Parlement israélien (Knesset) à Jérusalem - Wikimedia Commons
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Les Palestiniens d’Israël face aux élections législatives

À l’ombre des élections législatives du 27 octobre se tient une partie invisible de la société israélienne : les Palestiniens et Arabes qui vivent en Israël. Comment comprendre leur comportement électoral ? Laissés pour compte et ostracisés, ils peuvent aussi devenir faiseurs de rois.


Pour comprendre le comportement électoral des arabes israéliens, il faut d’abord rendre compte de la fragmentation de l’identité palestinienne. L'analyse de l’arrière-plan idéologique, constitutionnel et politique sioniste sur lequel ce comportement se construit permet de mieux saisir la place et le rôle des partis arabes dans le jeu politique israélien. Nous pouvons ainsi mieux comprendre le comportement électoral des abstentionnistes, dont le geste relève, d’une part, de l’indifférence à l’égard d’institutions qui les marginalisent et, d’autre part, de l’affirmation politique d’une citoyenneté non-sioniste.

Fragmentation de l'identité palestinienne

L’identité palestinienne est matériellement morcelée, selon qu’elle s’exprime de Gaza, de Cisjordanie, de Jérusalem ou d’Israël. Gaza vit sous la cloche de l’occupation, du blocus, du massacre génocidaire et de la déréliction sanitaire, sociale, militaire et politique. La Cisjordanie est écrasée par un régime d’apartheid, au sens strict du terme, c’est-à-dire un espace social et politique dont les différentes composantes sont assujetties à des droits différents et discriminatoires, de même qu’elle fait face au nettoyage ethnique et à la fragmentation territoriale. Jérusalem-Est, dont les habitants palestiniens ont un statut d’étrangers, est sous la pression, entre autres choses, d’expropriations et confiscations foncières permanentes, de discriminations au travail et de mesures restreignant la possibilité du regroupement familial. En Israël, dans les frontières de 1967, la minorité palestinienne, sous le couvert d’une citoyenneté complète, connaît la discrimination systémique, entre désintérêt économique, social, juridique et policier, et procès en déloyauté, traîtrise et entente avec l’ennemi.

En arrière-plan de ce morcellement identitaire : la « Loi fondamentale : Israël, État-nation du peuple juif » de juillet 2018. Plusieurs des dispositions de cette loi, qui a valeur constitutionnelle en droit israélien, méritent plusieurs commentaires. Tout d’abord, l’article en vertu duquel « la Terre d’Israël est la patrie historique du peuple juif », « l’État d’Israël est le foyer national du peuple juif » et « le droit d’exercer l’autodétermination nationale (…) est propre au peuple juif ». Cette disposition, dont le périmètre d’application, entre terre, patrie, État et foyer, est ambigu, fait des Palestiniens un groupe politiquement secondaire et exclut toute revendication à l’autodétermination de leur part. Ensuite, l’article en vertu duquel « Jérusalem, entière et unifiée, est la capitale d’Israël », qui dénie le caractère singulier de Jérusalem-Est et relègue ses habitants palestiniens au statut de « résidents permanents », c’est-à-dire d’étrangers, à ce titre exclus des élections législatives. De même, l’article en vertu duquel « la langue de l’État est l’hébreu », tandis que « la langue arabe a un statut spécial dans l’État », alors qu’elle était une langue officielle précédemment. Enfin, et non des moindres, l’article selon lequel « l’État considère le développement des colonies juives comme une valeur nationale et agira pour encourager et promouvoir leur création et leur renforcement » fait des territoires palestiniens extérieurs aux frontières de 1967 des zones d’expansion constitutionnellement légitimes et susceptibles de tomber, à terme, sous le coup des autres règles de cette loi fondamentale.

Dans ce contexte, peu de raisons pour les Palestiniens de manifester beaucoup d’intérêt pour les élections législatives israéliennes du 27 octobre 2026. La nature fondamentalement militaire de la « Sparte du Proche-Orient », pour reprendre une expression de Benjamin Netanyahu, n’augure pas d’un changement d’attitude radical à l’égard des conflits armés régionaux et de leur résolution. La défiance généralisée à l’égard de la « cinquième colonne » arabe ne laisse pas présager de lendemains qui chantent pour ceux qui s’appellent souvent eux-mêmes les « Palestiniens de l’intérieur ». Le tournant ethnico-religieux, voire suprémaciste, de la société israélienne laisse peu de place aux chantres d’une société sécularisée, égalitaire et multicommunautaire. La colonisation est un processus qui a connu une accélération terrifiante, bien qu’elle ne date pas, loin s’en faut, du gouvernement sortant. Les Palestiniens ont toutes les raisons de penser que le résultat changera peu à leur condition. Il en allait de même avant le 7 octobre 2023, quand les mouvements sociaux contre les réformes illibérales du gouvernement d’extrême-droite avaient échoué à les mobiliser, eux qui, déjà, faisaient le constat amer que la démocratie israélienne n’avait eu de cesse, dans la pratique, de les laisser pour compte. On peut rappeler, à cet égard, que nombre de décisions de la Cour suprême favorables à des parties palestiniennes sont restées sans lendemain, le gouvernement ayant pour politique quasi-officielle de les ignorer.

Dans un contexte de « droitisation structurelle » de la société israélienne, où la compétition électorale oppose désormais différentes composantes de la droite plutôt que des projets politiques véritablement antagonistes (64 % des Israéliens juifs se définissent comme appartenant à la droite, contre 21 % au centre et 15 % à la gauche), les rivalités entre Netanyahou, Eisenkot, Bennett et Lieberman portent davantage sur le leadership, les questions sécuritaires et les modalités de gouvernement que sur une remise en cause de l’occupation, de la colonisation ou des politiques à l’égard des Palestiniens. Les principales formations sionistes partagent ainsi, malgré leurs divergences, un cadre politique qui laisse peu de place à la reconnaissance de droits nationaux autres que ceux du peuple juif.

Il n’y en a pas moins, parmi les Palestiniens, un débat politique, qui se concentre traditionnellement sur l’unité des partis arabes, la mobilisation électorale et le nombre de sièges susceptibles d’être obtenus à la Knesset. Deux orientations principales sont distinguées : celle de la Liste commune, privilégiant la défense des droits collectifs et nationaux, et la confrontation politique parlementaire ; celle de la Liste arabe unie, davantage tournée vers la participation aux coalitions et l’obtention d’avantages économiques et sociaux concrets. Ces stratégies traduisent des conceptions différentes des possibilités offertes par l’intégration au jeu institutionnel israélien.

Les Palestiniens dans le jeu politique israélien

D’un strict point de vue électoral, les Palestiniens d’Israël, dont la prochaine représentation à la Knesset est évaluée à quatorze ou quinze sièges, occupent une place stratégique et marginale. Elle est stratégique, dans la mesure où le rapport de force entre les deux blocs principaux du paysage politique israélien est tel qu’aucun ne semble capable de former une majorité de soixante-et-un sièges à lui seul. Leur capacité à gouverner sera donc fonction des alliances qu’ils pourront former, soit en constituant un gouvernement d’union nationale (exercice dans lequel le Premier ministre actuel s’est toujours fait remarquer par sa capacité à phagocyter son allié), soit en recourant à l’appui des listes arabes. En ce sens, les partis arabes pourraient se transformer en faiseurs de roi, sans qu’il ne soit besoin qu’ils intègrent le gouvernement. Ce soutien extérieur, qui pourrait même anticiper la formation d’un gouvernement, rendrait possible l’élection d’un nouveau président de la Knesset et de commissions parlementaires, et l’adoption d’une série de lois entamant le détricotage des politiques autoritaires entreprises par la coalition de Netanyahu. La place des partis arabes est en même temps marginale, parce que pratiquement aucun des partis « juifs » n’envisage, avant les élections du moins, de les intégrer à un quelconque gouvernement.

Pour les Palestiniens, ces élections ne se résument cependant pas à une compétition pour le pouvoir, mais soulèvent aussi des questions fondamentales de représentation, d’appartenance nationale et de légitimité politique. Ces questions sont au cœur de la problématique de l’abstention. Dans le temps, la participation électorale palestinienne a fortement varié : 64, 8 % en 2020, 44, 6 % en 2021, 53, 2 % en 2022. L’abstention ne doit cependant pas être assimilée exclusivement à l’indifférence politique, à la désillusion ou à une insuffisante mobilisation des électeurs. Sans nier l’existence de ces motivations, il existe une autre explication : le refus de voter peut constituer un acte politique délibéré, exprimant le rejet du système sioniste et le refus de réduire l’identité palestinienne à la citoyenneté israélienne. L’abstention peut ainsi manifester une appartenance nationale revendiquée et une contestation de la légitimité des institutions étatiques.

Pour les Palestiniens, ces élections ne se résument cependant pas à une compétition pour le pouvoir, mais soulèvent aussi des questions fondamentales de représentation, d’appartenance nationale et de légitimité politique.

La présence de députés palestiniens à la Knesset est fréquemment présentée comme une preuve du caractère démocratique et pluraliste d’Israël. Or, cette représentation coexiste avec un ordre étatique qui privilégie l’appartenance nationale juive et ne reconnaît pas les Palestiniens comme collectivité nationale bénéficiant de droits égaux. Le boycott électoral peut dès lors être compris comme un refus de contribuer à la légitimation démocratique de cet ordre politique.

Le vote et le boycott comportent des significations multiples. Participation et abstention apparaissent comme deux réponses politiques possibles à une même situation structurelle : celle de citoyens disposant de droits électoraux individuels, mais contestant, à des degrés divers, les conditions de leur reconnaissance nationale et de leur appartenance à l’État, sans parler des questions de marginalisation et discrimination économiques et sociales. L’analyse de la performance électorale des partis arabes, pour importante qu’elle soit dans la constitution de la prochaine majorité parlementaire en Israël, doit être complétée par une prise en compte du rapport que la participation aux élections entretient avec les questions de citoyenneté, d’identité nationale, de représentation et de légitimité institutionnelle.