Gestion des crises humanitaires : dépasser l’empathie sélective
Les malheurs du monde auxquels tentent de répondre les organisations humanitaires internationales sont trop massifs pour relever de la seule compassion versatile des sociétés civiles.
Mme Francesca Melandri, écrivaine et documentariste, s’est vue attribuer à Vienne le 7 mai 2025, le prix Bruno-Kreisky, du nom de l’ancien Chancelier autrichien. Ce prix, décerné par l’Institut Karl-Renner, récompense les services rendus à la cause des droits de l’homme. Dans son discours, la lauréate évoque l’empathie sélective que ressentent, dans son expérience, les opinions publiques pour les peuples en souffrance, l’amenant à qualifier cette compassion à géométrie variable d’« échec éthique colossal »1. Ce constat est réel, mais il attribue aux citoyens occidentaux un pouvoir surévalué dans leur capacité à peser sur la résolution des crises humanitaires.
Nous avons tous, dans notre entourage familial et social ou à travers les médias, expérimenté la prise de pouvoir de l’identité sur l’empathie de celles et ceux qui observent et qualifient les situations extrêmes dont ils sont informés. Ce mécanisme a des conséquences directes sur la générosité différenciée que chaque crise déclenche auprès des citoyens-donateurs. Tous les dirigeants d’ONG ont désormais acquis une pratique de ces mécanismes pour leurs organisations et dans la façon dont sont rédigés les appels de fonds par les services dédiés aux ressources financières. L’analyse du modèle économique traduit de façon arithmétique combien les émotions jouent un rôle clé sur des problématiques parfois dramatiques.
Nul n’échappe, y compris parmi les acteurs humanitaires, à de telles lectures controversées. Et gare aux traîtres qui oseraient s’affranchir de ces ressorts de l’intime ! Car s’abat alors sur eux la vindicte des gardiens des temples de l’histoire et des communautés. En particulier quand les prises de position évoquent la mémoire de drames qui ont essentialisé l’appartenance communautaire, au détriment des autres composantes sur lesquelles repose toute société humaine.
Deux figures de l’action humanitaire française ont récemment expérimenté à leurs dépens combien certains leur dénient aujourd’hui pour Gaza la liberté de parole qu’ils leurs attribuaient hier sur d’autres théâtres de guerre. C’est ainsi que Bernard Kouchner et Rony Brauman, au-delà de leurs désaccords politiques antérieurs, se sont retrouvés cloués au pilori, par presse interposée, pour haute trahison à l’identité communautaire à laquelle on veut les réduire. Dans le contexte actuel, il n’est pas inutile de rappeler que l’homme politique autrichien qui a donné son nom au prix évoqué avait beaucoup œuvré pour une reconnaissance mutuelle entre Israéliens et Palestiniens.
Mme Melandri pointe des spécificités dans le tableau qu’elle dresse de ses expériences. Elle le répète à plusieurs reprises et il convient de le souligner : son propos résulte de ses nombreuses observations des opinions publiques occidentales. Cette restriction de la focale n’est pas choquante en soi. Elle qualifie la sensibilité des médias et de leurs cibles dans l’environnement géographique et culturel qui fut jusqu’ici celui de sa vie professionnelle. Cette précision de périmètre est pourtant importante quand on sait que le mouvement humanitaire international est lui-même très largement dominé par des acteurs et des financements émanant d’un groupe restreint de pays occidentaux.
Pourrions-nous exprimer les mêmes regrets sur la place de l’identité si ce mouvement humanitaire était beaucoup plus ouvert dans le métissage des acteurs et des États qui lui donnent les moyens financiers d’agir ? Certainement, car il y a gros à parier que les constats sur le sentiment d’appartenance et la subjectivité qui en découle ont une dimension universelle. Pour autant, les conséquences politiques et financières ne seraient pas les mêmes pour les populations prises dans des crises aujourd’hui négligées.
Un système plus large produirait les mêmes inégalités de compassion, mais les nuancerait en permettant que face à une situation dramatique soient activé un éventail plus large d’identités empathiques. Qui, aujourd’hui en France, est capable de citer et de soutenir les quatre pays qui, avec Gaza, sont le plus concernés par des famines de grande ampleur : Soudan, Soudan du Sud, Yémen et Haïti ?
C’est précisément à cause des mécanismes identitaires que le modèle économique de l’aide internationale ne peut et ne doit pas reposer sur la seule générosité du grand public. C’est au multilatéralisme des États, avec toutes les fragilités qu’il montre et qui restent à dépasser, qu’il incombe de le faire. De façon stable depuis dix ans, 40% des besoins financiers annuels estimés nécessaires par les Nations unies ne sont pas recouvrés. Les citoyens, donateurs des ONG, contribuent en moyenne à environ 20% des dépenses globales engagées chaque année sur les terrains de crise (43 milliards de dollars en 20232), au profit de plus de 300 millions de personnes en 2023 et 2024. Face à cette équation, on ne peut se contenter du fait qu’un nombre restreint d’États contributeurs, dont les intentions ne sont pas toujours dénuées d’arrière-pensées géostratégiques, et qu’une générosité du public à géométrie variable prétende donner au système humanitaire les moyens universels et équitablement répartis d’agir.
Comment ne pas voir, dans le brusque et massif retrait décidé par le président Trump, alors que les États-Unis étaient le premier contributeur mondial de l’aide, une raison supplémentaire et urgente de changer l’équation et d’élargir fortement la liste des pays donateurs, les financements et la gouvernance politique d’une solidarité internationale dont le fonctionnement est désormais obsolète ? Le système en vigueur est à contre-courant d’un monde qui a connu des changements en profondeur depuis la guerre du Biafra et l’émergence du « sans-frontiérisme ». Un système qui continue d’entretenir la mythologie d’une solidarité occidentale – présentée comme capable d’ubiquité dans son essence, mais pas dans les faits – n’est pas adapté à son temps.
Il faut prendre acte, une bonne fois pour toute, face aux malheurs du monde qui se cumulent, qu’il est temps de changer de logiciel pour relever les enjeux vitaux auxquels sont exposées des millions de personnes. Ils sont trop massifs pour relever de la seule compassion versatile des sociétés civiles. D’autant que ces dernières sont parfois influencées par une presse aux ordres ou muselées par des régimes autoritaires.
Malgré toutes les difficultés d’une telle ouverture politique sur le monde tel qu’il est, il n’y a plus d’autres solutions. C’est aussi une réflexion à laquelle nous invite le propos de la lauréate du prix Bruno-Kreisky. Sa description pessimiste ne doit pas induire une fatalité intangible.
- 1. Francesca Melandri, « L’empathie sélective pour les peuples en souffrance est un échec éthique colossal », traduit de l’anglais par Eric Chapsal, Le Monde, 28 mai 2025.
- 2. Niklas Rieger, Mike Pearson, Suzanna Nelson-Pollard et Elise Belcher, “Falling short? Humanitarian funding and reform” [en ligne], Development Initiatives, octobre 2024.