Leonid Pliouchtch : de la dissidence soviétique à l’Ukraine européenne
Leonid Pliouchtch, installé en Ukraine après la Seconde Guerre mondiale, a fait parti des dissidents antisoviétiques inscrits dans le mouvement de résistance antitotalitaire « Soixantards » des années soixante. Combattu par le pouvoir soviétique, il parvient à s'exiler en France avec l'aide de sa femme. Un récit de vie poignant qui nous rappelle la fragilité de la souveraineté et de la démocratie ukrainiennes.
Nous sommes le samedi 15 janvier 1972, à Kyiv, chez Leonid et Tatyana Pliouchtch. Il est tard, leurs deux fils sont couchés. En urgence, les Pliouchtch se mettent à brûler des papiers compromettants. Ils savent quoi faire : ils sont dans le collimateur du KGB depuis plusieurs années. Leonid Pliouchtch est mathématicien. Son épouse, Tatyana, travaille au Bureau des Jeux et des Jouets, qui dépend du ministère de l’Éducation. Telles sont les professions officielles des Pliouchtch, mais, de fait, leur activité principale se trouve ailleurs. Depuis le milieu des années 1960, le couple est l’un des fers de lance de la dissidence antisoviétique en Ukraine.
En ce samedi de janvier 1972, Leonid et Tatyana Pliouchtch parcourent les cahiers qui contiennent leurs idées, leurs notes de lectures, leurs dossiers, ils brûlent ce qui est (ou pourrait être interprété comme) idéologiquement sensible. Ils ont commencé par détruire tout ce qui ressemble de près ou de loin à des samvydav (en russe : samizdat), ces brochures et livres clandestins autoédités que les dissidents s’échangent sous le manteau. Leonid hésite. Faut-il brûler le dernier numéro du Messager ukrainien (Ukrainskyi visnyk) qu’il a reçu deux jours plus tôt et qu’il n’a pas eu le temps de lire ? C’est le seul journal libre d’Ukraine, il circule sous forme de samvydav, car bien entendu, il est interdit. Tchornovil, le rédacteur en chef, vient d’être arrêté ; mais il n’est plus temps de chercher à sauver du papier.
Les membres de la dissidence ukrainienne courent un très grave danger. Les événements se sont brutalement accélérés. La veille, les Pliouchtch ont appris l’arrestation de leurs amis Dziouba et Svitlytchny, deux essayistes et critiques littéraires, dissidents comme eux. Ont également été arrêtés le traducteur et essayiste Sverstiouk ainsi que le poète Vassyl Stous, parmi d’autres… Le pouvoir soviétique tente de décapiter le mouvement des « Soixantards », comme on appelle cette génération de dissidents ukrainiens1.
Quatre ans plus tôt, fin 1968, les Pliouchtch essuyaient déjà une perquisition. Les agents du KGB avaient promptement mis la main sur des brouillons d’Il n’y a pas de monument à Babyn Yar, un samvydav écrit par Leonid Pliouchtch et inspiré par les rassemblements commémoratifs organisés chaque année près du ravin où les nazis, à leur entrée à Kyiv, en septembre 1941, exécutèrent par balle environ 34 000 Juifs en l’espace de 48 heures. Les deux années suivantes, les troupes d’occupation exécutèrent 100 000 victimes supplémentaires, parmi lesquelles des Roms, des malades mentaux ou encore des prisonniers de guerre. On sait combien le travail de mémoire sur la Shoah fut réduit à peau de chagrin en URSS et comment le discours officiel eut à cœur de dissoudre la spécificité du génocide pour mieux vanter la « grande victoire patriotique » (les victimes juives devenant des victimes « soviétiques »). Sous le nom décoratif de « lutte contre le cosmopolitisme », on identifie désormais l’antisémitisme farouche de Staline. Depuis 1917, les Juifs furent tour à tour traités d’« usuriers », de « capitalistes sanguinaires », de « trotskistes », de « cosmopolites », et désormais, sous Brejnev, de « sionistes » (le sionisme étant, pour les autorités soviétiques, l’expression d’une appartenance religieuse et nationale contraire à l’athéisme d’État et à l’internationalisme officiel de l’URSS).
En 1968, le KGB avait aussi déniché les Poèmes de prison de Iouli Daniel (qui venait de passer cinq ans au Goulag), une traduction en russe d’Une cathédrale en échafaudage de Yevhen Sverstiouk (qui sera arrêté en même temps que Leonid) et Résultats et leçons de notre révolution, de Leonid lui-même, article dont l’incipit disait : « Et notre révolution a été défaite, tout comme la contre-révolution idéologique. Toutes les parties ont échoué. » Car Leonid se revendique encore du marxisme révolutionnaire tel qu’il était compris (ou aurait dû l’être) en 1917, lorsque l’idée et l’idéal de la société nouvelle n’avaient pas encore fait triompher ses tares et son échec : instauration du culte de la personnalité ; hypertrophie de l’appareil répressif et son corollaire inévitable, l’obligation permanente de mentir ; arbitraire judiciaire ; politique des nationalités résolue en néo-asservissement et chauvinisme grand-russe (c’était déjà le bilan de Mykola Khvyliovy en 19252) ; absurdité généralisée et son joyau, l’absurdité administrative ; triomphe d’une nouvelle classe dirigeante, celle des apparatchiks, aux salaires gonflés et aux conditions de vie splendides – quoique Leonid rechigne à considérer ces gens comme une classe à part entière : « une classe se définit par ses relations à la production et à la distribution des biens », or « les oligarques volent le produit national. Ces vols n’ont aucune base légale, c’est pourquoi les oligarques ne sont pas une classe économique distincte de celles des voleurs ordinaires. » Les seconds couteaux du KGB n’y avaient rien compris, mais assurément, c’étaient les lectures d’un sioniste, d’un nationaliste ukrainien et d’un calomniateur de la Révolution. Il y avait eu un interrogatoire au bureau du KGB, suivi d’un second. Étonnamment, Leonid, cette fois-là, n’avait pas été arrêté.
Ce 15 janvier 1972, la seconde perquisition est imminente. À l’aube, les Pliouchtch ont terminé de brûler leurs papiers. Tatyana part au travail ; quant à Leonid, il y a belle lurette qu’il a été évincé de l’Institut de Cybernétique de l’Académie des Sciences, où il travaillait comme mathématicien. Voici quatre ans qu’il cherche un emploi, mais le licenciement pour motif politique macule son CV. Les autorités font tout pour le maintenir chômeur, c’est-à-dire selon la terminologie officielle : « parasite ». « Il ne me restait qu’une seule voie, conclus-je à contrecœur : devenir un opposant professionnel », écrit-il dans Dans le carnaval de l’histoire, son autobiographie rédigée dès 1978, à sa libération. Opposant professionnel, un « genre de travail [qui] ne rapporte rien et ne mène qu’en prison » ajoute-t-il, sans savoir qu’il ira plus loin encore.
De probable KGBiste à dissident
Leonid Pliouchtch est devenu opposant professionnel « à contrecœur », tout comme il est entré en dissidence comme fatalement, presque malgré lui. Tout avait pourtant commencé de manière exemplaire pour ce jeune citoyen soviétique né en 1939 en Asie centrale, dans la République socialiste soviétique de Kirghizie, où sa famille, issue de la diaspora slave, avait été envoyée à la fin du xixe siècle par l’administration de l’Empire russe afin d’y construire des infrastructures. Après la Seconde Guerre mondiale, la famille Pliouchtch revient s’établir en Ukraine. C’est là que le jeune Leonid s’en va au sanatorium traiter sa tuberculose osseuse, suit assidûment les cours dispensés aux Soviétiques de son âge, devient athée et pudibond (grand tabou que le sexe en URSS), se demandant comment le camarade Staline a pu avoir des enfants et reculant devant cette interrogation sacrilège. À Odessa, où il fait son collège, il voue un culte à la dénonciation (c’est l’enseignement du totalitarisme), s’absorbe dans les activités du komsomol (les Jeunesses soviétiques), se porte volontaire dans les Brigades d’assistance aux gardes-frontières, des bandes d’adolescents déployées dans la campagne pour « traquer les espions ». Il part aussi à la chasse aux prostituées, aux spéculateurs de devises, aux « hippies », repérables à leurs cheveux longs. Bref, Leonid Pliouchtch, à l’adolescence, est dans les meilleures dispositions pour accomplir une carrière modèle de KGBiste ou d’apparatchik.
Mais les désillusions commencent. À vingt ans, le voilà instituteur, il ouvre les yeux, constate la pauvreté des campagnes, la médiocrité du système d’enseignement, l’ignorance de ses collègues, leur alcoolisme, et l’alcoolisme des élèves. Sa voie est ailleurs. Cette prise de conscience coïncide avec la rencontre de Tatyana. Elle a deux ans de plus que lui, elle travaille dans les domaines de l’éducation et de la psychologie, sujets qui passionnent Leonid. Ils sont faits l’un pour l’autre ; ils se marient ; le couple s’installe à Kyiv, alors que Leonid décide de reprendre ses études. Il s’inscrit à l’université, en mathématiques. Son appétit intellectuel est insatiable ; il étudie le matérialisme historique, l’économie politique socialiste, se fascine pour le yoga et la télépathie, mais aussi pour le mécanisme des jeux. Il lit beaucoup Gogol, cet Ukrainien refoulé ; Tolstoï, l’anarchiste passif ; Böll, Remarque, Camus, Beckett et Saint-Exupéry – Le Petit Prince restera son livre de chevet. Le réalisme socialiste en littérature le déçoit, voué à avorter car, dit-il, « la littérature est allégorique par nature, seules les images artistiques riches de significations multiples survivent dans le temps ». Parallèlement, il découvre les poètes ukrainiens contemporains : Ivan Dratch, Mykola Vinhranovsky, futurs Soixantards, tout proches de lui…
En 1962, diplômé, Leonid Pliouchtch rejoint l’Institut de Cybernétique, où il travaille sur l’analyse mathématique de processus biologiques. Membre du komsomol de l’Institut, il est nommé propagandiste officiel. Certes, la réalité soviétique n’est pas à la hauteur de ce qu’on en dit dans les manuels, mais pour autant, Leonid est-il déjà dissident ? Non. Il lui manque quelques dessillements décisifs, dont la découverte du mensonge des chiffres. En tant que propagandiste, le mathématicien est astreint à donner des « séminaires de philosophie » et accède à des sources interdites au public. L’URSS produit largement plus de locomotives à vapeur que les États-Unis. Encore un triomphe du système, tant qu’on ne sait pas que l’Ouest roule déjà en locomotives électriques…
Les samvydav et autres papiers sulfureux achèvent tout juste de brûler, en ce 15 janvier 1972, lorsque le KGB fait irruption chez les Pliouchtch. Leonid est arrêté.
L’année 1962 marque l’apparition des samvydav politiques. Ceux-ci traitaient jusqu’alors de littérature, de religion, de douce critique. Leonid lit Internationalisme ou russification ? d’Ivan Dziouba, qui l’éclaire sur la nature néocoloniale du soviétisme. La langue devient litige : « À la bibliothèque de l’Académie des sciences, m’étant adressé [en ukrainien] à un camarade qui faisait la queue, j’ai entendu ces paroles étranges : “Parlez donc en langue humaine” [c’est-à-dire en russe]. » Dès 1968, Leonid verse dans la dissidence active. Il multiplie les voyages entre Kyiv et Moscou, exportant les samvydav ukrainiens et rapportant sous son manteau les nouveautés diffusées en Russie. Il se procure les minutes des procès des dissidents tant ukrainiens que russes, quand il n’y assiste pas en personne. L’arbitraire est par trop voyant pour croire encore en la justice, mais Leonid demeure légaliste. Il respecte les lois de l’État, pour d’autant plus obliger celui-ci à respecter sa constitution théorique. L’épisode du Printemps de Prague – les chars soviétiques écrasant la tentative tchécoslovaque de construire un socialisme à visage humain – le dégoûte et le radicalise : il ressent une « insoutenable honte à être citoyen soviétique et marxiste ».
Les samvydav et autres papiers sulfureux achèvent tout juste de brûler, en ce 15 janvier 1972, lorsque le KGB fait irruption chez les Pliouchtch. Leonid est arrêté. Son fils aîné lui dit au revoir. Le plus jeune dort encore. Tatyana vient de partir au travail… Les époux ne se reverront pas avant un an et demi. Leonid est incarcéré à Kyiv, pendant trois mois. Il sera l’une des victimes de la psychiatrie punitive – l’internement des dissidents dans des structures de santé mentale. Il subit un examen psychiatrique, puis, transféré à Moscou, il oscille entre la prison de Lefortovo, celle des détenus politiques, et l’Institut Serbsky, dédié à la psychiatrie médico-légale, où il subit son deuxième examen.
L’internement
Neuf mois plus tard, il est convoqué devant Andreï Snezhnevsky (1904-1987), le grand manitou de la psychiatrie en URSS. C’est au Dr Snezhnevsky que l’on doit l’invention du concept de schizophrénie « torpide » ou « à évolution lente », dont le principal atout est qu’elle peut se diagnostiquer chez n’importe qui, ce qui la rend particulièrement utile dans le domaine de la psychiatrie punitive. La moindre divergence entre le comportement d’une personne et la conduite officielle de l’homo sovieticus théorique, elle-même constamment redéfinie, est considérée comme un symptôme de morbidité. S’intéresser à des choses très différentes (comme dans le cas de Leonid, les mathématiques, la littérature, le sens métaphysique de l’existence, ou la théorie des jeux) suffit à être désigné schizophrène. Le médicastre, toujours imposé, décide seul du sort de l’interpellé devenu « patient ». En outre, pour la vitrine extérieure, il n’y a pas de camps en URSS, pas de répression, pas de dissidents, simplement quelques égarés, des fous. Snezhnevsky en personne appose le diagnostic final : « Schizophrénie torpide, désordre paranoïaque caractérisé par le messianisme, les idées réformistes, les troubles émotionnels et une attitude non critique envers sa maladie. » Le lendemain, Leonid Pliouchtch est renvoyé à Kyiv, où il est incarcéré à la prison de Loukianivska. Son procès a lieu à huis clos et en son absence. Le 16 juillet 1973, il est transféré à l’hôpital-prison de Dnipropetrovsk (désormais Dnipro), en Ukraine, où il est interné comme malade mental en raison de « la nature spécialement dangereuse de ses activités antisoviétiques ».
Dans une lettre adressée à Tatyana peu après son internement, Leonid annonce qu’on s’apprête à lui administrer de l’halopéridol – une molécule prescrite pour les cas de schizophrénie ou de psychose aiguë. « J’ai observé les effets sur les autres. Brrrr3. », commente-t-il. La première injection a lieu le jour des retrouvailles du couple, le 22 août, quand Tatyana se présente au parloir. Ce jour-là, Leonid montre déjà les premiers signes d’abrutissement psychique. Un mois plus tard, le projet porte déjà ses fruits : « À cause de ce qu’on me donne, je dors la plupart du temps. Sinon j’erre comme si j’étais sous l’eau » écrit-il à un ami. Le 22 octobre, lors de la deuxième visite de son épouse, après deux mois de traitement, le « patient » est méconnaissable. Tatyana le raconte dans la lettre de protestation qu’elle adresse au directeur du département des Institutions de travail correctif du ministère de l’Intérieur d’Ukraine : « Il parle avec difficulté, en phrases incohérentes […] il essayait de soutenir la conversation, de répondre aux questions, parfois les yeux clos. Mais il est épuisé de l’intérieur, à bout. Leonid a commencé à avoir du mal à respirer, il a déboutonné sa chemise mais ses doigts ne lui obéissaient plus ; il a commencé à avoir des convulsions, sa face était tiraillée de tics, il ne maîtrisait plus les mouvements de ses bras et de ses jambes […] il a demandé à abréger la visite. Dix minutes avant la fin, on l’a emporté. » Deux semaines plus tard, elle reçoit pour réponse : « Durant votre visite du 22 octobre 1973, votre mari était dans son état normal, il ne souffrait d’aucun désordre d’élocution ni d’aucune convulsion. Un docteur était présent durant votre entretien. »
Tatyana Pliouchtch apprend a posteriori que son mari a été transféré dans la section no 9, réservée aux « patients violents » qui reçoivent des doses d’halopéridol trois fois par jour. Les aides-soignants battent régulièrement les patients, les volent. Un jour, certains infirmiers simulent une tentative de viol sur l’un d’entre eux atteint de phobie sexuelle. Une douche leur est accordée tous les sept à dix jours. La cour de promenade, un espace grillagé où ils prennent théoriquement l’air une heure par jour, est couverte de vomissures – effet secondaire des traitements. C’est dans cette cour que Leonid Pliouchtch parle de temps à autre à Viktor Rafalskyi (1918-1997), ukrainien et détenu politique comme lui, sain d’esprit mais diagnostiqué « schizophrène ». Rafalskyi détient le record de longévité en psychiatrie punitive : vingt-huit ans. La présence des malades véritables, sans parler des médicaments (on lui prescrit de l’insuline, quoiqu’il ne soit pas diabétique, ou de la trifluopérazine, un antipsychotique utilisé dans le traitement de la schizophrénie, ou encore… de la pénicilline) l’empêchent de lire. « Pourquoi lui envoyez-vous des livres ? s’étonnent les autorités. Il n’est pas capable de les lire. » Ses lettres deviennent de simples messages, cessent bientôt. Leonid perd la santé, l’espoir, la raison.
La cause semble perdue. Jusqu’à l’entrée dans la boucle d’Andreï Sakharov, frais lauréat du prix Nobel de la Paix.
Tatyana Pliouchtch a sauvé son mari. Elle écrit à la direction de l’hôpital de Dnipropetrovsk, au KGB, au Procureur général, à Amnesty International, au Comité international des mathématiciens, à l’Association internationale des juristes, à l’Association mondiale des psychiatres, et même au Dr Snezhnevky, dont elle obtient une audience en rusant. Rien n’y fait. La cause semble perdue. Jusqu’à l’entrée dans la boucle d’Andreï Sakharov, frais lauréat du prix Nobel de la paix (quoiqu’il ne fût pas autorisé à aller à Stockholm chercher son prix) et dont la voix porte. Le physicien et dissident russe est au courant du sort de Leonid. À sa suite, la section française du Comité des mathématiciens organise des actions de soutien, qui culminent en octobre 1975 à la Mutualité. Cinq mille manifestants de tous horizons politiques se rassemblent pour exiger sa libération (avec la significative absence du PCF et de la CGT, peu soucieux de critiquer le grand frère soviétique). S’ensuit une pression internationale accrue.
L’émigration vers la France
En novembre 1975, contre toute attente, Tatyana Pliouchtch reçoit une convocation au ministère de la Santé d’Ukraine. Elle y apprend que sa demande d’émigration (autrement dit, son expulsion hors d’URSS) a été acceptée. C’est miraculeux. Mais où est le piège ? On l’envoie sur-le-champ à l’OVIR, le département des Visas et de l’Enregistrement, où le parcours du combattant administratif est étonnamment facilité. Les Pliouchtch obtiennent leurs visas pour l’Autriche le 30 décembre 1975 et perdent simultanément leur citoyenneté soviétique. Ils ont dix jours pour quitter le pays. Mais pourquoi Leonid est-il toujours dans l’hôpital-prison de Dnipro ? Il est libéré au dernier moment.
Au poste-frontière entre la RSS d’Ukraine et la Hongrie, le 9 janvier 1976, des agents du KGB escortent Leonid à la gare une heure avant le départ du train. Le mathématicien est blafard, vacillant, déformé par les neuroleptiques, mais vêtu d’un costume flambant neuf, de boutons de manchettes et d’une cravate avec son épingle. C’est que les citoyens soviétiques (et même les ex-citoyens) se doivent d’être aussi élégants que les Occidentaux : contrairement à ce que disent leurs calomnies, on ne manque de rien à l’Est. Tatyana arrache à son mari ces vêtements Potemkine. Le KGB a poussé le cynisme jusqu’à offrir au « patient » une séance d’UV pour qu’il ait moins mauvaise mine, raconte Michel Broué, mathématicien français qui hébergea Leonid à sa libération. Alors que Moscou les aiguillait vers Israël (« sionisme » oblige !), Leonid et Tatyana s’installent en France, comme le firent de nombreux dissidents soviétiques, tels Natalia Gorbanevskaïa (diagnostiquée « schizophrène torpide »), Victor Fainberg (quatre ans de psychiatrie punitive), Vadim Delaunay, Andreï Siniavksi ou encore Tatyana Khodorovitch, qui œuvra beaucoup pour la libération de Leonid.
La lutte contre le totalitarisme soviétique se poursuit depuis la France. Leonid Pliouchtch sait que l’instauration d’un État de droit passe nécessairement par la démocratie et le respect des droits de l’homme. Membre dès 1969 du Groupe d’initiative de défense des droits de l’homme, il rejoint en 1977, après sa libération, le Groupe d’Helsinki4. Mais à ce combat pour les libertés fondamentales s’ajoute, pour le dissident ukrainien, la lutte pour l’émancipation nationale. Il faut non seulement décommuniser, mais aussi décoloniser. Au sein de l’empire soviétique, Leonid n’appartient pas à la République socialiste fédérative soviétique (RSFS) de Russie, mais à la République socialiste soviétique d’Ukraine. Il n’est pas russe, il est ukrainien ; son combat s’inscrit dans cette dimension historique.
L’Ukraine est vassalisée à Moscou depuis le xviie siècle. C’est une « nation sans État », patiemment assujettie, culturellement spoliée, depuis des siècles, jusqu’au soviétisme compris. Lorsque l’Ukraine accède à l’indépendance en 1991, les Pliouchtch, comme l’ensemble des Ukrainiens, ont de quoi se réjouir, mais il s’agit alors de faire en sorte que le scénario ne puisse jamais se répéter. Après le tsarisme et le soviétisme, après la Communauté des États indépendants (CEI) version Gorbatchev et les conceptions néochauvines de Soljenitsyne5, le danger d’une nouvelle cannibalisation est réel. Il faut se détacher définitivement de l’empire, refuser la vision féodale au profit d’une communauté démocratique de citoyens, tourner le dos aux méthodes du KGB (désormais FSB) pour embrasser l’État de droit, fuir l’idée d’une hypothétique puissance eurasienne, centralisée à Moscou et tôt ou tard russifiante ; choisir en revanche une Union pacifique et prospère, respectueuse des individus comme des minorités, c’est-à-dire, en résumé, partir « loin de Moscou » pour aller vers l’Europe. « Les intérêts objectifs de l’Ukraine et de l’Europe, de l’Ouest comme de l’Est, coïncident sur ce point. L’Ukraine indépendante est impossible non démocratique […] L’Ukraine démocratique est une puissante alliée de l’Europe dans les régions de la mer Noire et de la Méditerranée, dans le Caucase et en Europe de l’Est6. », écrit notre homme deux ans après l’indépendance. Un point de vue qui, depuis trente-cinq ans, n’a pas pris une ride. Bien au contraire.
Leonid Pliouchtch aura été très visionnaire. « L’empire [la Russie impérialiste, sous forme tsariste ou soviétique] est à tel point épuisé et vidé de sa substance qu’il est impossible de le faire renaître par quelque moyen que ce soit. L’indépendance de l’Ukraine est donc un fait accompli et irrévocable. Mais l’empire est encore suffisamment vivace pour pouvoir rendre difficile et sanglante la consolidation définitive de l’Ukraine7… »
Ainsi, deux années seulement après l’écroulement de l’URSS, Leonid pressentait déjà que la moindre parcelle d’énergie que la Russie parviendrait à retrouver serait inéluctablement employée à entraver, à défaire tout processus démocratique chez les États nouvellement indépendants plutôt qu’à résoudre ses propres problèmes. Il augurait du retour de l’impérialisme russe sous sa forme destructrice, armée, « sanglante », dont l’Ukraine, les pays baltes, la Pologne, ou encore la Géorgie seraient les premières cibles.
Cela se réalise sous nos yeux.
Leonid Pliouchtch s’éteint à Bessèges, dans le département du Gard, en juin 2015. Un an avant sa mort, l’histoire de l’Ukraine se poursuit avec la révolution de l’Euromaïdan, l’invasion et l’annexion illégale de la Crimée par l’armée russe et le début de la guerre du Donbass. Tatyana Pliouchtch meurt en novembre 2022. L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en était à son neuvième mois.
- 1. Voir la série des « Soixantards ukrainiens » [en ligne], Esprit, mars 2026.
- 2. Au sujet de Mykola Khvyliovy et de la Renaissance fusillée, voir l’enquête en quatre volets : « La Renaissance fusillée et l’Ukraine actuelle » [en ligne], Esprit, juillet 2024.
- 3. Citations extraites de l’ouvrage de Tatyana Khodorovitch (sous la dir. de), The Case of Leonid Plyushch, trad. Marite Sapiets, Peter Reddaway et Caryl Emerson, Boulder, Westview Press, 1976.
- 4. Le Groupe d’initiative pour la défense des droits de l’homme en URSS est fondé en 1969 à Kyiv par une quinzaine de dissidents, dont l’ukrainien Leonid Pliouchtch et le tatar de Crimée Moustafa Djemilev (né en 1943). Les accords d’Helsinki sur les droits de l’homme sont signés en novembre 1976. Le Groupe ukrainien d’Helsinki a pour but de surveiller l’application de l’accord en URSS.
- 5. Sur l’impasse des propositions politiques de Soljenitsyne pour l’aménagement de l’espace post-soviétique, voir Leonid Pliouchtch, Réponse à Alexandre Soljenitsyne, trad. Nina Kehayan, La Tour-d’Aigues, L’Aube, 1991.
- 6. Leonid Pliouchtch, Ukraine, à nous l’Europe !, trad. de l’ukrainien par Maria Malanchuk, Monaco/Paris, Éditions du Rocher, 1993, p. 223.
- 7. Ibid., p. 300.