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Débattre est encore possible, penser est toujours nécessaire

Esprit, une revue au XXIe siècle

Si nous poursuivons l’aventure d’Esprit, c’est que nous croyons à l’intelligence collective, qui se nourrit moins de certitudes que de l’espoir d’une transformation choisie du monde.

La parution ces jours-ci d’un numéro qui célèbre le 40e anniversaire du Débat, en même temps qu’il annonce sa fermeture, est l’occasion de réfléchir à ce qui fait aujourd’hui la pertinence et la vitalité de la forme revue. Car le constat ne peut être simplement mélancolique. En France, et ailleurs dans le monde, des revues s’éteignent mais d’autres naissent. D’autres encore se poursuivent et se transmettent, cherchent à renouveler le geste inaugural de leurs fondateurs, avec fidélité et imagination.

Au tournant du xxie siècle, l’environnement des revues s’est profondément modifié. On pense bien sûr au bouleversement qu’a représenté le numérique. Mais ce dernier agit davantage comme un révélateur et un accélérateur de dynamiques structurelles, qui transforment en continu le métier d’éditeur de revue : la concentration à l’œuvre dans les secteurs de l’édition et de la presse, l’accélération du rythme médiatique et éditorial, la spécialisation croissante de la recherche et des savoirs académiques, ou encore la précarisation de nombreux métiers intellectuels. Disposer du temps et de la liberté de contribuer à une revue, aujourd’hui, n’a plus rien d’une évidence.

Dans un environnement dont toutes les coordonnées ont changé, les revues pourraient-elles rester les mêmes ? Souvent considérée comme un objet caractéristique de la vie intellectuelle du xxe siècle, la revue procède d’une ambition plus ancienne, celle de l’ouverture d’un espace public où circulent la connaissance et les opinions. Un numéro de revue est toujours le produit d’un lieu et d’un moment culturels donnés, qui ont permis que se cristallisent, au moins dans une formulation provisoire, certaines idées. Il a partie liée, par nature, avec la confrontation des points de vue qui est au cœur des sociétés démocratiques. Ni le style ni la ligne d’une revue ne peuvent se figer, au risque de se fossiliser. En 2022, Esprit aura quatre-vingt-dix ans. Pour que son aventure se poursuive, il faut réinscrire l’impulsion des générations précédentes dans le moment présent. Il faut s’attacher à l’esprit de la revue, plutôt qu’à sa lettre.

Esprit fut et reste d’abord un collectif pluridisciplinaire d’hommes et de femmes prêts à la discussion, et parfois au désaccord. Un collectif animé par une certaine idée de l’engagement, où la dignité de la personne humaine, la question de la justice et de l’injustice, celle de la démocratie et des institutions occupent une place centrale. Un collectif ouvert à la diversité des savoirs et des représentations du monde, de la philosophie au cinéma, de l’anthropologie à la poésie contemporaine. Pour importants qu’ils soient, ces attachements ne suffisent cependant pas à définir Esprit. Faire une revue est un geste qui procède d’abord d’un manque. C’est se sentir orphelin d’une certaine vision du monde, dont on a pourtant besoin et à laquelle on va chercher à donner corps. Esprit est née en 1932, dans une décennie de tourmentes, et ses fondateurs étaient lucides sur les périls qui montaient de toutes parts, menaçant l’humanité même. Mais ils ne se reconnaissaient pas dans les clivages idéologiques de l’époque. Rejetant le « désordre établi », ils cherchaient un nouvel espace pour penser.

Aujourd’hui que les grands récits ont disparu, le manque demeure. Alors que le débat intellectuel se polarise, souvent à coups de raccourcis et d’anathèmes, nous avons toujours besoin d’un espace de confiance dans la possibilité même de l’échange, où la discussion s’élabore dans le temps, laissant place aux doutes et aux inflexions. Où l’on peut penser, y compris affirmer ou s’indigner, sans craindre l’assignation. Esprit est un des lieux de ce débat. Demeure aussi la conscience que nous vivons dans un monde dangereux où se dessinent de nouvelles figures de l’adversité. Dans le prolongement de son histoire, la revue porte une attention particulière aux phénomènes de régression démocratique, à l’instrumentalisation du droit et au recul des libertés, à la montée des autoritarismes. Elle s'attache également à défricher des questionnements nouveaux et parfois radicaux. Les impasses du capitalisme financier ou le pouvoir des algorithmes sont au cœur de numéros récents, comme l’engagement pour une raison écologique. Esprit entend aussi les revendications portées par différents mouvements sociaux en faveur d’un universalisme concret et incarné, qui ne nie pas les différences et œuvre à l’émancipation, en droit comme en fait.

Rester ouvert aux soubresauts d’un monde en mouvement exige aussi de s’interroger sur les formes de la revue. Hybride, celle-ci a toujours tenu à la fois du journal et du livre. Livrée à date fixe, elle constitue un rendez-vous, un repère. Mais dans un débat public diffracté par le numérique, il lui faut savoir jouer de temporalités différentes. La publication en ligne permet d’attirer l’attention, dans le flux toujours accéléré de commentaires, sur des textes susceptibles de ralentir la cadence ou de proposer un pas de côté. Loin de n’être qu’une contrainte, l’outil numérique permet d’expérimenter d’autres types d’intervention, de croiser les références et de réinscrire les questionnements actuels dans une certaine épaisseur du temps. Le texte peut s’y articuler avec d’autres écritures, visuelles ou sonores, à même d’exprimer une sensibilité ou un jugement critique. Il y a là une manière de renouveler une tradition forte à Esprit, que d’être un lieu d’élaboration et de rencontres, porté par la curiosité et l’engagement de ses lecteurs et auteurs, d’artistes, de chercheurs et d’acteurs de la société civile.

Et c’est sans doute là que se trouve l’essentiel. Si nous poursuivons l’aventure d’Esprit, c’est que nous croyons à l’intelligence collective, qui se nourrit moins de certitudes que de l’espoir d’une transformation choisie du monde. Si nous poursuivons l’aventure d’Esprit, c’est que nous croyons que les revues sont un des lieux où peut se formuler, dans les idées et la culture, un horizon en commun.

Anne-Lorraine Bujon

Directrice de la rédaction de la revue Esprit. Ancienne élève de l’École normale supérieure, agrégée d’anglais, elle a étudié puis enseigné la littérature américaine, avant de se spécialiser dans l’animation du débat d’idées. Également chercheure associée à l’Ifri, elle s’intéresse en particulier aux questions d’histoire politique et culturelle des États-Unis.…

Anne Dujin

Rédactrice en chef de la revue Esprit, Anne Dujin est politiste de formation. Après avoir travaillé comme chercheuse au CRÉDOC, elle se tourne vers les revues et le journalisme d’idées. Elle a collaboré au supplément « Idées » du Monde. Elle est également poète : voir son recueil L'ombre des heures (L'herbe qui tremble, 2019).…