Une ordalie birmane
En Birmanie, un tremblement de terre a eu lieu dans une situation politique critique, qui fait de la gestion de la crise un enjeu de taille pour la junte au pouvoir. Cependant, cette dernière fait montre d’un usage pervers de l’aide humanitaire internationale. La catastrophe naturelle ne peut donc se lire que dans le contexte de la guerre civile.
Le 28 mars 2025, un tremblement de terre de magnitude 7, 7 frappe la Birmanie au cœur. L’épicentre en est localisé à l’ouest de la ville de Sagaing, sur la faille géologique nord-sud du même nom, de plus de 300 kilomètres de long, fracturant la marge orientale de la plaine centrale. Elle va de Mandalay, la dernière cité des rois birmans et la seconde agglomération la plus peuplée du pays, à Naypyidaw, la nouvelle capitale des juntes birmanes, et au-delà. Naypyidaw est située sur l’axe de communication est-ouest qui relie la Chine à l’océan Indien, en traversant la Birmanie. Elle a été édifiée là par les militaires, malgré la fragilité du sous-sol, en 2005, à grands renforts de contributions extorquées aux cronies et dans des dimensions mégalomaniaques, pour isoler les institutions du pouvoir de Rangoun, la turbulente capitale économique, située plus au sud, et pour tenter une expérience parlementaire restée de courte durée (2011-2021).
Le tremblement de terre a donc frappé sans véritable surprise une zone sismique mais vitale du pays. Le bâti et les infrastructures des villes principales ont été endommagés ou détruits dans des proportions importantes, jusqu’à 80 % à Sagaing, non loin de l’épicentre, faisant un nombre de victimes difficile à évaluer. Le chiffre officiel actuel, 3 800 morts, est en tout cas bien loin des modélisations produites par les services dédiés des institutions internationales : 40 000. À Mandalay et à Sagaing, notamment, la faiblesse des services de secours délivrés aux populations locales au lendemain de la catastrophe n’a permis de sortir des décombres que peu des victimes qui y étaient piégées. La population sinistrée, livrée à elle-même, n’a eu d’autres recours que de tenter de déblayer à mains nues, autour des signes de vie, avant d’abandonner les ruines. Depuis le 28 mars, on ne peut pas dire que grand-chose ait été fait par les services de l’administration pour améliorer le quotidien des gens, dormant dans la rue par peur des répliques. Il n’y a guère qu’à Naypyidaw qu’on a vu surgir les camps de tentes bleues de l’aide, malgré la mobilisation des donneurs.
Un événement sismique de cette ampleur, dans une région comprenant plusieurs centres urbains importants, serait une épreuve majeure pour n’importe quel pays, qui aurait du mal à s’en relever sans soutiens extérieurs. En Birmanie, cependant, la catastrophe naturelle survient dans une situation politique critique – largement ignorée de la communauté internationale –, qui fait de la gestion de la crise un enjeu de taille pour la junte au pouvoir – laquelle, aujourd’hui comme à des précédentes occasions, notamment celle du cyclone Nargis, en 2008, fait montre d’un usage pervers de l’aide humanitaire internationale. La catastrophe naturelle ne peut se lire que dans le contexte actuel de guerre civile sur laquelle elle jette une lumière crue et qui en sera nécessairement transformée, comme dans une ordalie.
La junte et les forces de la résistance
En effet, la zone concernée est aujourd’hui déchirée par le conflit ouvert qui a résulté du coup d’État militaire que Min Aung Hlaing, alors chef de l’état-major, a perpétré le 1er février 2021. Sous prétexte d’une fraude que rien n’est venu confirmer, le général a fait annuler les résultats du scrutin électoral de novembre 2020. Pour la seconde fois depuis la mise en place de la Constitution de 2008, la victoire éclatante allait au parti des démocrates, la National League for Democracy, dominée par l’opposante historique Aung San Suu Kyi, au détriment du parti de l’armée. Min Aung Hlaing a alors installé au pouvoir, sous sa direction, une nouvelle junte, le SAC (State Administration Council), décrété l’état d’urgence, fait emprisonner un certain nombre des nouveaux représentants élus, dont Aung San Suu Kyi, tout en promettant de nouvelles élections dont la perspective a sans cesse été repoussée depuis.
Le coup de force a tout de suite provoqué, dans l’ensemble du pays, le soulèvement des citoyens. Ils réclamaient haut et fort le respect de leur vote, ne pouvant se résoudre, dans leur large majorité, à renoncer aux avancées gagnées pendant l’expérience transitionnelle, malgré les tragédies dont la période avait été marquée, notamment celle du nettoyage ethnique des Rohingya dont les militaires s’étaient rendus responsables en Arakan. L’opposition vigoureuse de la population à l’idée que les militaires reprennent le pouvoir a, à son tour, entraîné la répression brutale des manifestations non violentes et du mouvement massif de désobéissance civile : l’opposition s’est alors transformée en une résistance armée, la Révolution du printemps, qui s’est avérée particulièrement résiliente, aussi puissante que composite. Les forces de la résistance comptent principalement le gouvernement parallèle formé virtuellement par des représentants élus, le National Union Government (NUG), des milices armées appelées People Defense Forces et des armées ethniques historiques, certaines en lutte contre le gouvernement central birman depuis les lendemains de l’Indépendance en 1948.
Ces forces de la résistance, dirigées par le NUG ont déclaré la guerre au SAC dès septembre 2021 et n’ont cessé depuis de gagner du terrain sur l’armée régulière, la Tatmadaw. L’opération 1027 a marqué une étape cruciale de leur lutte. Lancée en octobre 2023, à l’initiative de l’Alliance fraternelle – formée par trois groupes armés : Myanmar National Democratic Alliance Army (MNDAA), Ta’ang National Liberation Army (TNLA) et Arakan Army (AA) –, avec l’accord du NUG et, probablement, dans l’ombre de la Chine et de son proxy, l’armée des Wa, le succès de cette opération, qui a d’abord ciblé les centres d’escroquerie en ligne sévissant à la frontière de la Thaïlande, s’est étendu à tout le pays, permettant à la résistance de contrôler, selon les estimations, jusqu’à deux tiers du territoire national. La junte s’est ainsi retrouvée coupée de ses accès aux frontières, sur tous ses flancs, thaï, chinois et indien. Dans la plaine centrale aussi, où sont déployées les multiples forces des People Defense Forces, et dans la région de Sagaing, particulièrement touchée par le séisme, mais aussi à Magwé, la junte ne contrôle plus que les routes et les villes principales, malgré la formation de milices pro-gouvernementales dans certains villages, les Pyusawhti. Dans les périphéries, parmi d’autres États, l’Arakan, qui borde le golfe du Bengale à l’ouest et dont les musulmans rohingyas avaient été chassés en 2017 par les militaires birmans, est désormais aux mains de l’Armée arakanaise. Quant à l’État Karen, il a de longue date développé sa propre administration à la frontière de la Thaïlande. Lashio, l’importante capitale des États Shan du Nord, qui se trouve sur la principale route vers la Chine, figure une des prises les plus spectaculaires de l’Alliance, qui a résonné, en août 2024, comme un coup de semonce pour le SAC. La maîtrise militaire du sol par ce dernier est désormais réduite à peau de chagrin, ne couvrant que les plaines rizicoles du delta, autour de Rangoun et les principales villes de la plaine centrale, notamment Mandalay et Naypyidaw, dans lesquelles il se retrouve cerné. L’armée entretient cependant la terreur dans les territoires de la résistance en bombardant quotidiennement les villageois et en brûlant leurs maisons.
L’aide détournée
Le tremblement de terre a donc frappé un pays dévasté par la guerre civile : la population y souffre déjà de la faim, la sécurité des déplacements et des biens n’y est plus assurée, plusieurs dizaines de milliers de maisons y ont été brûlées, on y compte déjà plus de trois millions de personnes déplacées internes, et il est sujet à une hémorragie continue des jeunes générations, à la recherche de moyens de vivre ou fuyant la conscription générale. Cela rend problématique l’acheminement de l’aide, ce qui en fait une ressource disputée entre Naypyidaw, la capitale de la junte, elle-même détruite, et le reste de la zone touchée, en grande partie sous contrôle des forces de la résistance.
Le gouvernement militaire déclare cependant l’état d’urgence dans toute la région pour faciliter les opérations de secours et fait appel à l’aide internationale à la surprise des observateurs. Ces derniers ont en mémoire la crise de mai 2008, celle du cyclone Nargis à l’origine d’inondations dans le delta qui firent aux alentours de 140 000 morts. Pendant cette crise, le monde effaré observa la junte de l’époque (State Peace and Development Council, 1996-2011) refuser l’accès à ses côtes du bateau de l’USAid, faire traîner pendant de longues journées les autorisations, pour les ONG coincées à Rangoun ou à Bangkok, à accéder aux populations sinistrées et empêcher par tous les moyens la société civile de porter secours aux victimes : malgré la situation, le gouvernement des militaires maintint son projet de référendum de validation de la Constitution de 2008, prévu peu après, ignorant l’urgence. Pour cette junte, l’aide constituait d’abord un enjeu de politique intérieure dont il s’agissait d’empêcher que les citoyens s’en emparent.
Cette fois, Min Aung Hlaing en appelle sur le champ à l’aide internationale. La situation est de toute évidence différente, le pays étant en guerre civile déclarée et la junte en difficulté, il s’agit surtout de ponctionner la manne humanitaire à destination de leur capitale détruite, Naypyidaw. Les nouvelles qui nous parviennent au compte-goutte des villages de la région de Sagaing confirment qu’en dehors du domaine militaire, l’aide aux victimes est extrêmement réduite. La communauté internationale a cependant généreusement répondu à l’appel, jusqu’au président des États-Unis, Donald Trump, qui a promis son écot bien qu’ayant coupé le budget de l’USAid, ce qui affecte durement la vie des réfugiés birmans en Thaïlande. La Chine, l’Inde, l’Europe n’ont pas été en reste1. Mais Naypyidaw a vite posé ses conditions, l’aide devant passer par l’administration de la junte et les organismes la distribuant au niveau local devant être enregistrés par les services de l’État : autrement dit, l’acheminement des secours s’en trouve considérablement ralenti et se transforme en instrument de contrôle de la population.
Par ailleurs, Min Aung Hlaing emboîte le pas au NUG et à l’Alliance fraternelle qui, pour faire face à la situation d’urgence, ont promptement déclaré un cessez-le-feu faisant exception des impératifs défensifs. Le général ne peut pas faire moins et déclare lui aussi la suspension des hostilités, du 2 au 22 avril, d’autant que cette période est celle des célébrations du Nouvel an birman, Thingyan, auxquelles il ne veut pas renoncer. Malgré l’annonce, les organes médiatiques de la résistance font état de bombardements quotidiens pendant cette période, y compris et peut-être surtout sur les régions sinistrées ; ils continuent aujourd’hui encore, de plus belle, malgré la reconduction du cessez-le-feu par la junte jusqu’à la fin mai. Le cessez-le-feu pour raison humanitaire n’est, là aussi, que pure rhétorique.
Cependant, l’appel à l’aide de Min Aung Hlaing lui permet d’accéder à une forme de considération par les instances internationales, alors que son gouvernement est resté largement ostracisé depuis sa prise de pouvoir et n’est toujours pas reconnu, au moins par les chancelleries occidentales. Sous le coup d’un mandat international déposé par la Gambie auprès de la Cour pénale internationale, le général a aussi été privé de siège dans les instances de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) depuis qu’il a ignoré les demandes de la résolution en cinq points de Jakarta, en avril 2021, visant à trouver une voie de résolution au conflit. Or, pour la première fois depuis sa prise de pouvoir, il est engagé dans une série de rencontres internationales et, notamment, il doit se rendre à la rencontre des pays de la baie du Bengale (Bay of Bengal Initiative for Multi-Sectoral Technical and Economic Cooperation, BIMSTEC), à Bangkok, au début d’avril. Ignorant encore une fois l’urgence domestique, Min Aung Hlaing s’y rend et participe à des entretiens visant à parler de la résolution du conflit, entretiens voulus par le Premier ministre malais, Anwar Ibrahim, et placés sous les bons offices de l’homme d’affaire et ancien Premier ministre thaï, Thaksin Shinawatra.
Quel qu’ait été le contenu de ces entretiens, tirant parti de la catastrophe naturelle, le voyage à Bangkok semble indiquer le retour de la politique dite de « l’engagement constructif » par l’ASEAN. Pourtant, s’agissant des militaires birmans, cette politique n’a jamais fait la preuve de son efficacité. Mais le chef de la junte s’est aussi envolé vers Moscou, invité par Poutine à la célébration du 9 mai. Il s’agit de la cinquième visite de Min Aung Hlaing à Moscou depuis sa prise de pouvoir : il y achète les avions avec lesquels il bombarde sa population et y discute notamment d’un plan de développement d’énergie nucléaire civile depuis déjà 2021. Mais il s’agit de sa première visite officielle et il est accompagné du nouveau chef d’état-major, Kyaw Swa Win, et du ministre de la Défense, Maung Maung Aye, afin de parler aussi de coopération militaire.
À Moscou, le 9 mai, il a également rencontré Xi Jinping et a pu ainsi personnellement le remercier de l’aide de la Chine à l’occasion du séisme, alors que le premier convoi chinois d’équipes de secours a été bombardé par l’aviation militaire birmane à son arrivée à Lashio. La ville, située sur la principale voie commerciale reliant la Chine du Sud à la Birmanie, avait été prise à la junte en août 2024 par la MNDAA. Depuis, le flux commercial était obéré au détriment du grand voisin, qui n’a eu de cesse de faire pression sur cette armée ethnique, comme sur d’autres, pour qu’elle signe un accord avec la junte. Lashio est en effet au cœur de l’imbroglio actuel des relations ambivalentes et fluctuantes entretenues par la Chine avec la junte militaire et les différents segments de la résistance. Pour sécuriser ses intérêts en Birmanie, et tout particulièrement le corridor reliant la Chine du Sud à la baie du Bengale, passant par les États Shans du Nord, la Chine a usé de tous les moyens, coupant notamment l’armée ethnique de tous ses approvisionnements. Cette dernière s’est résolue, lors des dernières discussions qui ont eu lieu à Kunming le 28 avril, à remettre la ville à son gouverneur birman, celui-là même qu’elle avait mis en fuite en août 2024, avec comme garantie la présence des forces de sécurité chinoises qui ont pris position sur place. Il s’agit de la première interférence armée de la Chine en territoire birman, « à la demande de la junte » selon la communication officielle. Le général avait en effet bien des raisons de remercier Xi-Jinping ! En un mois, à la suite du tremblement de terre et dans le sillage de l’aide humanitaire, la scène diplomatique a bougé autour de Min Aung Hlaing, qui a confirmé dans l’avion du retour que son partenaire chinois soutenait son projet d’élections générales avant la fin de l’année.
Cependant, les victimes du tremblement de terre sont bien loin des intérêts du chef de la junte qui, à part une visite de l’hôpital détruit de Naypyidaw au lendemain de la catastrophe, ne s’est même pas donné la peine de se montrer sur les lieux les plus sinistrés. Comme en 2008, le projet de consolidation du pouvoir prend le pas sur les mesures urgentes de soutien à la population et de reconstruction.
Un signe ?
D’autres voies d’acheminement de l’aide sont possibles que celles, détournées ou suspendues, du SAC et elles ont été activées depuis le séisme, notamment à travers le NUG. Ce dernier s’autofinance, depuis sa formation en 2021, par le crowd-funding auprès de ses diasporas et de la population du pays, ne pouvant compter que sur ses forces propres. Souffrant lui aussi d’un manque de reconnaissance internationale, il a appris à se mobiliser en dehors des circuits officiels de la diplomatie. Après le tremblement de terre, il a commencé à mobiliser ses compétences et ses circuits pour acheminer de l’aide aux populations dans le besoin et la faire distribuer par des groupes de secouristes locaux. Les appels à donation circulent sur les réseaux sociaux, activant des réflexes de solidarité ancrés dans la société birmane qui leur doit sa résilience. Mais les destructions sont énormes et la reconstruction nécessite un plan d’envergure dans un cadre administratif stabilisé. En effet, les administrations centrales sont aujourd’hui éparpillées entre Naypyidaw, où Pékin a fait livrer des bureaux temporaires, Pyi Oo Lwin, où l’Académie militaire est retournée, et Rangoun, où certains services se seraient réinstallés.
Bien que Min Aung Hlaing n’ait pas été actif sur le théâtre des opérations de secours, il a cependant tout de suite exigé que le séisme soit renommé : alors que le nom de la faille de Sagaing lui avait naturellement été attribué, les médias de la junte se sont vus enjoints de le désigner plutôt comme le séisme de Mandalay. Le changement peut sembler futile. Certains analystes ont avancé qu’il s’agissait pour lui de rediriger le flux de l’aide vers Mandalay, qui relève du domaine militaire, plutôt que vers Sagaing, passé sous contrôle de la résistance, mais une autre interprétation a vu le jour sur les réseaux sociaux. Sagaing, en birman, peut se lire « l’armée qui plie » : le général aurait ainsi cherché, en changeant l’appellation, à en éloigner le présage néfaste, confirmant l’usage superstitieux des signes qu’on lui attribue. De manière plus large, un événement tel qu’un tremblement de terre est immédiatement interprété dans la culture birmane comme l’indice d’un désordre cosmique de vaste amplitude lié à la gouvernance et souligne à tout le moins la mauvaise posture du gouvernement.
Le séisme de Sagaing est-il le signe annonciateur d’une fin de règne ? Ou l’occasion pour Min Aung Hlaing de trouver des appuis auprès de ses grands voisins et alliés, se remettant ainsi en scène dans le concert des nations, dans une position de dépendance ? La résistance peut-elle s’affirmer comme une solution viable dans ce contexte ? Comme ailleurs dans le monde, l’avenir se lit en Birmanie sous un jour menaçant.
- 1. La Chine a envoyé 13, 9 millions de dollars d’aide, les États-Unis 9, l’Union européenne 13 et les Nations unies 5, alors que l’Inde envoyait un bateau chargé avec une équipe de quatre-vingt secouristes, comme d’autres pays asiatiques. Voir Su Mon Thant, “Myanmar earthquake: Why the junta has turned away aid ?” [en ligne], The Interpreter, 2 mai 2025.