elle parlait un mélange d’ukrainien et de russe que l’on appelle en Ukraine sourjyk12. Iryna parlait donc en ukrainien avec son grand-père et en sourjyk avec sa grand-mère. « Comment ça va, ton sourjyk ? », a lancé en défi Iryna à sa fille Marianne qui a appris le russe à l’école maternelle sous la pression des autres enfants. C’était en 2004 et Iryna qualifie ce souvenir de trauma. Mais un trauma, nous pouvons le couvrir d’un rêve dans lequel nous oublierons « la haine dans le rêve / et nous pousserons normalement comme l’herbe / recouvrant la terre / de notre amour fragile / amour patient et superflu », comme elle l’écrit dans son poème « Vesper ».
J’aimerais en savoir plus sur la langue de l’amour d’Arthur Dron, jeune poète qui est au front, mais il ne répond pas depuis sept jours à mon message sur Facebook. Dans son poème, il écrit : « après la deuxième bataille je vomis au pied d’un arbre. / Parfois l’amour ferme leurs yeux aux amis / Les enveloppe dans un duvet et les emporte. / L’amour ne cesse jamais, / comme des prophéties qui s’achèvent, / comme le don de la langue, qui se tait, / comme le savoir qui nous manquera. / Quand se taira l’artillerie, / les amis fermeront ses yeux à l’amour. / Ils envelopperont l’amour dans un duvet / et ils l’emporteront. / Nous resterons avec lui/face à face. » Je m’inquiète de son silence. J’envoie un message à sa mère qui m’a ajouté sur Facebook, mais d’elle non plus je n’ai aucun signe. Je suis inquiet. Je reçois toutefois un message sur Tinder. Je vais donc au rendez-vous avec une metteuse en scène italienne. Nous parlons un peu en anglais, un peu en italien, comme le couple du dernier livre de John Maxwell Coetzee – un compositeur polonais et son admiratrice espagnole qui parlent en global English. Coetzee a d’abord fait paraître son livre en espagnol afin de casser le monopole de l’anglais. Veronica est assise en face de moi et enregistre un message sur son téléphone pour une amie : « ho lasciato il mio brutto orecchino a casa tua » – « j’ai laissé ma vilaine boucle d’oreille chez toi » – et elle me montre la trace laissée par sa boucle d’oreille sur son lobe. Les mots justes sont peut-être un trou à l’oreille pour une boucle.
L’homme est la substance principale de la langue, dans la mesure où son essence spirituelle et la langue elle-même se rencontrent, et où l’homme exprime à l’aide de la langue cette essence justement. C’est ce que soutenait Walter Benjamin, chantre de la possibilité d’une traduction spirituelle interlinguistique. Son collègue plus jeune, mais déjà plus si jeune, Giorgio Agamben, voit dans la langue la force du sacré, si tant est que nous considérions que le verbe est un serment entre nous et Dieu. Aujourd’hui, ce serment perd de sa force, comme le remarque Agamben. Il est possible cependant que l’intellect accomplisse le travail grâce auquel les frontières de la métaphysique et de la physique se rejoindront. Styx interfusa. Je regarde le courant rapide du Tibre tandis que parvient un message d’Olga Dron : oui, Arthur est en position.
Traduit du polonais par Isabelle Macor
En écoutant Ija Kiwa sur Zoom lire un poème sur la guerre
Hier nous avons écouté sur Zoom Ija Kiwa
lire un poème à Kiev où les chapeaux dorés
des églises ne se cachaient pas dans les abris,
nous avons écouté chacun chez soi
à la maison, presque chacun, nous avons écouté,
et nous n’étions que des yeux comme si nous n’avions
rien de plus, rien que des yeux, comme si nous voulions
l’abriter de nos yeux avec lesquels nous avalions
chaque mot tandis qu’en arrière-plan brûlait Babi Yar,
mais la mémoire ne brûle pas, nous avons foi, la mémoire ne rouille pas,
la mémoire telle une taupe, attendra, en hibernation,
nous voulions tous, mille personnes sur Zoom,
en deux mille yeux tenir au-dessus d’Ija
un parapluie d’air,
le bouclier de notre regard,
quand elle a cessé de lire, j’ai levé la tête,
sur la table il y avait un livre de la bibliothèque
La tentation d’exister de Cioran,
les collines tenaient Bergen sur leurs genoux,
les premiers crocus fleurissaient, tous
se réjouissaient du printemps.
ariel rosé
Traduit du polonais par Isabelle Macor
Jadis entre amour et haine…
Ça va mieux car la guerre a enfin commencé… Kateryna Kalytko, « Moins de vingt-quatre heures avant que la guerre n’éclate… »
Jadis entre amour et haine
étaient une forêt et une maison.
Aujourd’hui la forêt a été saccagée et la maison brûlée.
Entre amour et haine nous allons sans transition.
La clarté est si soudaine que tous n’auront pas le temps d’un clin d’œil
et ils tombent, aveuglés, dans les jardins en bordure.
Il y a ceux, épuisés, qui ont la bouche comme collée par le miel
et ils répètent seulement des mots d’amour et des mots de haine.
Oui,
nous sommes les messagers d’une terre plate, notre unique dictionnaire
est le dictionnaire des antonymes.
Pardonnez-nous, vous tous qui attendez de nous des nuances,
qui êtes venus faire des photos en couleur.
Vos envois seront en vain de même que furent en vain
les couronnes de nos espérances, les années à ramasser des pierres, les discussions
autour de tables basses sur des scènes brillamment éclairées.
Pardonnez-nous, voici notre radiographie en guise de photo. On y voit –
les os et le corps. De photo, nous n’en avons pas d’autre sur nous maintenant.
Ostap Slywynski
Traduit de l’ukrainien en polonais par Bohdan Zadura et traduit du polonais par Isabelle Macor
- 1. « Que reste-t-il ? Il reste la langue. »
- 2. Hannah Arendt, Heureux celui qui n’a pas de patrie. Poèmes de pensée, trad. par François Mathieu, préface de Karin Biro, Paris, Payot, 2015.
- 3. Friedrich Nietzsche, « Vereinsamt », 1884.
- 4. Cette ville située en Ukraine, dans le district (oblast) de Tarnopil (Tarnopol), a une longue histoire de relations avec la Pologne et l’Autriche-Hongrie puisqu’elle a fait partie de la Pologne puis de l’Autriche-Hongrie. Par ailleurs, située sur le fleuve Dniestr et en raison de son climat spécifique, la ville a été une station balnéaire et thermale réputée. [Note de la traductrice]
- 5. Maria Dąbrowska, née le 6 octobre 1889 à Russów (non loin de Kalisz), morte le 19 mai 1965 à Varsovie, est une écrivaine, romancière, essayiste, journaliste et dramaturge polonaise. Elle compte parmi les plus grands écrivains polonais du xxe siècle. Elle épouse le militant socialiste et indépendantiste Marian Dabrowski, ami de Jóozef Piłsudski. Après la mort de son mari en 1925, c’est avec Stanisław Stempowski, ancien propriétaire terrien, bibliothécaire et franc-maçon, qu’elle partage sa vie, jusqu’à la mort de celui-ci en 1952. [Note de la traductrice]
- 6. J’ai organisé le 28 avril 2023 à Varsovie un Marathon de lecture de poésie ukrainienne au Théâtre Studio, avec pour titre « Les poèmes ne brûlent pas ». Toute la recette a été reversée à l’éditeur Oleksandr Savchuk de Kharkov et aux éditions Kundzuli de Natalia Trokhym. Ont été invités les poètes, traducteurs, comédiens suivants : Maja Komorowska, Beata Jewiarz, Anna Karczewska, Anna Kłos, Marcin Orliński, Uta Przyboś, Margo Rejmer, Agnieszka Sowińska, Agata Tuszyńska, Paulina Wilk, Aneta Kamińska, Aleksandra Zińczuk, oraz muzyków, Raphael Rogiński, Skerebotte Fatta, Olgierd Dokalski, Alexey Vorsoba et Magdalena Pamuła. Nous avons lu des poèmes de : Iji Kiwy, Artura Drona, Iryny Vikyrchak, Ostapa Slyvynsky’ego, Halyny Kruk, Natalii Belchenko, Daryny Gladun, Lesyka Panasiuka, Kateryny Kalytko, Borisa Homeniuka, Ljuby Jakimczuk, ariel rosé et Marianny Kijanowskiej.
- 7. Rose Ausländer, Italien mein Immerland. Gedichte und Zeichnungen, Berlin, AphorismA, 1994.
- 8. « Sept profils / abandonnés / aux égouts / le Tibre / ceinture jaune / autour du Château Saint-Ange /où veille / l’ange d’or / La chair de marbre du Bernin / sait l’époque / la vivacité pétrifiée de Rome.
- 9. Terme hébreu qui désigne une phrase ou un mot qui ne peut être utilisé – ou prononcé – correctement que par les membres d’un groupe, c’est un mot de passe. Il révèle l’appartenance de la personne qui le prononce. C’est un signe de reconnaissance verbal, linguistique. [Note de la traductrice]
- 10. Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, 2010.
- 11. Timothy Snyder, “Making of Modern Ukraine 11. The Triangle: Ottomans, Poles, Russians” [en ligne], Thinking about…, 15 avril 2023.
- 12. Le sourjyk ou sourjik (parfois orthographié sourzhyk ou surzhyk) est une langue mixte utilisée par quelque 15 à 20 % de la population ukrainienne. Originellement, ce terme signifie « mélange » et est utilisé par exemple pour désigner une farine fabriquée à partir de plusieurs céréales (blé et seigle, seigle et orge, etc.). Le sourjyk a vu le jour à la fin du xviiie siècle. [Note de la traductrice]