La culture ukrainienne monte au front
Les sociétés confrontées à une guerre de haute intensité le savent : toute fracture entre civils et militaires compromet l’effort général de résistance. Il importe que le soldat et celui qu’il défend ne s’oublient pas mutuellement, qu'ils continuent à parler le même langage. Comment les ponts entre l’arrière et l’avant se réinventent-ils en Ukraine ? Dans cet article, Anne et Laurent Champs-Massart, couple d’auteurs domiciliés à Kyiv, présentent une forme inédite de collaboration culturelle entre civils et militaires.
Lorsqu’un peuple défend sa liberté sur le champ de bataille, c’est entièrement qu’il doit le faire, c’est à fond. Sinon, qu’il s’aplatisse. On se frottera d’autant mieux les pieds sur lui. Or, les Russes se sont trop longtemps frotté les pieds sur le dos ukrainien. Ici, personne ne veut de Moscou. Voilà pourquoi l’effort de guerre de l’Ukraine déborde loin en arrière de la ligne de front.
Il n’est pas suffisant que le civil soit reconnaissant envers l’armée qui le défend : il faut qu’il la comprenne pleinement, et qu’il la soutienne concrètement. Dons pécuniaires, actions bénévoles, manifestations de soutien aux soldats, mémorialisation des victimes, toutes ces choses se pratiquent largement en Ukraine. Pour autant, le risque est de plus en plus grand, à mesure que la guerre s’éternise, d’une incompréhension entre le défenseur et le défendu. La différence radicale de leurs expériences respectives pourrait mener à une fracture, toujours possible, au sein de la nation menacée.
Parlons donc d’une forme toute nouvelle, ingénieuse, voire géniale, inventée en Ukraine pour mieux lier le civil au militaire. Cette initiative est unique au monde. Elle vise à construire un pont inédit entre la société et l’armée, souder les deux ensemble d’une manière originale au profit du mouvement général de résistance.
Élargir l’horizon de celui qui porte les armes
Tout a commencé le 25 février 2022, au lendemain de l’invasion à grande échelle. Un dénommé Mykolaï Sierga, chanteur, musicien et poète, se présente en tant que volontaire au centre de recrutement le plus proche de la salle de spectacle où il se produisait. Il était presque en tenue de scène. Il est versé dans un groupe d’engagés, dont aucun n’a d’expérience militaire. L’angoisse les ravage… Personne ne parvient à trouver le sommeil… M. Sierga propose de lire de la poésie à ces insomniaques exténués. « La poésie, la communication, le partage des rires et des pleurs ont réussi à apaiser la tension » dit-il. C’est l’acte de naissance des Cultural Forces, ainsi que se nomme la forme inédite de collaboration militaro-civile dont nous voudrions vous parler.
Sans tarder, M. Sierga renouvelle l’expérience. Rapidement, d’autres unités l’invitent. Tant les officiers que les hommes du rang s’intéressent à cette forme thérapeutique de musique et de poésie. Sierga joue de la guitare au chevet des soldats blessés, dans les campements des troupes prochainement déployées, ou directement sur le front, dans les casemates. D’autres musiciens le rejoignent, militaires comme lui. De petites tournées s’organisent. Le haut commandement trouve l’initiative intéressante, il donne son aval au projet. Ces musiciens sont rassemblés dans une unité nouvelle, spécialement créée. Puisque ses membres sont soldats, elle dépend toujours directement de l’armée. La plupart d’entre eux, d’ailleurs, ont une expérience du combat, — et certains méritent même le nom de braves : voyez plus loin…
En octobre 2022, voilà les Cultural Forces officiellement fondées. Au printemps 2025, après trois ans d’existence, l’équipe compte cent membres, tous militaires. Parmi eux, soixante-dix sont artistes de profession (instrumentistes, chanteurs, comédiens, écrivains, il y a même un marionnettiste) ; par groupes de six à huit, ils parcourent la ligne de front, où ils donnent des représentations, des concerts, des conférences, des lectures. Autant de culture apportée aux militaires sur place, dans les tranchées, dans les abris, les centres de réhabilitation et les zones d’entraînement. Une culture qui aide à surmonter le stress, qui contribue à l’équilibre émotionnel. Qui élargit l’horizon de l'individu portant les armes, lui rappelle les raisons de son choix existentiel et la nature de ce qu'il défend. Lors des trente premiers mois d’existence, quatre mille concerts ont été donnés par les Cultural Forces. Et 35 000 livres acheminés de l’arrière vers le front. Car naturellement, les actions se sont diversifiées, M. Sierga et son équipe ont sollicité les vertus de la lecture. Ainsi, n’importe quel civil, n’importe quel lecteur peut-il entrer dans une librairie, y acheter un ouvrage, n’importe lequel, celui qui lui semble intéressant, un livre qu’il glisse dans les boîtes mises en évidence sur les comptoirs, les points de collecte des Cultural Forces. Ce livre atterrira entre les mains d’un soldat. Ce n’est pas de la logistique militaire, mais de la logistique culturelle, pourrait-on dire. Le donataire y joint souvent un message, un mot de sympathie, comme au soldat inconnu. Et ce dernier se rappelle alors que personne ne l’oublie.
Collecte de livres lors d'un festival littéraire (photo Champs-Massart)
Des objets culturels en sursis
Été 2023. Bakhmout vient de tomber. L’une des plus sanglantes batailles du XXIe siècle — jeune encore… Bakhmout est rasée. Les troupes ukrainiennes ont fait retraite, les vétérans resteront marqués à vie. C’est bien là que trouve sa raison d’être la culture comme thérapie.
L’un des groupes d’artistes des Cultural Forces donne pour ces vétérans une représentation, non loin des ruines de Bakhmout. Entre deux chansons, un militaire du public lève la main. Il demande s’il peut jouer un air qu’il a composé dans une cave du champ de bataille, pendant l’enfer. Une expression par l’art, qui lui avait permis de conserver sa raison, c’est-à-dire son humanité, en plein cœur des combats. Il se lève, joue. Immédiatement, l’équipe des Cultural Forces a le réflexe de l'enregistrer. Mais puisque Bakhmout n’était qu’un point sur la ligne de front, et que le front mesure 1200 km, combien de chansons ont-elles été composées, combien de poèmes ont-ils été écrits, par combien de défenseurs, cette humanité menacée ? L’enjeu est patent. Ces objets culturels sont en sursis. L'idée de créer un studio d'enregistrement mobile s'impose. Il est urgent de capturer ces instants, nécessaire également de les transmettre vers l’arrière, façon de montrer aux civils ce qu’est le monde militaire, la culture produite là-bas, sur le front. Mykolaï Sierga : « Puisque on ne pouvait pas apporter les soldats au studio, on a apporté le studio aux soldats. » Il le faut. C’est la culture ukrainienne que la Russie, par son déferlement de violence, cherche à annihiler. Le pays agressé ne peut se résoudre à perdre toute une frange de sa vitalité, des modes inouïs d’expression, les créations, mots, notes, de ceux qui portent les armes. Il faut coûte que coûte sauver ce qui naît dans la tête et le cœur des premiers exposés.
Aussi bien, durant toute l’année 2024, le studio mobile des Cultural Forces parcourt la ligne de front dans son entier. L’équipe enregistre tout ce que l’armée a à chanter, à déclamer, tout ce qu’elle a composé. Nombreux sont les talents qui se révèlent au milieu de l’épreuve. Il s’agit alors de les dénicher, de les épauler, de les porter vers le haut, en les mettant en contact avec les producteurs nationaux. Et puis, il y a les artistes professionnels. Ceux-là aussi ont besoin d’aide. Quel gâchis serait-ce, pour l’existence culturelle du pays, si les carrières des musiciens s’interrompaient sous les drapeaux. Au contraire, tout cela doit jouir d’une impulsion inédite. Pendant ce temps, les concerts se poursuivent, ainsi que la collecte des livres, tout comme les autres projets relevant de la diplomatie culturelle et du civil1.

Fresque dans une ville proche de la ligne de front (photo Champs-Massart)
Pourtant, la possibilité d’une ligne de fracture entre le front et l’arrière demeure. C’est un danger. Le nerf de la guerre est de nature civile et c’est lui qui nourrit le muscle, l'active. L’Ukraine en est consciente, elle cherche par tous les moyens à ce que le civil n’oublie jamais le soldat, et réciproquement. Du côté des Cultural Forces, la problématique a suscité cette année (2025) de nouvelles réponses, plus puissantes, plus novatrices. En effet, — jusqu’ici, le pont qu’il s’agit de bâtir entre l’arrière et le front mettait bien l’un et l’autre en relation, mais chacun demeurait sur sa berge. Ils n’étaient pas directement mis en présence. L’enjeu est pourtant dans ce rapprochement, cette interpénétration, et le concept s’est vu évoluer. Cette année, le studio mobile ne s’occupe pas seulement d’enregistrer les productions des militaires sur le front. Cet été, ce sont des musiciens civils, qui sont invités à rejoindre les soldats sur leurs positions, pour une plongée dans le quotidien des brigades.
Des brigades, en effet. Seize, pour être précis, pour un total de seize musiciens invités. Chaque brigade accueille l’artiste pendant trois jours, lui montre ses différentes facettes, l’implique dans ses activités, le mêle directement à l'infanterie, aux marins, aux dronistes, aux médecins de combat, aux mécaniciens, aux tankistes… Tout est filmé. Le quatrième jour, l’artiste l’utilise à enregistrer dans le studio mobile une chanson spécialement composée d’après son expérience au contact de la brigade et à elle dédiée. À la fin de la saison, les Cultural Forces sortiront une compilation incluant les seize titres. Puisque les artistes sont choisis dans un large éventail de styles, il y aura de tout, du rock, de la pop, de la musique traditionnelle, de la chanson à texte, du reggae, etc.
Pour le moment, voici qu’un beau jour de l’été 2025, quelque part non loin de la ligne de front, surgit le dénommé Artem, « Probass », de son nom de scène, — l’un des seize artistes participant au projet. Artem n’a jamais été soldat. Il provient absolument du monde civil. Il refuse de dire son âge, selon une philosophie de jeunesse éternelle, ou plutôt d’énergie inépuisable, à l’image de son pays. Artem est un musicien d’envergure. C’est en outre une vedette, de ces personnes qu’on reconnaît et arrête dans la rue. Il a cofondé le groupe « Probass & Hardi », huit ans d’existence, des millions de vues sur les plateformes dédiées, des concerts, des fans, des clips. Peu avant l’invasion à grande échelle, le groupe enregistre son titre le plus célèbre, Good evening (where are you from ?) — mais ne nous y trompons pas. Si nous évoquons une chanson dans une certaine discographie, c’est que cela a un sens. Nous ne sommes pas en train de parler musique ukrainienne contemporaine, ou d’attirer votre attention sur un morceau de musique électronique, tout excellent soit-il. Il s’agit de bien plus que ça. La musique est outrepassée. Après février 2022 et l’invasion à grande échelle, la chanson Good evening (where are you from ?) devient virale. Elle acquiert une signification patriotique, fédératrice. Elle galvanise tout un public, tout un pays. Elle incarne une certaine forme d’intrépidité, de force désinvolte, d’énergie sûre d’elle-même, de résistance culturelle. Voyez le sous-titre : « D'où êtes-vous ? » Artem, dans la chanson, répond. Et lorsqu’il prononce : « ми з України ! » (« my z’oukraïny » — « On est d'Ukraine ! ») l’électricité qui traverse l’air est quasiment visible.
Bref, cette chanson est ce qu’on appelle communément un tube. Elle aide à décrocher des sommes énormes dans les concerts de levée de fonds. La poste ukrainienne a même émis un timbre avec cette légende : Good evening, we are from Ukraine ! directement inspiré du titre. En Ukraine, il s’entend régulièrement dans l’espace public, à la radio, sur les téléphones, en allusion, dans les discussions, dans la musique des autres, qui le reprennent.

Le timbre "We are from Ukraine" (photo Champs-Massart)
Mais nous avions laissé Artem, — appelons-le Probass, — alors qu’il venait à la rencontre du studio mobile des Cultural Forces. Qui l’accueille ? Les prénoms qui suivent ont tous été changés, mais les profils sont véritables. Il y a Tanya, 35 ans, originaire de Kharkiv. Elle a mis de côté son activité civile pour être utile à l'armée : c'est la directrice de production du programme. Il y a Slava, soldat, qui a passé deux ans dans la défense territoriale. Vidéaste de profession, Slava, avant l’invasion, était spécialisé dans les travellings, et particulièrement ceux des clips. Il a travaillé pour Stromae et sa femme a longtemps été la maquilleuse de Lara Fabian. Il y a Taras, 37 ans, soldat depuis le 24 février 2022. Caporal, Taras est passé durant deux ans au travers d’épreuves confinant à l’enfer pur, à la boucherie. Certains méritent le nom de braves, avait-on prévenu, et pour preuve. Taras est vétéran de la bataille de Bakhmout, il a passé six mois dans la ville ravagée, soldat d’infanterie, à se battre contre les mercenaires de Wagner. « Des champs, des collines de cadavres », dit-il, en ajoutant qu’il ne s’agit pas d’une métaphore. « Des collines de cadavres », ce fut ce qu’il a vu. Les officiers russes lançaient leur chair à canon, vague après vague. Ils interdisaient à leurs soldats de porter des gilets pare-balles, afin d’être plus légers, plus rapides ; les bidasses russes, envoyés à l’abattoir, rampaient sur les dépouilles des leurs, la nuit, et la journée faisaient semblant d’être morts eux-mêmes. Le pur mépris de la vie, de toute vie, y compris la leur, voilà ce que Taras a vu, en voyant les soldats russes. Puis Taras s’est battu un an et demi à Avdiïvka, nouveaux champs de cadavres. Ancien chanteur de hip-hop, il a pris l’habitude d’enregistrer les récits personnels de ses compagnons d’armes, pendant les permissions. C’est par ce biais qu’il a rejoint les Cultural Forces. Il est photographe et caméraman. Cet homme a assez vu mourir.
Un civil parmi les guerriers
On comprendra, par ces rapides portraits, à quel point l’arrivée de Artem, « Probass », créateur de musique électronique, civil pur sucre, luron à l’allure débonnaire, aux cheveux tressés, vêtu de mode urbaine, aux baskets délacées, peut sembler ahurissante parmi ces guerriers.
Le temps qu’ils fassent connaissance et survenait à son tour un officier de la brigade avec laquelle Artem-Probass allait passer les quatre prochains jours, dans le cadre du projet. Durant ces quatre jours, Artem a tâté de tout ce qui compose le quotidien de l’unité militaire. Il a commencé par rendre visite aux commandants de la brigade, qui ont accepté de prêter une oreille à ses derniers titres enregistrés. Il a rejoint les préparateurs de drones, qui l’ont initié aux imprimantes 3D, à l’assemblage des batteries et à la soudure électronique. Il s’est entraîné au pilotage de ces machines quadricoptères, a réussi à décoller, faire passer l’engin dans quelques cerceaux, mais il a perdu une hélice à l’atterrissage. Judicieusement, aucune munition n'avait été embarquée. Probass a ensuite rejoint l’infanterie sur le champ d’exercice. On l’a revêtu d’un gilet pare-balles, d’un casque ; il a appris les techniques de déploiement et de progression en terrain découvert. Il a vu vider quelques chargeurs, admiré plusieurs lancers de grenades. Il a rendu visite à des positions en seconde ligne, des groupes de soutien, embusqués quelque part, prêts à entrer en action si la première ligne venait à être enfoncée. Il s’est fait expliquer le pilotage de tel modèle de tank, il s’est faufilé dans les carlingues, avec casque et gilet. Bref, — durant ces quatre jours, Artem a fait partie de l’armée. Ce civil a discuté avec tous les soldats. Non sans quelques quiproquos… Artem, au tankiste : « Quel genre de musique aimez-vous ? » Et le tankiste de répondre : « Notre tank, là-bas, est assez vieux. Le 2e est meilleur. Franchement, celui que je préfère, c’est le 3e. Son moteur a un son merveilleux. »

Probass sur le champ d'entraînement (photo Palianystia)
Artem fait écouter sa musique à chaque interlocuteur. Certains ondulent, à la limite de la danse. D’autres accusent réception dans une fixité parfaitement militaire. Et quelques-uns, pour finir, compositeurs eux-mêmes, répondent avec leur propre musique. Artem a parlé, il a écouté, il a beaucoup été filmé ; il a tourné un clip, en compagnie d’un joueur de guimbarde, soldat de la brigade, — nouveau lien entre le militaire et le civil, entre musiciens. Artem-Probass est si connu, écouté et suivi, que sa visite à la brigade ne pourra qu'aviver l’intérêt des civils pour ceux qui portent les armes. Ses quatre jours en immersion susciteront-ils des vocations ? C’est cela, entre autre, qu’ambitionne le projet.
Pour finir, le dernier jour, comme prévu, Probass s’est enfermé dans le studio mobile, pour enregistrer le morceau que cette expérience lui a inspiré. Nul ne sait encore de quoi cette musique aura l’air. Mais sachons que Probass, lors de son passage sur le champ d’entraînement, a capté, précautionneusement aplati dans l’herbe pour se garer des éclats, le son d’un RPG-7, qui est un lance-roquettes anti-char. Il a juré qu’il intégrerait ce sample dans sa création. Il y a donc fort à parier que la musique qu’il a mixée va faire un carton. Aux grands maux les beaux remèdes.
- 1. Les projets purement civils des Cultural Forces portent sur l’ornementation des espaces collectifs (fresques urbaines, décoration d’abris antiaériens…), sur la création de lieux de culture, sur l’art-thérapie, etc., notamment dans les zones désoccupées.