Une forêt de Jean-Yves Jouannais

L’intrusion d’animaux autres qu’humains dans un cadre juridique pensé pour les humains en fait trembler les bords.


En 1970, avec Chien blanc, Romain Gary démontrait combien la saisie d’un contexte politique – la lutte pour les droits civiques aux États-Unis et les révoltes raciales consécutives à l’assassinat de Martin Luther King –, au prisme d’un animal – un berger allemand dressé à attaquer les Noirs que l’auteur entreprend de rééduquer –, était une forme critique particulièrement redoutable. En 2022, Marielle Macé observait la « pluie d’oiseaux » que fait couler la poésie à mesure que ceux-ci tombent littéralement, disparaissant de nos milieux1. Ce sont aussi des oiseaux qui tombent dans le livre de Jean-Yves Jouannais et forment des personnages critiques, qui inquiètent et déplacent le réel.

Le capitaine Lenz – homonyme du dramaturge allemand de la fin du xviiie qui inspira à Büchner la nouvelle qui porte son nom et qui situe le livre de Jouannais dans une filiation romantique – est un officier américain, passionné de droit et d’ornithologie, envoyé à Brême en 1947 dans une Allemagne ruinée, en pleine reconstruction, pour assister une commission de dénazification sur un cas singulier : dans une forêt proche, des oiseaux, voisinant depuis quinze ans avec des nazis à l’entraînement, continuent de chanter les hymnes du IIIe Reich qu’ils ont appris d’eux et qui sont désormais interdits par la loi. Faut-il leur appliquer le droit commun ? L’intrusion d’animaux autres qu’humains dans un cadre juridique pensé pour les humains en fait trembler les bords. Le capitaine Lenz défend les oiseaux : ils ne font pas de propagande, n’ont pas adhéré au parti nazi, ne comprennent pas ce qu’ils chantent. Et puis à quelle adresse leur envoyer le questionnaire de dénazification inscrit dans la procédure ? Le droit doit-il être le même pour tous, pour les quatre armées d’occupation de l’Allemagne vaincue comme pour tous les vivants ?

L’attention portée au chant des oiseaux semble être la distraction d’humains dont la parole est difficultueuse : Lenz « resta sans voix » quand la parole du jeune Allemand avec qui il se promène « était en crue ». Trop parler ou trop peu, dans un monde ruiné difficile à caractériser. L’extermination finale des oiseaux est précédée de récits annonciateurs : une peinture de chasse en forêt dans l’auberge où Lenz séjourne, un massacre d’oiseaux à Vienne en 1793, des merles qui pendant la guerre effrayèrent des soldats américains en imitant le bruit des balles, les leurres et les camouflages d’alors qui serviront contre les volatiles de la forêt et, au milieu de tout cela, Lenz qui se souvient douloureusement de sa fille parlant aux oiseaux qui lui répondaient. Après tout, le capitaine n’aspire-t-il pas à être écrivain, animé par le « mystère du transport des récits  », mais « attend[ant] autre chose de la littérature que ce qu’il se sentait capable d’écrire » ?

Au fur et à mesure des pages, on mesure combien le cas de ces oiseaux est le divertissement d’âmes mélancoliques et d’un processus de dénazification plus qu’imparfait. Pourtant, fort heureusement, le livre ne dit pas de quoi ces oiseaux seraient l’allégorie, maintenant le plus longtemps possible la stupéfaction et la colère du lecteur, sidéré par le massacre final cliniquement décrit avec le tranchant d’un couperet.

  • 1. Marielle Macé, Une pluie d’oiseaux, Paris, Corti, 2022.
Albin Michel, 2026
112 p. 16,90 €