Trois jeunes Tatars de Crimée en vêtements traditionnels. Début XXe siècle. © 2025 Depo.ua
Trois jeunes Tatars de Crimée en vêtements traditionnels. Début XXe siècle. © 2025 Depo.ua

Le combat des Tatars de Crimée, d’hier à aujourd’hui - 1er volet

La Crimée des Tatars

La guerre néo-coloniale que mène la Russie contre l’Ukraine n’a pas débuté en 2022, mais en 2014, avec l’annexion de la Crimée par les troupes du Kremlin. Cette spoliation s’inscrit dans une tradition impérialiste multiséculaire, dont la principale victime fut la population autochtone, qui joue aujourd’hui un rôle important dans la lutte menée par l’Ukraine. Dans ce premier volet d’une série de trois articles, Anne et Laurent Champs-Massart, auteurs français résidant à Kyiv, reviennent sur l’histoire des Tatars de Crimée jusqu’à leur déportation en 1944 par le régime soviétique.


Mars 1953, le 5 mars précisément, un jeudi, restera une date faste pour les ennemis des totalitarismes. Ce jour-là, à Moscou, Staline ferme les yeux pour ne jamais les rouvrir. Combien d’apparatchiks et de camarades dévoués ont alors pleuré, combien de citoyens anonymes également, baisant la main qui pesait sur leur nuque, pour combien de larmes de crocodiles, et de joies exprimées derrière les portes bien closes ?

Staline passé dans l’autre monde, commence alors la compétition à la succession, et c’est Nikita Khrouchtchev, secrétaire du Comité central du parti communiste d’Ukraine depuis 1938, qui s’empare du pouvoir. La déstalinisation commence, la critique du culte de la personnalité, la recension des crimes de « l’homme d’acier », coupable de la mort de millions de personnes. Le 25 février 1956, un samedi, s’achève le XXe Congrès du Parti Communiste de l’Union Soviétique (PCUS). La dernière séance de ce Congrès se déroule à huis clos. Pendant quatre heures, Khrouchtchev monologue devant la nomenklatura et entreprend d’exposer les crimes du dictateur passé. C’est le fameux « rapport secret », lors duquel, pour la première fois, le régime évoque, pour les dénoncer, les déportations massives de peuples au sein de l’URSS. Dans la bouche de Khrouchtchev lui-même : « Nous voulons parler des déportations massives de peuples entiers (…) Ces mesures de déportation n’étaient justifiées par aucune considération militaire. Ainsi, dès la fin de 1943 (…) la décision fut prise et mise à exécution de déporter tous les Karatchaïs des terres sur lesquelles ils vivaient. À la même époque, fin décembre 1943, le même sort advint à toute la population de la république autonome des Kalmouks. En mars 1944, tous les Tchétchènes et tous les Ingouches ont été déportés et la république autonome tchétchène-ingouche liquidée. En avril 1944, tous les Balkars ont été déportés dans des endroits très éloignés du territoire de la république autonome kabardo-balkare (…) Les Ukrainiens n’évitèrent ce sort que parce qu’ils étaient trop nombreux et qu’il n’y avait pas d’endroit où les déporter. Sinon, ils auraient été déportés eux aussi. (Rires et mouvements dans la salle)1 ».

En effet, en 1944, année des grandes déportations de peuples par Staline, ce qu’on appelle ethniquement parlant les Ukrainiens chiffraient entre 25 et 30 millions. La réquisition d’un nombre suffisant de wagons à bestiaux aurait nui au bon transit ferroviaire de l’URSS encore en guerre. Quant aux Ingouches, aux Balkars, aux Tchétchènes, au Karatchaïs, aux Kalmouks, peuples du Caucase, comptant chacun entre cinquante et deux cents mille âmes, quant aux Coréens et aux Chinois de Mandchourie, aux Finnois d’Ingrie, aux Hémichis, aux Kurdes, aux Khemchines, aux Gagaouzes, aux Meskhètes, aux Ouroums, aux Moldaves, et aux minorités baltes de la RSS de Russie (la liste n’est pas exhaustive) tous ceux-là étaient suffisamment « peu » pour que les autorités envisagent leur déportation, et l’accomplissent.

Les Tatars de Crimée, pour leur part, chiffraient dans les 200 000 individus en 1944. « Amovibles », donc, ipso facto déportés. Et c’est d'eux, les Tatars de Crimée, eux qui portent la péninsule jusque dans leur nom, que notre série d’articles se propose de parler. Leur tragédie passée, leur fragile présent, la place qu’ils tiennent dans la lutte menée actuellement par l’Ukraine pour recouvrer sa souveraineté territoriale, laquelle détermine notre avenir commun, en tant qu’Européens.

Par le décret du 11 mai 19442, alors que les dernières troupes d’occupation allemandes évacuent la péninsule, Staline signe l’ordre de déportation des Tatars de Crimée. Quelques jours plus tard, le 18 mai, avant l’aube, l’opération commence, minutieuse et gigantesque, d’une coordination implacable, qui mobilise 32 000 agents du NKVD, appuyés d’unités d’infanterie mécanisées, se déployant à la vitesse d’une salve de mitrailleuse à travers toute la péninsule. À la campagne comme à la ville, depuis le littoral jusqu’au sommet des montagnes, toutes les demeures des Tatars sont forcées, les habitants rassemblés, qui s’entendent annoncer qu’ils partent, qu’on les emmène, qu’ils sont déportés, qu’ils ont un quart d’heure pour rassembler des affaires, des vivres, qu’il n’y a d’exception pour personne, ni pour les Tatars ayant servi dans l’Armée rouge, ni pour les familles de ceux encore au front. « La déportation des Tatars de Crimée (…) comportait une vilénie toute particulière : le gouvernement soviétique déportait la population civile à un moment où la partie masculine, servant dans l’Armée rouge, continuait à se battre sur les lignes de front pour ce même pouvoir soviétique » écrit Moustafa Djemilev, premier président du Medjlis (l'organe représentatif des Tatars), dissident de l’époque soviétique et actuel député d’Ukraine3. On les embarque dans des camions, direction les gares, où les wagons à bestiaux les attendent. On les y parque, on scelle les portes métalliques, les convois s’ébranlent, soixante-sept au total, sinistres et longues chaînes de fourgons sans fenêtres, qui prennent le chemin de l’exil, mais où précisément ? Les raflés n’en savent rien, quelque part, vers l’est, quoi qu’il en soit.

Le plan d'expulsion de la population tatare de Crimée du district de Simferopol pour les 18 et 19 mai 1944 (signé Cheredega). Source : avr.org.ua

Le surlendemain, le 20 mai, à quatre heures de l’après-midi, l’opération est achevée. 190 000 Tatars de Crimée, selon les sources soviétiques elles-mêmes4, ont été chargés dans les trains. Toute une population dispersée sur un territoire de 27 000 km², rassemblée, et emportée en soixante heures : cette déportation passe pour la plus rapide de l’histoire. En moins de trois jours est déraciné un peuple présent depuis des siècles sur cette terre qu’il nomme la Yasil Yurt, la « Patrie verte ».

Présents ici depuis des siècles en effet, car l’ethnogenèse des Tatars de Crimée est ancienne. Elle est composite, ce peuple est feuilleté, filigrané comme les bijoux qu’il fabrique. Originaires de l’Orient steppique, ces Tatars se fixent sur la péninsule au XIIIe siècle. Ils se mêlent aux persistances scythiques, à celles des Huns, des Goths, des Khazars, des Petchénègues, mais aussi aux présences hellènes, génoises et vénitiennes, venues de la mer et possédant des comptoirs sur la côte. Vers 1430, les Tatars de Crimée établissent leur khanat, qui existera plus de trois siècles, jusqu'en 1792. Leur ascendance turcique transparaît jusque dans leur drapeau contemporain, un vaste champ bleu ciel, du bleu du Dieu-Ciel révéré par les animistes des steppes, et frappé au guindant supérieur d’un tamga jaune, c’est-à-dire un monogramme, un signe, servant chez les anciennes populations nomades à l’identification des clans.

 

Le sceau du khanat (XVIe) avec en son centre le tamga encore utilisé aujourd’hui comme emblème des Tatars de Crimée. Dynastie Giray, domaine public.

Mais pourquoi Staline s’en est-il pris à cette population autochtone, placée malgré elle sous la botte de l’Empire russe depuis un siècle et demi ? Les raisons invoquées sont multiples. La première est la traîtrise. Traîtres au peuple soviétique, les Tatars de Crimée furent déclarés tels, accusés d’avoir collaboré avec l’Allemand, durant l’occupation de la péninsule de 1941 à 1944. Au vrai, ils furent soumis à la politique de la carotte et du bâton plutôt que des collaborationnistes forcenés. Réquisitions de matériel par la Wehrmacht, utilisation d’individus comme boucliers vivants lors des mouvements de détachements militaires à travers des maquis particulièrement dangereux pour les occupants, exécution de civils en représailles aux actions des partisans soviétiques, tel fut le lot commun pour la population, dont la majorité ne faisait qu’attendre que l’orage passe. Et puis : « au nom de quoi les Tatars de Crimée, transformés en minorité sur leur propre sol par une longue occupation russe, intégrés de force à un système qu’ils avaient rejeté par leur vote et par les armes lors de la révolution, soumis à la terreur stalinienne pendant dix ans, auraient-ils dû ressentir une quelconque loyauté envers le régime ou l’État qui les avait ainsi traités ?5 » Le collaborationnisme de quelques-uns, au surplus, ne justifierait jamais le châtiment de tout un peuple. Nous n’avons pas fusillé l’intégralité des Français pour les agissements des gestapistes et d’un Laval.

En second lieu, Staline suspectait les Tatars de velléités indépendantistes. Et si ce peuple se toquait d’autodétermination et choisissait de se détacher de l’URSS, soit pour l’indépendance politique de la péninsule, soit pour un rattachement à la Turquie, la traditionnelle rivale de Moscou ? En 1944, Staline n’excluait pas un conflit avec Ankara dans un futur plus ou moins proche. Les Tatars de Crimée, longtemps vassaux des sultans de la Porte, musulmans eux-mêmes, et ethniquement turciques, semblaient au dictateur des traîtres imaginables, au surplus d’avoir été des traîtres imaginés.

« La Turquie, traditionnelle rivale de Moscou », vient-on d’écrire, et sans doute faut-il s’arrêter là-dessus pour comprendre la continuité des persécutions dont les Tatars de Crimée sont victimes. La même géostratégie s’observe entre Catherine II, qui annexe pour la première fois la péninsule à l’Empire de Moscou, et Staline, qui la russifie tout à fait (et Vladimir Poutine par la suite, qui l’annexe une seconde fois et la russifie derechef, cf. 3e volet). La rivalité entre la Russie et la Turquie est multiséculaire. Elle a pour enjeu l’accès à la mer Noire et son contrôle. La jouissance de ports sans glaces, telle est l’obsession de la politique étrangère russe depuis le XVIe.

Nova et Accurata Tartariae Europae seu Minoris et in specie Crimeae, Matthäus Seutter (Augsburg, 1740)

Tandis que les Romanov ouvrent leur fenêtre pétersbourgeoise sur la Baltique et s’approprient la Sibérie, les Tatars de Crimée, pour leur part, sont encore maîtres chez eux. Leur khanat couvre la péninsule et la déborde même amplement. Il englobe les régions du sud de l’Ukraine actuelle, depuis la Bessarabie jusqu’au Donbass. Cet ensemble reçoit un coup mortel lors de l'occupation de la Crimée par les troupes de l’Empire russe en 1783. Il disparaît définitivement moins de dix ans plus tard, avec la défaite de la Porte dans la guerre russo-turque qui suivit cette invasion. Nous sommes en avril 1792 ; par le traité de Iaşi, le sultan, Selim III, cède officiellement la Crimée à Catherine. La dynastie des khans de Crimée disparaît. La péninsule est rattachée à Moscou, et voilà l’Empire maître des rives nord de la mer Noire, la mer chaude si convoitée.

Démographiquement parlant, c’est alors le début de l’effondrement pour les Tatars. Sitôt l’annexion proclamée, Catherine entreprend la colonisation de son nouveau fief en y installant massivement des populations slaves. Le projet d’accaparement est lancé, la tendance ne s’inversera plus ; le XIXe siècle entier, puis le XXe dans la continuité, seront marqués par la russification à bride abattue de la Crimée, et de l’Ukraine dans son entier. Un siècle après l’annexion par Catherine II, les Russes ethniques sont aussi nombreux que les autochtones tatars dans la péninsule. Au début du XXesiècle, voilà ces derniers minoritaires. La Révolution de 1917, ses espoirs fugaces d’émancipation générale, n’y changera rien. La fraternité des peuples demeurera lettre morte. Un Empire se substitue à un autre : « Cet Empire [celui des tsars], est mort dès 1916-1917, et son existence ultérieure aura été autre — totalitaire, la vie après la mort, l’Empire soviétique vampirique », écrit Léonide Pliouchtch6, dissident ukrainien qui connaissait son sujet. C’est ainsi que Staline, en prolongation directe de la politique ethnique de Catherine, signe l’ordre de déportation des Tatars hors de Crimée. Après l’opération, les Tatars demeurant en Crimée sont 46 (quarante-six), des femmes, pour la plupart, mariées à des Ukrainiens ou des Russes. Signe que l’ethnicité est au cœur du projet : les Grecs, les Arméniens, les Bulgares sont déportés hors de la péninsule un mois plus tard, en juin 19447.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, entre les combats, la Shoah par balles, mais surtout la déportation intégrale des Tatars, la péninsule de Crimée a perdu les deux tiers de sa population. Celle-ci dégringole de 1 130 000 individus en 1939 (dont 218 000 Tatars8) à moins de 400 000 à la fin de 1944. Dans l’ensemble, il ne reste que des Russes, ainsi qu’une minorité d’Ukrainiens. Les régions du sud, où les Tatars étaient majoritaires, égrainent les villages fantômes et les champs à l’abandon. Les autorités soviétiques ne perdent pas une seconde : une grande campagne de propagande est lancée dans la RSS d’Ukraine et la RSFS de Russie pour inciter les agriculteurs, les viticulteurs, les maraîchers, la main-d’œuvre diverse et variée à venir s’installer en Crimée. Le bétail, bovins, chèvres, moutons, et les chevaux, tout ce cheptel abandonné au moment de la déportation revient aux nouveaux arrivants. Les kolkhozes sont désormais majoritairement peuplés de Slaves, qui en obtiennent l’usage « à perpétuité » selon le décret du Comité régional de Crimée, signé en octobre 1944. Quant aux traces culturelles de la présence multiséculaire des Tatars, elles sont vouées à un effacement rapide. Dès la fin de l’année 1944, les lieux sont dotés de noms russes au détriment de la toponymie tatare. La langue tatare perd son statut de langue officielle. Le territoire, dans la foulée, est dépossédé de son statut de République Socialiste Soviétique Autonome et devient partie de la République Socialiste Fédérative Soviétique de Russie (oukase du 30 juin 1945). Les livres en langue tatare sont destinés à l’autodafé, les édifices religieux à devenir des magasins, des salles de cinéma, ou sont détruits. La réécriture est en marche, le rôle des Tatars dans l’histoire de Crimée est minimisé. Ils apparaissent désormais dans la Grande Encyclopédie Soviétique (bol'shaya sovetskaya entsiklopediya) comme les figurants folkloriques d’une Crimée proclamée comme russe depuis « toujours ». Dans la seconde édition (1974) de l’Encyclopédie soviétique ukrainienne, ils ne figurent tout simplement plus.

Mais nous sommes toujours en mai 1944. Et les voici, les 200 000 Tatars de Crimée arrachés à leur Patrie verte, parqués dans des wagons à bestiaux, roulant vers un lieu d’exil inconnu.

 

  • 1. Une traduction de ce discours est disponible en français sur le site de l’Université de Sherbrooke, Québec, Canada. Traduction.
  • 2. Décret secret soviétique n°5 859, émis par le Comité d’État pour la Défense de l’URSS.
  • 3. Goulnara Bekirova, Un demi-siècle de résistance, les Tatars de Crimée, de la déportation au retour (1941-1991), trad. I. Dmytrychyn, M. Deschanet, M. Starinska, l’Harmattan, 2018. Préface de M. Djemilev, p 11.
  • 4. Communication du 20 mai 1944 de Kolubov et Serov (députés soviétiques pour l'Ukraine) à Beria : "Nous vous informons par la présente que l'opération d'expulsion des Tatars de Crimée, qui a débuté conformément à vos instructions le 18 mai de cette année, s'est achevée aujourd'hui, 20 mai, à 16 heures. Un total de 180 014 personnes ont été expulsées, chargées dans 67 trains (…) Ainsi, 191 044 personnes de nationalité tatare ont été enlevées à la République socialiste soviétique autonome de Crimée."
  • 5. Iaroslav Lebedynsky, La Crimée, des Taures aux Tatars, l'Harmattan, 2014, p 161.
  • 6. Léonide Pliouchtch, Réponse à Soljenitsyne, trad. Nina Kehayan, éd. de l’Aube, 1991, p.9.
  • 7. On évalue à 16 000 le nombre de déportés grecs, à 9 800 celui des Arméniens, à 12 600 celui des Bulgares. (Chiffres Ukraïner.net).
  • 8. Selon les chiffres de Beria lui-même (télégramme du 25 avril 1944 à Staline).