©  Made in Copenhagen / Pink Production
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Mister Nobody contre Poutine : endoctrinement et militarisation de la jeunesse en Russie

Sorti en France en janvier 2026, Mister Nobody contre Poutine raconte, à travers la caméra de Pavel Talankin, le basculement du quotidien d'une petite école en Russie après l'invasion de l'Ukraine. En documentant au jour le jour la montée en puissance de la propagande belliciste, il questionne aussi les capacités de résistance de la société russe. 


Le dénommé Pavel Talankin coordonne les événements culturels dans l’école n°1 de la petite ville minière de Karabach, située au pied de l’Oural, à un millier de kilomètres à l’est de Moscou, en Russie. Pavel est un personnage sympathique. Sa fonction à l’école n°1 est d’organiser et de filmer les fêtes, les kermesses, les compétitions, les remises de diplômes, tout ce qui rythme la vie de l’école ; son rôle est social et pédagogique. Pavel aime son métier. Son bureau est un foyer informel où les élèves sont toujours les bienvenus. Il est attachant, et les adolescents (l’école n°1 rassemble le primaire et l’équivalent français du collège) passent volontiers leur temps libre dans cette pièce hospitalière, à papoter avec lui ou se confier. Le jeune coordinateur culturel a épinglé au mur de son bureau le drapeau à trois bandes horizontales, blanc-bleu-blanc, qu’il présente comme la bannière de la Russie démocratique.

Le 24 février 2022, le discours de Poutine sur l’« opération militaire spéciale » est retransmis sur les écrans de l’école. Pavel Talankin se trouve en porte-à-faux. C’est l’acte de naissance du documentaire intitulé Mr Nobody contre Poutine.

L’engrenage de la propagande

Dès lors, la politique scolaire se durcit : les professeurs reçoivent les « nouvelles directives fédérales sur l’éducation », textes pré-rédigés en haut lieu que le corps enseignant doit répéter aux élèves, afin de leur expliquer la guerre, la justifier, en faire des soldats.

Pavel, caméraman officiel de l’établissement, continue de filmer la vie scolaire, mais non plus dans un but social, communautaire, ou festif. Ses enregistrements, désormais, serviront à contrôler que les « nouvelles directives » sont bien appliquées. Les autorités lui donnent mission de couvrir les manifestations de soutien organisées dans Karabach, bref : voilà le sympathique et pacifiste jeune homme converti en propagandiste malgré lui.

Quant aux professeurs, tous s’exécutent, lisent pour leurs élèves, face à la caméra, les professions de foi officielles émanant du Kremlin. Certains butent sur les mots « démilitarisation » et « dénazification ». Et Pavel de lancer : « Votre prof est contrainte de lire ce qu’elle lit. » Un élève réagit : « Madame, si c’est vrai, clignez des yeux deux fois, on ne veut pas que vous ayez de problèmes. » Le jeune homme affiche ouvertement son opposition. Dès lors, il s’expose. D’autant plus que son isolement semble total. Karabach compte 10 000 habitants, mais Pavel est le seul à penser ce qu’il pense. Demandant un jour à des femmes si, dans leurs connaissances, il y a des gens qui s’opposent à la guerre, il s’entend répondre : « Non, il n’y a personne de cette sorte autour de nous ». Une autre ajoute : « Ils n’oseraient même pas être contre la guerre ! »

Tout va très vite. Le programme de formatage des professeurs s’accompagne de celui des élèves. À l’occasion du 100eanniversaire de la création, en 1922, du « Mouvement des Pionniers » (les jeunesses soviétiques), Poutine créée le « Mouvement des Premiers », vaste entreprise d’endoctrinement des jeunes, dont le moyen et l’épicentre sont évidemment l’école. Discours ultra-nationalistes, xénophobes, cérémonies d’hommage au drapeau, chorales patriotiques, apprentissage des pas militaires, cours d’histoire révisionniste ou de propagande politico-culturelle, autant d’événements dont la couverture médiatique incombe à Pavel. Son refus du système n’en démord pas. Sa caméra prolongera son cas de conscience. S’il filme, désormais, ce n’est pas pour servir la machine décérébrante, mais pour la dénoncer. Ainsi le caméraman devient-il une sorte de résistant embusqué, qui enregistre de l’intérieur l’endoctrinement et la militarisation des élèves.

Le professeur d’« histoire », qui appartient au parti « Russie unie », se révèle particulièrement zélé. « Vous savez que ce sont les Européens, et pas les Russes, qui souffrent des sanctions imposées à la Russie. (…) Ils dépendent de nous pour le pétrole, le gaz. Bientôt les Français devront se déplacer à cheval, comme des mousquetaires. (…) En France et en Europe, il n’y a pas d’agriculture. (…) D’accord, les Français pourront toujours manger des huîtres et des grenouilles, mais ça ne durera qu’un temps. Et les Anglais ? Comment vont-ils faire sur leur toute petite île ? » Ou : « Il est crucial d’éliminer toute vision divergente pour qu’il n’y ait pas de division politique dans notre pays. (…) Si tu es né en Russie, et que tu penses que nous n’agissons pas bien, alors, pars. »

Résister en n’étant « personne »

Partir ? Critiquer… Pavel raconte sa perplexité, à huis clos, chez lui, face à sa caméra, dans des plans comparables à des auto-confessions, qui alternent tout au long du documentaire avec les prises de vue in situ. Il formule sa contre-idée : « J’aime peut-être plus mon pays que les partisans du régime ne le font. L’amour pour son pays, c’est sans doute d’arriver à dire : “nous avons un problème”. » Il n’a pas tort. Et le problème est gros.

De février 2022 à l’automne 2024 (jusqu’à sa fuite hors du pays, qui ouvre et clôt le documentaire), Pavel explore les gymnases, les couloirs, les salles de classe ; mais l’hostilité à son égard se fait grandissante. D’autant que Karabach est une petite ville, et que tous se connaissent. Lire : tous savent ce que chacun pense. Pour autant, et pour l’instant, Pavel Talankin travaille toujours officiellement à l’école n°1.

Durant l’année 2023, de nouveaux programmes font leur apparition à l’école, concernant le maniement des armes à feu, l’identification des explosifs, l’initiation au lancer de grenades (avec attribution de prix : « Et le gagnant du lancer de grenades dans la catégorie 15-17 ans est… ! (Applaudissements, diplôme, médaille)  », — cours dispensés par nuls autres que des mercenaires de Wagner. Concomitamment, la conscription militaire s’étend sur la Russie ; certains anciens élèves de Pavel sont déjà sur le front. Le frère de l’une des étudiantes a lui aussi été mobilisé, ne voulait pas, a déserté, s’est fait reprendre, a été renvoyé au combat, y a laissé la vie. D’autres signent volontairement des contrats. Quant aux opposants à la guerre (images de manifestations tournées dans d’autres villes, plus grandes et peut-être plus sensibles) il semble qu’ils agissent davantage en raison des pertes russes que par empathie pour les Ukrainiens, dont ils ne savent à peu près rien, et ne parlent jamais. Le mot Ukraine / Ukrainien n’apparaît que deux ou trois fois dans la bouche de Pavel Talankin en 90 minutes de documentaire. C’est à croire que le refus de la guerre, chez les Russes (sans dire qu’il est rare) n’a pas pour socle un idéal universel, ou n’est pas motivé par un éventuel humanisme capable de transcender le schéma « soi contre autre-que-soi », mais qu’il se manifeste surtout dans la mesure où la violence les compromet eux-mêmes. Repli intra-national, incompréhension de tout autre que soi, haine de l’étranger rabâchée à la télévision nationale (le documentaire comporte des extraits), paranoïa et désir de « vengeance », les axes émotifs de cette propagande bruyante contrastent d’autant avec l’activisme prudent, clandestin, du caméraman. Celui-ci ne tarde pas à entrer en contact avec un média occidental, qui lui propose d’exfiltrer ses tournages pour révéler au monde l’endoctrinement en place dans une école russe lambda. C’est pourquoi le documentaire a été coréalisé par David Borenstein, au Danemark.

L’œuvre est agile, captivante, courageuse, bien sûr. Il faut l’avoir vue, elle éclaire parfaitement l’effarant échafaudage militaro-totalitaire qui s’élève à nos frontière et — c’est bien probable — tombera bientôt… sur nous. À cet égard, ce documentaire pose la difficile question de la résistance russe au régime belliciste.

En effet, celui qui est « contre Poutine » se dénomme « Monsieur Personne ». On aurait été soulagé qu’il se nomme « Monsieur Tout-le-Monde », mais non. Monsieur ou Madame Tout-le-Monde, là-bas, ce sont les professeurs, la bibliothécaire, les silencieux, qui s’effacent. Et l’on se souvient tous des centaines de milliers de citoyens russes qui ont quitté leur pays aux premiers jours de guerre ouverte contre l’Ukraine. Soit par peur de la conscription, soit par opposition à la guerre, ces Russes se sont expatriés, vers l’Arménie, la Géorgie, les pays Baltes, l’Europe de l’Ouest. De sorte qu’il n’y a plus d’opposition à craindre pour le Kremlin de la part des civils. Les citoyens critiquant le régime sont soit en prison, soit partis. Alors oui, à l’intérieur de la Russie, celui qui lutte contre le régime est « Monsieur Personne », c’est-à-dire, au pied de la lettre, qu’il n’y a personne. Il n’y a pas de groupements massifs de citoyens démocratiquement investis en Russie.

En fin de compte,  Mister Nobody contre Poutine est un excellent documentaire. Monsieur Tout-le-Monde contre Poutine (et même, contre tous les Poutines du monde et de tous les temps), telle est l’œuvre que l’on attend désespérément.