Zelensky à Boutcha en 2022
Zelensky à Boutcha en 2022

Survivre, c’est vaincre

Dario Battistella, professeur de science politique à Sciences Po Bordeaux, est un spécialiste des relations internationales. Son ouvrage La guerre Russie-Ukraine propose une analyse réaliste des raisons, du déroulement et de la portée de la guerre Russie-Ukraine1.

Entretien avec Dario Battistella

Selon l’approche réaliste, les relations internationales sont anarchiques et il n’y a pas de progrès possible. Le réalisme, la guerre en Ukraine mais aussi notre réveil suite à un certain assoupissement idéaliste sont donc brutaux. Avez-vous le sentiment de jeter un pavé dans la mare ?

En proposant une analyse réaliste de la guerre Russie-Ukraine, je jette en effet une sorte de pavé dans la mare, en tout cas en France. Je me situe dans la discipline des relations internationales qui, en France, est relativement marginale depuis que Raymond Aron en a posé les fondements. Ceux qui lui ont succédé ont été influencés par Marcel Merle, qui a publié sa Sociologie des relations internationales en 1974, pour montrer que nous vivons dans un monde « transnational » plutôt qu’interétatique : il s’intéresse aux acteurs non étatiques, et ses disciples feront leur le concept de soft power que Joseph Nye oppose au hard power2. La génération qu’il a formée a donc, dans une certaine mesure, oublié Raymond Aron. Par contraste, aux États-Unis, l’approche réaliste reste, sinon dominante, du moins très présente. Je jette un pavé dans la mare parce qu’il existe une croyance en une mondialisation heureuse, selon laquelle les forces du marché et la puissance civile européenne rejettent le recours à la force brutale dans le passé. Cette approche, qui peut se muer en idéologie, a été effectivement réfutée par la guerre Russie-Ukraine. Voyez la une de Libération le 25 février 2024, au lendemain de l’invasion : « L’impensable ». La guerre est non seulement immorale, mais elle est inconcevable : on ne pouvait pas s’imaginer qu’elle pût avoir lieu. Ceux qui croient en « la fin de l’histoire », à savoir le triomphe de la démocratie et des droits de l’homme, et l’obsolescence progressive de la guerre comme instrument de la politique étrangère3, oublient Clausewitz, selon qui « la guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens4 ». Par conséquent, le réalisme me paraît presque d’emblée pertinent : il a toujours affirmé pouvoir expliquer les guerres, et les événements actuels l’illustrent grandeur nature.

Ensuite, les intellectuels libéraux occidentaux, qui expliquent la politique étrangère des pays par leur régime politique, oublient les guerres que nos pays démocratiques mènent et qu’on appelle pudiquement des « interventions humanitaires ». Ils peuvent tenter de retomber sur leurs pieds en considérant qu’une guerre de conquête territoriale, comme celle que la Russie mène en Ukraine, appartient au passé, et qu’à l’inverse, nos guerres et nos présences militaires (au Kosovo en 1999, en Irak de 2003 à 2011, en Afghanistan de 2001 à 2021, en Libye en 2011…) sont des interventions humanitaires. Mais, du point de vue de la théorie des relations internationales, une guerre est une guerre, c’est-à-dire un recours à la force entre deux ou plusieurs belligérants, qui provoque plus de mille morts sur douze mois consécutifs, selon une définition consensuelle. On trouve toujours une justification pour mener de nouvelles guerres et dénoncer celles des autres. Comme cette approche me gêne, je vais à l’encontre de l’air du temps.

Vous expliquez que Poutine, qui prend toutes les décisions de politique étrangère de la Russie, poursuit les trois objectifs de la politique étrangère selon Raymond Aron : la sécurité, la puissance et la gloire. Mais la sécurité n’est-elle qu’une justification de la politique de puissance et la gloire une dimension immatérielle de la puissance ?

C’est Raymond Aron qui parle de la gloire comme dimension immatérielle de la puissance : c’est le fait que la puissance soit reconnue ou admirée par les États tiers5. J’associe donc la puissance et la gloire en les opposant à l’objectif défensif de la politique étrangère qu’est la sécurité.

Il existe deux conceptions de la puissance. Selon le sens commun, une grande puissance est un État qui a davantage de ressources matérielles que les autres, notamment en matière de démographie, de richesse économique et de capacités militaires. On peut y ajouter des éléments de puissance immatérielle, tels que l’union nationale et la qualité de la diplomatie (chez Hans Morgenthau6, contre qui Aron a en grande partie écrit Paix et guerre entre les nations). L’autre conception considère que la puissance est en externe ce que le pouvoir est en interne. On en trouve l’origine chez Max Weber, pour qui la puissance est la capacité d’imposer sa volonté à autrui7. Une telle puissance s’appuie sur la richesse économique et la capacité militaire, mais ne s’y réduit pas parce qu’elle est une relation : vous êtes puissant si vous parvenez à faire faire à l’autre ce qu’il n’aurait pas fait en l’absence de cette relation.

La Russie cherche à redevenir une grande puissance, au sens d’une capacité à imposer sa volonté dans son étranger proche, en l’occurrence les territoires de l’ancienne Union soviétique et de l’ancien empire tsariste. De fait, les discours de Poutine qui précèdent l’invasion, notamment le discours de Munich de 2007, revendiquent que la Russie fait partie des grandes puissances et qu’elle continue de contribuer à l’ordre international qui, d’après Poutine, doit être celui mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Ce qu’il veut, c’est être traité comme un égal par les Américains dans la gestion du monde.

Mais je réfute surtout l’approche en termes de sécurité de John Mearsheimer, qui voit dans la guerre une conséquence de l’obligation pour la Russie de se protéger contre la menace que représente pour sa sécurité l’intégration à venir de l’Ukraine à l’Otan. Personne n’a l’intention d’attaquer la Russie ! N’oublions pas que la Russie dans les années 1990 est descendue à moins de 10 % du produit intérieur brut américain. En 1994, les États-Unis ont soutenu le transfert des armes nucléaires ex-soviétiques stationnées en Ukraine à la Russie ; la Russie a été acceptée dans le Groupe des sept, qui est devenu le G8, de 1997 jusqu’à l’invasion russe de la Crimée en 2014. Il n’y donc a jamais eu d’humiliation de la Russie par les puissances occidentales. À ce propos, le président Macron considérait qu’il ne fallait pas humilier la Russie et, quand il s’est rendu en Russie le 7 février 2024, il a affirmé qu’il n’y aurait pas d’invasion si on garantissait la sécurité de la Russie (depuis, il a complètement changé d’avis). Mais Poutine ne raisonne pas en termes de sécurité, il raisonne en termes de grandeur russe. Il veut recréer la Grande Russie, dont il considère l’Ukraine, la Rus’, comme son berceau (comme le Kosovo pour Belgrade). Étant donné sa conception de l’histoire comme roman national, Poutine veut recréer la Russie éternelle – orthodoxe, slave et impériale.

Face aux armées russes se dresse une nation en armes, qui transforme l’espoir de Blitzkrieg en guerre d’usure. Et les buts de guerre initiaux sont ajustés au profit de la simple libération du Donbass…

Cette reformulation des buts de guerre par Poutine, au bout de quelques mois, est pour moi la preuve de la défaite de la Russie, si on s’accorde pour dire que la victoire consiste à atteindre les objectifs annoncés au début de la guerre (dénazifier et démilitariser l’Ukraine). Les Russes sont à nouveau à l’offensive et conquièrent tous les jours un petit village. Mais, par rapport aux objectifs de guerre initiaux, la Russie n’est pas près de gagner la guerre.

Selon vous, c’est surtout grâce à l’armée ukrainienne. Vous citez notamment Tocqueville : « Une longue guerre produit sur une armée démocratique ce qu’une révolution produit sur le peuple lui-même8. »

L’Ukraine s’est consolidée comme nation à l’occasion de l’invasion russe. En 2023, les sondages d’opinion montraient que même dans les territoires du Sud-Est – peut-être pas Donetsk et Louhansk, mais en tout cas Zaporijjia et Kherson –, une majorité d’Ukrainiens, y compris parmi la minorité russe, étaient favorables à l’idée de se battre contre l’envahisseur. L’unité nationale est personnalisée par Zelensky, qui a su communiquer et donner l’impulsion pour que son peuple se batte avec succès. Il ne faut pas oublier que l’Ukraine, entre son indépendance en 1991 et 2020, avait perdu entre 5 et 6 millions de personnes, une baisse démographique qui s’explique par d’importants flux migratoires en réaction à la morosité de l’économie, le chômage, la corruption et les faiblesses du système de santé. Mais la guerre a des effets sur un peuple démocratique, comme l’écrit Tocqueville. On ne lit souvent que la moitié de ce qu’il écrit : les démocraties ont du mal à se battre parce qu’elles sont des régimes (« la tyrannie de la majorité ») favorables à une vie douce et matérialiste. Cette lecture tronquée de Tocqueville explique l’idée qu’il faut durcir la législation pour combattre les ennemis (surtout externes) de la démocratie. Mais, selon Tocqueville, à la longue, dans une démocratie, comme les responsables de l’armée sont nommés pour leur compétence et non pour leur loyauté au chef, cela finit par retourner la situation. Et, en effet, l’histoire des guerres montre que les pays les plus démocratiques finissent par gagner la majorité de leurs guerres.

Qu’en est-il du peuple russe ? Vous évoquez la propagande et la répression, mais aussi des étincelles de résistance…

Dans leur majorité, les citoyens russes croient le discours que leurs gouvernant leur tiennent sur la supériorité de la Russie. Au-delà de quelques figures marquantes, la dissidence ne prend pas dans la population. S’ils en ont les moyens, ceux qui protestent quittent le pays. Les autres avalent la propagande du régime à longueur de journée. Pour les Russes, l’Occident les a toujours attaqués : la République des deux nations (polonaise et lituanienne) au début du xviie siècle, Napoléon en 1812, l’Allemagne impériale en 1914 et nazie en 1941… Il en va de même à l’est avec les invasions mongoles et tatares aux xiiie-xive siècles. La Russie est persuadée d’être la Troisième Rome, selon une croyance que l’on retrouve chez les doctrinaires du régime de Poutine (Alexandre Douguine, par exemple) et dont témoigne l’importance de l’Église orthodoxe.

Vous écrivez : « Ni le droit international ni l’interdépendance économique ne mettent en échec la guerre comme instrument de la politique étrangère. » Quel est le rôle du droit international ?

Si l’on regarde le concert européen des puissances après Napoléon et la Société des Nations puis l’Organisation des Nations unies, on voit que le droit international est établi par la puissance hégémonique qui, après avoir éliminé son adversaire (la France napoléonienne pour les Britanniques ; l’Allemagne nazie et le Japon impérial pour les États-Unis), établit un ordre qui consolide sur le long terme leur ordre (pax britannica, pax americana). Ainsi, le droit n’est utile que tant que les principales puissances – pour les Nations unies, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité – sont d’accord entre elles. Sinon, tout est paralysé. Dans le cas de la guerre Russie-Ukraine, l’Organisation des Nations unies est paralysée parce que la Russie met son veto à toute tentative de résolution au Conseil de sécurité pour condamner son action en Ukraine, de même que les États-Unis sont intervenus résolution onusienne au Kosovo en 1999 – avec leurs alliés de l’Otan, y compris la France donc – et en Irak en 2003 – avec une coalition ad hoc composée essentiellement des Britanniques. Le droit est instrumentalisé : quand il permet de légitimer une action, il est invoqué ; sinon, on s’en passe. Le général de Gaulle parlait déjà en 1960 de l’Organisation des Nations unies comme d’un « machin » quand celle-ci osait s’exprimer sur l’Algérie…

L’élection de Trump change-t-elle la donne ?

Le réalisme néoclassique permet de considérer la politique étrangère du premier mandat de Trump dans une certaine continuité avec celles d’Obama et de Biden. Ainsi, par exemple, Biden n’a jamais remis en cause les sanctions commerciales prises par Trump contre la Chine. Ce qui permet de comprendre le point commun aux trois présidents, c’est la position relative des États-Unis. Le pays a été l’hégémon, exerçant le leadership d’abord du monde occidental puis du monde entier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, grâce à sa supériorité économique et sa force militaire. Mais ce système unipolaire est remis en cause par l’ascension de la Chine. Par conséquent, les responsables politiques américains (Obama, qui avait lancé « le pivot asiatique » en 2011, détournant son pays de l’Europe au profit du Pacifique ; Trump avec sa guerre commerciale ; Biden retirant ses troupes d’Afghanistan, au terme d’une présence militaire américaine qui coûtait 150 millions de dollars par jour depuis vingt ans) préparent l’affrontement à venir contre la Chine, selon la théorie du cycle de puissance. Trump est donc confronté, comme les autres, au déclin relatif de l’hégémonie américaine. Mais sa politique consiste à essayer de sauver ce qui peut l’être, ce qui le conduit à être beaucoup plus unilatéral qu’Obama et Biden.

Un véritable changement aura lieu si Trump se met d’accord avec Poutine. Mais je ne pense pas que cela puisse avoir un effet significatif sur l’Ukraine, qui ne peut pas accepter la perte de ses territoires occupés (la Crimée exceptée, peut-être). L’Ukraine gagnera parce qu’elle refuse de perdre : « Survivre, c’est vaincre9 ».

Propos recueillis par Jonathan Chalier le 17 février 2025.

  • 1. Dario Battistella, La guerre Russie-Ukraine. Une analyse réaliste, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, coll. « Politique mondiale », 2024. Voir aussi D. Battistella, Paix et guerres au xxie siècle, Auxerre, Sciences humaines Éditions, coll. « La Petite Bibliothèque », 2011 ; Un monde unidimensionnel, 2e édition, Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Nouveaux débats », 2015 ; et, avec Jérémie Cornut et Élie Baranets, Théories des relations internationales, 6e édition, Paris, Presses de Sciences Po, coll. « Références » 2019.
  • 2. Marcel Merle, Sociologie des relations internationales, Paris, Dalloz, 1974 ; Joseph S. Nye, Jr., Le Leadership américain. Quand les règles du jeu changent, trad. Brigitte Delorme, Nancy, Presses universitaires de Nancy, coll. « Perspectives américaines », 1992.
  • 3. Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier homme, trad. Denis-Armand Canal, Paris, Flammarion, 1992.
  • 4. Carl von Clausewitz, De la guerre [1832], trad. Denise Naville, préface de Camille Rougeron, introduction par Pierre Naville, Paris, Minuit, coll. « Arguments », 1955, p. 67. Voir aussi Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, t. I : L’âge européen, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1976.
  • 5. R. Aron, Paix et guerre entre les nations [1962], Paris, Calmann-Lévy, coll. « Pérennes », 2004, p. 83-84.
  • 6. Voir Hans Morgenthau, Politics Among Nations: The Struggle for Power and Peace [1948], New York, McGraw-Hill, 1993.
  • 7. Max Weber, Économie et Société, t. 1 : Les catégories de la sociologie [1921], trad. sous la dir. de Jacques Chavy et Éric Dampierre, Paris, Pocket, coll. « Agora », 2003, ch. 1, § 16, p. 95 : « Puissance [Macht] signifie toute chance de faire triompher au sein d’une relation sociale sa propre volonté, même contre des résistances, peu importe sur quoi repose cette chance. »
  • 8. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique [1835-1840], t. 1, Paris, Flammarion, 1981, p. 337-341, cité dans D. Battistella, La guerre Russie-Ukraine, op. cit., p. 170.
  • 9. R. Aron, Paix et guerre entre les nations, op. cit., chapitre 22 : « Survivre, c’est vaincre ».