Quelques Soixantards : Vinhranovsky, Dziouba, Dratch, Svitlytchny, Kostenko, Sverstiouk © Archives Smoloskyp
Quelques Soixantards : Vinhranovsky, Dziouba, Dratch, Svitlytchny, Kostenko, Sverstiouk © Archives Smoloskyp

Les Soixantards ukrainiens

Dans la longue histoire de la dissidence artistique ukrainienne, la génération des « Soixantards », qui commença à s’exprimer sous le « dégel » de Khrouchtchev, occupe une place particulière. Dans le premier volet d’une enquête consacrée à ce mouvement, Anne et Laurent Champs-Massart posent le décor de leurs débuts.


Cinéphiles, lecteurs, esprits libres et curieux de tous genres, avez-vous entendu parler de la première des Chevaux de feu1de l’éblouissant Paradjanov ? Nous parlons de la première en République socialiste soviétique d’Ukraine, qui eut lieu à Kyiv le 4 septembre 1965. C’était un samedi, sous Brejnev. Outre Paradjanov lui-même, se trouvaient dans la salle le critique littéraire Ivan Dziouba (1931-2022), le poète Vassyl Stous (1938-1985), l’écrivaine Mykhaïlyna Kotsioubynska (1931-2011)2, le journaliste et militant des droits de l’homme Viatcheslav Tchornovil (1937-1999), entre autres… Paradjanov présenta son œuvre. Puis Ivan Dziouba, qui était l’ami du réalisateur et organisait la soirée, prit la parole. Mais au lieu des remerciements convenus ou d’un quelconque laïus, Dziouba lança un pavé dans la mare rouge : « C’est aujourd’hui une fête, dit-il, mais aussi un jour de grande tristesse. Les arrestations des artistes ont commencé dans le pays. Le KGB vient d’arrêter Ivan Svitlytchny, Opanas Zalyvakha, Mykhaïlo Masyoutko… » Ivan Dziouba allait continuer l’énumération des personnalités interpellées durant les derniers jours, lorsque le directeur du cinéma tenta de le pousser hors de l’estrade. Les techniciens activèrent la sirène à incendie pour couvrir les propos subversifs.

Une liberté artistique et civique

Subversifs en effet, puisque le KGB n’avait pas ciblé des criminels de droit commun. Il s’agissait de dissidence, de politique ; plus précisément, les autorités avaient arrêté des individus préoccupés d’expression artistique, de pensée critique, de démocratie, de poésie, de re-découverte de la culture ukrainienne, de littérature et de liberté d’opinion. Les dépositaires de cette dissidence ukrainienne, en cette seconde moitié du XXe siècle, s’appellent les « Шістдесятники » (Chistdessiatnyky) - ce qu’on traduit en français par la génération des « Soixantards ».

Voyez leurs dates de naissance : ces femmes et ces hommes sont nés dans les années 20 et 30. Ils ont traversé la Guerre et grandi sous Staline. Le « dégel » de Khrouchtchev fut le décor de leurs débuts. Ils entrèrent dans la vie culturelle à l’orée des années 60, d’où leur nom. Mais faisons plus ample connaissance ; approchons-nous des pionniers du courant, des frais inculpés, ceux-là mêmes dont Dziouba invoque les noms alors qu’on l’expulse de l’estrade.

Mykhaïlo Masyoutko (1918-2001) était journaliste et professeur de littérature ukrainienne. Il avait été arrêté en Crimée à la fin du mois d’août de cette année 1965 pour « agitation anti-soviétique ». Il écopa de six ans de camp. Opanas Zalyvakha (1925-2007) était peintre. Il était ukrainien, mais né en Sibérie, où sa famille avait émigré pour fuir le Holodomor3. L’année précédant son arrestation, en 1964, le vitrail installé dans l’Université nationale de Kyiv, que Zalyvakha avait cosigné avec d’autres artistes,  Soixantards tout comme lui4, fut détruit par les autorités, sur motif d’«  hostilité idéologique ». L’œuvre s’intitulait : Chevtchenko. Mère et représentait le poète du même nom, considéré comme le fondateur de la nation ukrainienne moderne. Le peintre enchaîna sur cinq ans de goulag, qu’il purgea en Mordovie (RSS de Russie), dans le camp n°385 (celui-là même que le poète Vassyl Stous fréquentera en son heure).

Quant à Ivan Svitlytchny (1929-1992), vétéran de la Seconde Guerre mondiale, philosophe, écrivain et critique, il avait fait de l’appartement kiévien dans lequel il vivait avec son épouse, Leonida, un incubateur libéral et un chaudron culturel. Sorte d’ami éclairé et de gare de triage, Svitlytchny connaissait tout ce qui possédait du talent hors dogmatisme. En 1960, il avait co-fondé le « Club de la Jeunesse créative », en compagnie du metteur en scène Lès Taniouk (1938-2016), de l’artiste Alla Horska (1929-1970), ou encore du poète Vassyl Symonenko (1935-1963), rapidement rejoints par l’artiste et modiste Lyoubov Pantchenko (1938-2022). Se réunit, chez les uns et chez les autres, dans des lieux bientôt semi-clandestins, tout un monde de poètes, d’écrivains, de penseurs, de musiciens ; ce sont d’ailleurs des membres du conservatoire national de Kyiv qui leur servent de mécènes. Originellement placé sous l’autorité de l’Union de la Jeunesse communiste, le Club de la Jeunesse créative outrepasse rapidement les bornes prescrites. Les membres s’affranchissent des rapports officiels, oublient de s’inscrire au PC. Ils sortent des clous, délaissent la lutte des classes au profit d’un humanisme démocratique. « Ils trahissent le réalisme social [au profit] du formalisme et de l’abstractionnisme » pour citer Khrouchtchev en personne. Car ces gens faisaient d’ores et déjà sourciller les maîtres de Moscou.

De fait, le Club, même si politisé, ne peut pas être qualifié d’ouvertement hostile au régime. Il se contente d’abord de pratiquer une liberté artistique et civique à laquelle le relatif « dégel » khrouchtchévien est partiellement propice. Ces gens écrivent, cherchent à publier leurs recueils et leurs textes en contournant les interdictions et les sabrages de la censure. Ils écoutent Radio Liberty. Ils organisent des lectures, ils s’enregistrent : c’est l’essor des enregistrements sur bandes magnétiques voués à la distribution sous le manteau. Les Soixantards retrouvent le patrimoine ukrainien, ils valorisent leur culture nationale ; ils substituent la langue ukrainienne au russe dominant. Ils partent à la redécouverte de leur passé littéraire, déjà spolié en son heure… Les Soixantards ont grandi à l’ombre des tragédies de leurs aînés, et notamment de leurs aînés directs, ceux de la génération précédente. Cette génération avait subi de plein fouet les grandes purges des années 1930. Elle a (dès 1954) pris place dans l’histoire de la dissidence et dans l’histoire de l’art sous le nom de « Renaissance fusillée5 ». Autant d’écrivains et d’artistes victimes de Staline, qui les a liquidés entre 1933 et 1939. Certains sont morts au goulag, en Carélie, d’autres ont été fusillés ici même, en Ukraine, leurs corps jetés dans l’une des fosses du charnier de Bykivnia, en banlieue de Kyiv6. Afin de faire la lumière sur ce passé bâillonné, le Club de la Jeunesse créative organise un voyage sur les lieux mêmes. Font partie de l’expédition l’artiste Alla Horska, le poète Vassyl Symonenko et le metteur en scène Lès Taniouk. On dit qu’en arrivant sur le site, ils virent des enfants jouer au football avec un crâne percé d’une balle. C’est possible, Bykivnia passant pour receler 100 000 corps, répartis dans 210 fosses communes, encore taboues, vouées à l’oubli. Taniouk, Horska, Symonenko, somment la municipalité de Kyiv de lancer une enquête. C’est courageux, car le système est dans la force de l’âge. Il manque encore presque trente ans avant l’effondrement du soviétisme…

L'artiste Alla Horska © Oukraïna Moloda

 

Les débuts de la répression

Pour l’heure, les Soixantards partent aussi bien à la redécouverte des textes. En 1959 est publiée à Paris l’Anthologie de la Renaissance fusillée (1917-1933), compilée en exil. Ce texte est un tamvidav, un texte publié à l’étranger et formellement interdit en URSS. C’est pourquoi l’Anthologie (à l’instar de bien d’autres textes) franchit le Rideau de fer sous forme de copies miniatures. La lecture en est décisive pour la génération des Soixantards. L’Anthologie est « une forme de sabotage contre la mainmise idéologique », commente a posteriori l’essayiste et poète Yevhen Sverstiouk (1927-2014). Le Club organise des soirées d’hommage à cette génération cruciale, rejoue des pièces de théâtre oubliées. Lors de ces réunions, on donne aussi des concerts (avec au programme du jazz !), on récite du Taras Chevtchenko, du Lessia Oukraïnka, du Ivan Franko, auteurs fondateurs et tutélaires de l’Ukraine. Mais nous l’avons dit, le « dégel » khrouchtchévien ne fut que relatif. Il était inéluctable que le Club de la Jeunesse créative tombe sous le feu du totalitarisme moscovite.

Dès 1962, le poète Vassyl Stous est critiqué pour ses positions pro-ukrainiennes et pour ses positions pro-juives : autant de délits de « nationalisme ». Les apparatchiks l’avertissent qu’il « se tient au seuil où commence l’anarchie subjectiviste ». Le poète Symonenko7 meurt en 1963. C’est la maladie, officiellement, qui l’emporte, à 28 ans. On sait maintenant qu’il fut passé à tabac par des nervis du régime, suite à l’exploration du charnier de Bykivnia, et qu’il mourut de ses blessures. En 1963, la poétesse Lina Kostenko (née 1930 et toujours parmi nous) subit des pressions idéologiques. Les épreuves de son recueil L’Intégrale stellaire sont entièrement détruites chez l’éditeur. Yevhen Sverstiouk perd son travail à trois reprises pour motifs politiques. Début 1964, le Club de la Jeunesse créative est officiellement dissous.

Et de perquisitions en interdictions de publier, nous voilà au soir du 4 septembre 1965, lors de la première des Chevaux de Feu. Le critique Ivan Dziouba vient de citer les noms des Ukrainiens récemment arrêtés. Le directeur du théâtre le pousse hors de la scène ; la sirène à incendie veut couvrir l’algarade. Le poète Vassyl Stous et le journaliste Viatcheslav Tchornovil sautent hors de leurs sièges et crient : « Ceux qui sont contre la tyrannie, levez-vous ! » Soixante personnes le font. Le directeur du cinéma coupe court en éteignant la lumière. La projection commence… Le grand poète Ivan Dratch (1936-2018)8, qui était arrivé en retard, avait pu constater que des agents du KGB cernaient le cinéma.

Les punitions ne tardent point. Ivan Dziouba se voit expulsé du département littéraire de la maison d’édition « Molod » (« Jeunesse » en ukrainien). On l’assigne à une tâche de correcteur pour une revue traitant de biologie. Le voilà privé de tout haut-parleur littéraire. Mais il ne baisse pas la tête. Il envoie bientôt des copies de son essai Internationalisme ou russification ? (écrit en 1965 et circulant clandestinement) au Premier secrétaire du PC de la RSS d’Ukraine ainsi qu’au Comité central du PC à Moscou. Dans ce texte, sur la base de textes fondateurs de Marx et d’Engels, Dziouba dénonçait la désastreuse politique du Parti sur les questions nationales (dont l’idée d’une société future sans nations). L’homme sera arrêté en 1972 et envoyé au goulag, mais nous n’en sommes pas encore là.

Mykhaïlyna Kotsioubynska, employée à l’Institut de Littérature, est mutée vers un poste subalterne. Elle est interdite de publication dans la presse soviétique. Sa monographie sur Taras Chevtchenko est vouée à rester dans les tiroirs.

Paradjanov - né à Tbilissi de parents arméniens, mais qui effectua le gros de sa carrière en Ukraine, grande figure de la dissidence et directement lié aux Soixantards - n’était pas au courant que la première des Chevaux de feu en RSS d’Ukraine donnerait lieu à un acte public de protestation. D’autant plus que ce tollé contestataire passe pour être le premier du genre depuis Staline : une première au sens double ! Cependant, Paradjanov attirait depuis plusieurs années l’attention du KGB en raison de sa sympathie pour le nationalisme ukrainien. Mais attention. Le mot « nationalisme », en Ukraine dans les années 60 (comme actuellement au XXIe siècle), n’a pas le sens taché que les Guerres mondiales lui ont légué dans les mentalités du reste de l’Europe. « Nationalisme », dans la psyché ukrainienne, n’exprime ni chauvinisme centripète, ni sentiment de supériorité exclusive et dressé sur ses ergots. Le « nationalisme » ukrainien pourrait signifier « droit à la vie », « liberté d’être », « anti-colonialisme », « vérité historique », ou encore « patriotisme », en cela qu’il tend vers l’affirmation d’un État ukrainien souverain, indépendant de la Russie, et, à l’époque des Soixantards, critique envers le soviétisme. Le nationalisme ukrainien est un désir de liberté. Symboliquement solaire, la violence et la mort lui sont des notions extrinsèques, des épreuves imposées. Il est ancré dans le terroir. Il ne souhaite que chanter, déballer les aurores, annoncer la possible beauté. Tout cela ne coule pas de source pour la hache totalitaire.

Pour en revenir à Paradjanov, le chef de file du cinéma poétique ukrainien se voit, dès lors, interdit de filmer. Les apparatchiks avancent que son œuvre « manque d’originalité ». L’un des pontes dira après visionnage des Chevaux de feu: « Pas mal, ce petit film, s’il n’y avait cette langue idiote [la V.O. est en ukrainien]. » Alors que les Chevaux de feutriomphent à l’étranger et accumulent les récompenses, un chef du Comité central du PC fait diversion en prétendant « qu’il s’agit d’un film sur les Papous9 ».

Viatcheslav Tchornovil, celui qui, en même temps que Vassyl Stous, avait appelé le public à se lever en signe de protestation, voit son appartement de Lviv perquisitionné, sa bibliothèque confisquée. Puis il tire trois ans de prison en Iakoutie, prélude à sa seconde arrestation en 1972. Vassyl Stous, pour finir, est exclu de l’Institut de littérature, où il préparait une thèse de troisième cycle. Il travaille dans le bâtiment, au percement du métro, au chauffage de l’Institut horticole, dans une mine… La publication de son premier recueil, Vortex, est annulée. On le voit, le « dégel » Khrouchtchévien est bel et bien révolu. C’est l’hiver brejnévien, désormais, qui s’installe, et que les Soixantards devront traverser, dans la censure ou au goulag.

  • 1. Les Chevaux de feu est l’adaptation cinématographique des Ombres des ancêtres oubliés, roman de l’écrivain ukrainien Mykhaïlo Kotsioubynsky (1864-1913). Une traduction française existe, signée Jean-Claude Marcadé, aux éditions de L’Âge d’Homme, parue en 2018.
  • 2. La nièce de Mykhaïlo Kotsioubynsky.
  • 3. Famine génocidaire organisée en Ukraine par Staline (1933).
  • 4. En l’occurrence Alla Horska, Lioudmyla Semykina, Halyna Sevrouk et Halyna Zoubtchenko.
  • 5. Voir sur le site d'Esprit l’enquête en quatre volets consacrée par Anne et Laurent Champs-Massart à « La Renaissance fusillée et l’Ukraine actuelle ».
  • 6. Tel fut le sort du peintre Mykhaïlo Boïtchouk, fusillé en juillet 1937, celui des poètes Maïk Johansen et Mykhaïlo Semenko, fusillés en octobre 1937 (durant les célébrations des 20 ans de la Révolution).
  • 7. Auteur du poème Savez-vous que vous êtes humains ? (1962).
  • 8. « La pluie se consume au-dessus du destin / Et le silence se fait cruel… / Dans un cercueil de planches rugueuses, / Mon calme, trouveras-tu le repos ? » Strophe finale du poème « Diptyque sur le calme  », trad. Myroslawa Maslow, Anthologie de la littérature ukrainienne, ésitions de la société scientifique Chevtchenko en Europe, Paris-Kyiv, 2004. D’autres traductions de Dratch existent en français. Voir La nouvelle vague littéraire en Ukraine, dir. Myroslawa Maslow, Ed. P.I.U.F., Paris, 1967.
  • 9. Dans Lubomir Hosejko, Histoire du cinéma ukrainien, Ed. A Die, 2001.