Poupee-cachette et tamvydav © Archives Smolodskyp, Sixtiers Museum, Arsenal Museum
Poupee-cachette et tamvydav © Archives Smolodskyp, Sixtiers Museum, Arsenal Museum

Les Soixantards ukrainiens (II)

Dans la longue histoire de la dissidence artistique ukrainienne, la génération des « Soixantards », qui commença à s’exprimer sous le « dégel » de Khrouchtchev, occupe une place particulière. Dans le second volet d’une enquête consacrée à ce mouvement, Anne et Laurent Champs-Massart en suivent l'évolution depuis l'ère Brejnev jusqu'à la dissolution de l'URSS.


Rétrospectivement, on imagine avec perplexité la fin de l’automne 1965, à Kyiv, et l’hiver brejnévien s’installant sur la RSS d’Ukraine. « Si tu n’étais point là [l’idée de l’Ukraine libre], cet hiver que je subis / Serait pour moi une rue glacée, interminable. / Et sans toi ma vie n’est rien (…)1  », écrit Vassyl Stous au goulag. Les événements qui ont accompagné la première des Chevaux de feu [cf. 1er article] confirment que ni la génération des Soixantards, ni le cinéma poétique ukrainien en particulier, ne pourront cohabiter avec le réalisme socialiste. Paradjanov, dont la traversée du désert commence, n’essuie que des revers. Les œuvres sur lesquelles il travaille sont interrompues en cours de réalisation. Aucun des scénarios qu’il écrit ne reçoit l’autorisation de production. On affecte le visionnaire à du travail de doublage. Iouri Illienko (1936-2010), autre grande figure du cinéma poétique ukrainien (il signe la photographie des Chevaux de feu) et lui aussi directement lié aux Soixantards, n’est pas logé à meilleure enseigne. Le film Une source pour les assoiffés, qu’il vient de réaliser en 1965 (co-écrit avec le poète Ivan Dratch), est interdit sur-le-champ2.

Du côté de la littérature, l’horizon n’a pas figure beaucoup plus rose. La poète Lina Kostenko (née en 1930), refusant de plier ses textes à l’idéologie officielle, subit un mutisme forcé. Durant 16 ans (jusqu’en 1977, où elle parvient, au prix d’une grève de la faim, à ouvrir une brèche partielle dans la censure qui la frappe) ses recueils sont interdits de publication officielle. Ivan Dziouba, dont l’ouvrage Internationalisme ou russification ? faisait froncer les sourcils du Comité central, s’escrime lors de « dialogues » avec les détenteurs de l’orthodoxie. Puisque l’essayiste se débrouillait plutôt bien dans cette dialectique dangereuse, et qu’il parvenait à enferrer ses adversaires dans leurs contradictions sans quitter lui-même le strict paradigme du marxisme-léninisme, les apparatchiks coupèrent court. L’ouvrage fut déclaré « idéologiquement nuisible », alors qu’il circulait en URSS sous forme de samvydav (en russe : samizdat). L’écrivain Vassyl Holoborodko (né en 1945) avait d’ailleurs été expulsé de l’université de Donetsk, en 1966, pour en avoir distribué des copies.

La clandestinité littéraire, un choix nécessaire

De fait, si les Soixantards ne délaissent pas la voie officielle de protestation (en témoigne la pétition envoyée en 1968 à Brejnev en personne pour dénoncer le retour du stalinisme…), ils ont compris de longue date qu’aucune bienveillance n’était à espérer du côté de l’édition officielle. Ivan Dziouba ne fut ni le premier, ni le dernier à emprunter la voie de la publication sous le manteau. Le contournement de la censure a toujours et partout existé, mais l’URSS, par sa nature même, reste particulièrement liée au phénomène des samvydav, ces ouvrages fabriqués et distribués clandestinement. L’un des samvydav les plus connus date de 1956 : il s'agit de la reproduction d’un discours de Khrouchtchev, à caractère anti-stalinien, que l’homme avait prononcé à huis-clos au XXe congrès du PC de l’URSS. Qui eut l'idée d’introduire un magnétophone dans la pièce ou de sténographier en douce ? Quelques jours suffirent pour imprimer le texte en secret et en diffuser des milliers de copies. En Ukraine, la poésie des Soixantards, celle de Lina Kostenko, de Mykola Vinhranovsky3, ou encore de Vassyl Symonenko, ne peut être lue que par samvydav. Viatcheslav Tchornovil, qui sauta hors de son siège lors de la première des Chevaux de feu, diffuse en mai 1966 une brochure au titre univoque : Tribunaux équitables ou retour de la Terreur ? Il récidive un an plus tard avec Portraits de vingt « criminels », qui évoque les victimes des arrestations de 1965. De fait, la prise du pouvoir par Brejnev et l’échec du « dégel » khrouchtchévien décide d’une politisation croissante des Soixantards. La production des samvydav ukrainiens s’en ressent. Le samvydav de langue ukrainienne est, bien souvent, plus pamphlétaire, ou plus journalistique que le samizdat russe (ciblant les russophones et/ou créé par des russes). Lorsque les Russes colportent de la liturgie (l’URSS prône de facto l’athéisme d’État) ou s’intéressent au développement personnel (cf. le succès en RSS de Russie du samizdat : Comment se faire des amis et influencer les autres ?), les Ukrainiens se préoccupent de libération nationale ou de critique du système judiciaire4. On le sent, courage, endurance, souci de justice sont les clefs du samvydav soixantard. Leur fascinante audace réside aussi en cela que ces publications s’exfiltrent.

Techniquement, la fabrication d’un samvydav est plutôt simple. Dans les années 1960, on utilise la copie carbone ; à partir des années 1970, la ronéotypie. Mais l’exfiltration des textes est plus ardue. Il s’agit alors de prendre en photo l’ouvrage, ou bien de le miniaturiser, puis de cacher bobines ou micro-livres dans des objets anodins, tels qu'une poupée d'enfant, pour réussir à leur faire passer la douane. Cette contrebande fonctionne dans les deux sens. D’une part, la dissidence ukrainienne exporte sa production (c’est la faire connaître et la mettre à l’abri) ainsi que des témoignages non-censurés de la réalité soviétique : défaillance de l’économie planifiée, rationnement, arbitraire carcéral, etc. Mais on importe tout autant : en l’occurrence, des ouvrages occidentaux interdits à l’Est (comme La ferme des animaux ou 1984) ainsi que les ouvrages de sa propre diaspora. Ce sont les tamvydav (russe : tamizdat), textes dissidents publiés à l’étranger et infiltrés clandestinement en URSS. Ainsi l’Anthologie de la Renaissance fusillée (1917-1933), publiée à Paris en 1959, pénètre-t-elle en Ukraine dès 1960. La revue Soutchasnist (« Modernité ») paraît à Munich mensuellement, et se déniche en Ukraine dans la foulée. Internationalisme ou russification ? est publié à Londres, en ukrainien puis en anglais, en 1968. Les essais de Viatcheslav Tchornovil sont publiés en 1968, en anglais, à Paris, sous le titre The Chornovil papers. Les œuvres de Vassyl Stous, elles aussi, vont et viennent de part et d’autre du rideau de fer. Citons l’exemple du recueil Arbres d’hiver, unanimement refusé par l’édition officielle. Stous en effectua six copies dactylographiées, confia l’une d’elles à une amie, qui l’exfiltra vers Prague. Le recueil finit par être publié, au Royaume-Uni, en ukrainien. Ce fut la seule œuvre du poète publiée de son vivant.

Lutter par la traduction

Somme toute, le combat des Soixantards en faveur de la libération nationale passe par la diaspora et par un perpétuel dialogue avec l’Ouest. Sans doute est-ce ce dernier motif, l’Ouest, qui détermine le fait que les Soixantards sont d’infatigables traducteurs. L’écrivain Svitlytchny, qui avait été arrêté à l’automne 1965 pour « agitation et propagande anti-soviétique » occupe son temps de prison à traduire Ronsard, Baudelaire, Verlaine. Le considérable effort d’importation de la culture occidentale que cette génération accomplit à travers la traduction est aussi une preuve du génie plastique de la langue ukrainienne. Vassyl Stous, germanophone, traduit Rilke, Goethe, Celan, Ingeborg Bachmann, Albert Ehrenstein, Heinrich Böll, Bertolt Brecht ; mais aussi García Lorca, Kipling, René Char. Mykhaïlyna Kotsioubynska traduit Prévert. Mykola Loukach traduit Flaubert, Boccace, Schiller, Apollinaire, etc. Hryhorii Kotchour traduit Shakespeare, Dante, Villon, Rimbaud, etc5. « Lorsque des visiteurs tardifs comme Saint-Exupéry, Hemingway, Remarque, Faulkner ou Camus venaient à nous, c’était comme s’ils rentraient chez eux », dit Yevhen Sverstiouk. « Les plus grands esprits se sont tournés vers la littérature traduite comme une porte d’entrée vers l’Occident, et leurs efforts ont maintenu cette porte ouverte vers l'Europe, même si beaucoup ont payé très cher pour cela. » Sverstiouk parle en connaissance de cause. Il paiera lui-même par sept ans de camp.

En parlant de camp, voici venue l’année 1970 : le peintre Opanas Zalyvakha, condamné en 1965 à cinq ans, s’en revient du goulag. L’artiste Alla Horska organise un grand banquet en l’honneur du dissident de retour à Kyiv. Zalyvakha vient de tirer cinq ans en Mordovie, où il n’avait pas le droit de peindre. À côté du travail forcé, il a étudié l’histoire de l’art occidental, la philosophie classique (en particulier les Stoïciens), les existentialistes contemporains. Voilà Zalyvakha libre, quoique ostracisé des milieux artistiques officiels, et étroitement surveillé. Son mariage, dès son retour, avec une nièce de Stepan Bandera, figure de l’indépendantisme ukrainien, n’améliore guère sa réputation, ni celle des autres Soixantards. De 1970 jusqu’à sa mort en 2007, la peinture d’Opanas Zalyvakha explore le traumatisme du goulag (qu’il nomme le « Golgotha ukrainien »), l’identité perdue, la claustrophobie, la suffocation, mais aussi la liberté personnelle, la conscience (les personnages, humains ou animaux, vous regardent souvent dans les yeux), le tout marqué par des figures tutélaires, la pietà et les anciens dieux du paganisme slave. Ses toiles s’appréhendent au filtre du symbole, le bœuf évoquant un destin de soumission ; le corbeau, le KGB ; la couleur du soleil, jaune ou rouge, la joie ou l’anxiété.

Or, la fin de l’année 1970 est placée sous le signe du soleil rouge pour la génération des Soixantards. À la fin novembre circule une nouvelle alarmante, celle de la disparition d’Alla Horska. Nul n’avait vu l’artiste depuis presque une semaine. Nadia Svitlytchna et Yevhen Sverstiouk, ses plus proches amis, la cherchent. Ils la trouvent, le 29 novembre, dans la maison de son beau-père, le crâne fracassé avec un objet contondant, sans doute un marteau. Elle avait 41 ans. C’était le prix pour l’exploration du charnier stalinien de Bykivnia, pour les réunions du Club de la Jeunesse créative, pour les pétitions, pour ses peintures et mosaïques, pour le banquet à la libération de Zalyvakha. Le KGB maquilla l’assassinat en dispute familiale. Qui fut dupe6 ? Le 7 décembre, l’ensemble des Soixantards (sauf cas particuliers, comme Masyoutko, encore au goulag) assista à l’enterrement de Horska. Vassyl Stous convoie le portrait de la défunte. Il prononce une élégie sur le bord de la tombe : « Aujourd’hui, c’est toi, et moi demain… ». Ce vers est tiré du recueil Cimetière joyeux qui circulait en samvydav depuis cette année. C’était aussi une prédiction infaillible.

Vassyl Stous avec le portrait d'Alla Horska lors de ses funerailles © Institut ukraininen de la memoire nationale
Vassyl Stous avec le portrait d'Alla Horska lors de ses funerailles © Institut ukraininen de la memoire nationale

Les Soixantards et la fin de l’URSS

En 1972, le KGB déclenche son opération majeure contre les Soixantards. Le 4 janvier de cette année, un dissident est arrêté à la frontière entre Ukraine et Hongrie, avec sur lui des samvydav sous forme de pellicules photo. Il convoie, entre autres, un Dictionnaire ukrainien des rimes. On lui pose « la question ». Il répond à tout… Dix jours plus tard, des perquisitions massives ont lieu à Kyiv. Le KGB trouve des centaines de pellicules, des milliers de pages manuscrites ou dactylographiées, des machines à écrire non-déclarées (on devait déclarer les machines à écrire, tout comme des armes à feu). De 1972 à 1974, presque 200 dissidents sont arrêtés. Yevhen Sverstiouk prend sept ans de camp et cinq d’exil. Viatcheslav Tchornovil, qui vient de tirer trois ans en Iakoutie, rempile, avec six ans de camp et trois d’exil. La poète Iryna Kalynets n’est pas épargnée (six ans de camp et trois d’exil), ni son mari Ihor (même peine). Ni Paradjanov qui, condamné à cinq ans de camp, fut libéré au bout de quatre années suite à la requête adressée à Brejnev par Triolet et Aragon.

Vassyl Stous tire intégralement sa peine au goulag de Mordovie, où Opanas Zalyvakha avait lui aussi croupi cinq années. En cellule, Stous traduit des poèmes et des textes par centaines, du Goethe, du Baudelaire. Tout est confisqué. Il écrit plus de 150 poèmes (rien que pendant les neuf mois d’instruction), tous saisis, tous perdus. Par l’entremise de son épouse, il correspond avec l’extérieur, alerte Heinrich Böll, alors président de l’association PEN International, se plaint de la destruction systématique de son travail. Böll adresse des protestations aux autorités soviétiques : il souffle dans un violon. Vassyl Stous est libéré au terme de ses cinq ans de camp et de ses trois années d'exil. À l’automne 1979, de retour à Kyiv, il rejoint la branche ukrainienne du Groupe Helsinki, qui promeut la défense des droits de l’homme et des libertés fondamentales. En mai 1980, le poète est de nouveau arrêté. Considéré comme « récidiviste », il est condamné à dix ans de camp et cinq d’exil. Malade, épuisé par des grèves de la faim successives, mal remis d’un coup de couteau reçu durant sa première incarcération, Stous meurt en 1985, à 47 ans, dans le camp de Perm-36.

Qu’il eût survécu, le poète aurait aujourd’hui 88 ans. C’est dire la proximité temporelle de cette génération de dissidents : tout cela est de mémoire d’homme. La poète Lina Kostenko a 96 ans. Elle est encore parmi nous. Elle habite à Kyiv.

Viatcheslav Tchornovil a lui aussi vécu l’effondrement de l’URSS. Il fut deux fois candidat à la présidence ukrainienne (en 1991 et 1999). Ivan Dziouba, l’auteur susdit de Internationalisme ou russification?, fut le deuxième  ministre de la Culture (de 1992 à 1994) de l’Ukraine libre. Lui, l’organisateur de la première des Chevaux de feu, est décédé à Kyiv, le 22 février 2022, deux jours avant le début de l’invasion de l'Ukraine par la Russie. L'artiste et modiste Lyoubov Pantchenko, Soixantarde, membre des plus actifs du Club de la Jeunesse créative (dissous en 1964), habitait à Boutcha au moment de l’invasion. À 84 ans, elle a vécu l’occupation russe de sa ville, en mars 2022, épreuve dont elle mourut, en avril de la même année. Ces exemples nous montrent à quel point les Soixantards nous sont proches. Nous les touchons ; l’Ukraine contemporaine se revendique de leurs actions et les prolonge. Leurs vies et leurs textes ont pâti de la censure et de la destruction (de fait, l’œuvre de Stous est considérée perdue aux trois-quarts), mais leurs pensées et leurs voix, grâce aux samvydav, aux tamvydav, à leur obstination et à la mémoire collective, ont su parvenir jusqu’à nous : elles irriguent la résistance d'aujourd'hui.

 

  • 1. Trad. Aline Dorosz, dans Anthologie de la littérature ukrainienne, éditions de la Société scientifique Chevtchenko en Europe, Paris-Kyiv, 2004. Il existe une autre traduction, par Georges Nivat, dans Palimpsestes, Poésie et Lettres du goulag, éditions Noir sur blanc, 2026.
  • 2. Voir Lubomir Hosejko, Histoire du cinéma ukrainien, A Die, 2001.
  • 3. Vinhranovsky (1936-2004) fut aussi réalisateur, documentariste et acteur.
  • 4. Voir le succès en RSS d’Ukraine du samvydav de Yevhen Sverstiouk intitulé À propos du procès Pogruzhalsky, qui traite de l’incendie criminel, orchestré par les autorités soviétiques, de la bibliothèque de l’Académie des Sciences de Kyiv, avec pour conséquence la destruction de 500 000 ouvrages et textes anciens du fonds d’études ukrainiennes.
  • 5. Les bibliographies de Mykola Loukach (1919-1988) et de Hryhorii Kotchour (1908-1994) ressemblent à des dictionnaires de littérature. Loukach a traduit des centaines de textes à partir d’une vingtaine de langues européennes. L’œuvre de Hryhorii Kotchour est de même envergure.
  • 6. Le troisième président de l’Ukraine indépendante, Viktor Iouchtchenko (2005-2010), demanda la réouverture du dossier. Celui-ci fut introuvable dans les archives. On suppute que les pièces furent détruites au moment de la perestroïka.