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Kimberle Crenshaw à Berlin en 2018, photo Mohamed Bardane
Kimberle Crenshaw à Berlin en 2018, photo Mohamed Bardane
Flux d'actualités

L’individu majoritaire n’existe pas

Remarques sur l’intersectionnalité

L’approche par l’intersectionnalité permet de décloisonner les différents systèmes d’oppression, afin de comprendre l’expérience de celles et ceux qui vivent à l’intersection de multiples identités perçues par la société comme minoritaires.

Jean-Michel Blanquer a déclaré vouloir mener un combat contre « une matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles, qui veulent essentialiser les communautés et les identités1 ». En tant que chercheuses française et américaine aux États-Unis, nous aimerions apporter notre éclairage sur les études de genre, les études raciales et ce concept tant décrié qu’est « l’intersectionnalité ».

Le citoyen français idéal

La France fait partie des pays qui ne recueillent pas de données concernant la composition ethnique ou religieuse de sa population. Ce choix est fondé sur la conviction que les catégories que nous utilisons pour décrire la réalité la façonnent en retour. Ainsi, selon cette logique, des statistiques ethniques conduiraient à renforcer, voire à créer des divisions ethniques. Cette crainte s’enracine dans l’histoire de la nation française, en particulier l’expérience de la Second Guerre mondiale, en particulier la complicité du gouvernement de Vichy dans la Shoah. L’absence de statistiques vise donc aussi à empêcher que de telles atrocités puisse se reproduire.

Le mot « race » charrie, dans la langue française, des préjugés hérités du racisme scientifique : il présuppose qu’il existe différentes races de personnes et que nous n’appartenons pas tous à la même espèce. Par conséquent, en 2018, le Parlement a modifié la Constitution pour ajouter l’expression « distinction de sexe » et supprimer le mot « race » de son article Ier, selon lequel la République « assure l’égalité de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Cette décision, à laquelle s’opposaient les députés d’extrême droite, a été saluée par les parlementaires d’outre-mer. Il n’est donc pas étonnant que nous soyons surprises d’entendre le mot « race » prononcé dans le cadre de la lutte contre le racisme de l’autre côté de l’Atlantique.

Pour les Français, les pratiques américaines de reconnaissance des différences et de recueil de données raciales renforceraient le racisme. À l’inverse, le meilleur moyen de lutter contre les discriminations serait d’éliminer complètement les catégories raciales. Cette approche est partagée par de nombreux mouvements qui œuvrent pour une société dans laquelle la couleur des gens deviendrait invisible à long terme. Cette façon de penser a donné naissance au citoyen français idéal, dont les affiliations communautaires ne doivent pas être rendues visibles en public.

Les identités multiples

Au contraire, la tradition pluraliste anglo-saxonne repose sur la reconnaissance des identités particulières de chaque citoyen. Ainsi, aux États-Unis par exemple, il est considéré normal de recueillir des statistiques sur la religion ou l’origine ethnique afin de mieux servir les communautés perçues comme minoritaires, notamment par des politiques publiques appropriées. Il n’est donc pas surprenant que les études sur le genre, les études raciales et l’intersectionnalité se soient développées aux États-Unis. Ces domaines nous semblent pertinents pour aborder des problèmes cruciaux rencontrés par les démocraties libérales contemporaines.

Des recherches récentes ont ainsi révélé que les personnes qui possèdent des identités multiples, perçues comme minoritaires, subissent les discriminations et les préjugés fondés sur les identités de race et de genre (mais aussi de classe, de sexualité, de handicap, etc.) non pas séparément mais de manière simultanée, de sorte qu’elles sont susceptibles de connaître une plus grande exclusion sociale et économique.

Pendant longtemps, les perspectives d’individus dont les points de vue sont minoritaires ont été confinées dans des domaines d’étude étroits. Alors que le féminisme, par exemple, interrogeait et cherchait à remédier à la marginalisation sociale, politique et économique des femmes, il n’y avait pas d’espace pour étudier l’intersection de la féminité avec d’autres vecteurs de pouvoir.

Aujourd’hui, on s’aperçoit que dans des domaines qui peuvent sembler anodins, le manque de représentativité des femmes a des conséquences fatales2. Ainsi, les femmes ont 47 % plus de risques que les hommes d’être grièvement blessées (et 17 % de mourir) dans un accident de voiture, parce que les tests de collision utilisent des mannequins qui reproduisent le corps des hommes. De même, la plupart des médicaments ne sont testés que sur des hommes. Intégrer des femmes dans une équipe d’urbanisme réduit le risque de créer une zone urbaine si peu éclairée que la moitié de la population devra la contourner pour se sentir en sécurité. On assiste donc à une prise de conscience collective du fait qu’il est important de considérer tous les points de vue et toutes les expériences dans les domaines humains et sociaux. Les expériences des femmes ne sont pas seulement l’affaire du féminisme, elles doivent être inclues par défaut dans toute question humaine.

En ce qui concerne l’origine ethnique, des études ont montré que les personnes de couleur en France subissent des discriminations dans de nombreux domaines, tels que le marché de l’emploi, le logement, ou le système médical3. Une sage-femme de Guyane a ainsi choisi de ne pas annoncer à sa patiente qu’elle était séropositive, pensant qu’elle ne suivrait pas son traitement sérieusement parce qu’elle était noire. Possédant plusieurs identités perçues comme minoritaires, les femmes de couleur subissent souvent de multiples discriminations à la fois. Elles sont notamment les moins susceptibles d’être reconnues par les technologies de reconnaissance faciale, qui n’ont pas été suffisamment entraînées à « voir » leur genre et leur couleur4.

À l’intersection

L’intersectionnalité est un outil analytique qui permet de mieux comprendre comment les identités diverses d’une personne sont associées dans les expériences de discrimination et d’inégalité. Kimberle Crenshaw, qui a inventé le terme, a démontré qu’aux États-Unis, le féminisme s’est traditionnellement préoccupé des expériences des femmes blanches, tandis que les mouvements pour la lutte contre le racisme et les droits civils abordaient principalement les expériences des hommes noirs5. L’expérience singulière des femmes noires était donc souvent exclue de ces mouvements et rendues invisibles.

Crenshaw donne l’exemple du procès DeGraffenreid contre General Motors (1976) : l’entreprise avait entrepris un licenciement collectif pour motif économique. Selon le principe de l’ancienneté, toutes les personnes embauchées après 1970 avaient été licenciées. Or General Motors n’avait alors que commencé à employer des femmes noires. Cependant, le tribunal a déterminé qu’il n’y avait aucun motif de discrimination en vertu de la loi, puisque l’entreprise avait déjà recruté et retenu des hommes noirs, en général comme manutentionnaires – il n’y avait donc pas de discrimination raciale – et avait également déjà recruté et gardé des femmes blanches, habituellement secrétaires – il n’y avait donc pas de discrimination fondée sur le genre. L’approche par l’intersectionnalité permet ainsi de décloisonner les différents systèmes d’oppression, afin de comprendre l’expérience de celles et ceux qui vivent à l’intersection de multiples identités perçues par la société comme minoritaires.

Les structures de la société

Quelles sont les implications politiques de cette approche ? Si l’histoire a montré que n’importe quelle théorie peut être utilisée pour justifier un programme politique, il est important de souligner que cette focalisation sur les identités vise à combattre les préjugés et l’exclusion subis, notamment par ceux qui sont confrontés à de multiples formes d’inégalités sociales, à créer une société plus inclusive et à cesser de reprocher aux individus un racisme et un sexisme qui sont ancrés dans la société de manière structurelle.

Il y a quelques années, on considérait en effet le racisme ou le sexisme comme le fait de quelques individus, consciemment et parfois ouvertement racistes ou sexistes, qui croyaient, par exemple, à la supériorité de leur origine ethnique ou de leur genre. Dans cette perspective manichéenne, le racisme était une faute morale et les « gens bien » ne contribuaient pas aux discriminations6.

Notre compréhension du racisme et du sexisme a évolué avec la reconnaissance des préjugés inconscients : tous les individus adhèrent à des croyances dont ils n’ont pas conscience, qui sont enracinées dans la culture populaire et la société. Ce sont ces croyances inconscientes qui nous poussent, par exemple, à imaginer un homme blanc lorsque l’on entend « médecin », à ne pas accorder notre confiance aux femmes politiques et à attendre des garçons qu’ils aient de meilleures notes que les filles en mathématiques.

Ces dernières années, le prisme de compréhension des discriminations qui s’est imposé est celui du sexisme et du racisme systémiques, différent de la théorie des préjugés inconscients. Il définit le racisme institutionnalisé comme l’accès inégal aux ressources matérielles et au pouvoir7. Une politique urbaine peut ainsi être sexiste et raciste si elle produit des conséquences discriminatoires pour les femmes de couleur. Un logiciel de décision automatisé, comme les algorithmes de sélection des CV, peut être raciste ou sexiste, en dépit des bonnes intentions des ingénieurs qui l’ont fabriqué.

Cette manière de penser, en termes de structures de pouvoir et de structures symboliques plutôt qu’en termes d’intentions individuelles, constitue un pas décisif vers la construction de dynamiques sociales plus justes et apaisées. La plupart des conflits interpersonnels émanent du fait que les acteurs impliqués projettent des intentions les uns sur les autres. Bien entendu, il existe des situations dans lesquelles les intentions sont mauvaises et produisent des conséquences discriminatoires. La plupart du temps, cependant, il s’agit simplement d’un manque de connaissance et de perspective. Pour prendre un exemple, les médecins qui ont déterminé quels étaient les symptômes les plus courants d’un infarctus n’avaient pas l’intention d’oublier les femmes. Pourtant, les femmes, en particulier les femmes de couleur, meurent plus souvent de crise cardiaque à la suite d’erreurs de diagnostic, parce que leurs symptômes (une fatigue inhabituelle et des symptômes d’indigestion, notamment) ne sont pas les mêmes que ceux des hommes et sont considérés « atypiques ». S’assurer de la représentativité de points de vue divers dans tous les domaines revient ainsi à réduire les conséquences discriminatoires non intentionnelles.

Parmi les critiques de l’intersectionnalité, on trouve souvent, bien que non exclusivement, des membres de groupes relativement privilégiés et dont les perspectives particulières orientent les politiques sociales. On s’attend donc à ce qu’ils aient plus de mal que d’autres à accepter que, malgré les meilleures intentions du monde, ils puissent contribuer à un système discriminatoire. Non seulement ils ont peu de chances d’avoir eux-mêmes subi des discriminations graves, mais ils ne se croient pas non plus capables d’être racistes ou sexistes. Ils se sentent souvent marginalisés par de nouvelles théories qui leur semblent éloignées de leur propre vécu. Comme l’écrit Simone de Beauvoir, « La représentation du monde, comme le monde lui-même, est l’opération des hommes ; ils le décrivent du point de vue qui est le leur et qu’ils confondent avec la réalité absolue8. »

***

Afin de promouvoir un débat constructif et une société inclusive, nous devons accepter que les « gens bien », qui ne sont fondamentalement ni racistes ni sexistes, peuvent néanmoins, sans le savoir, soutenir des politiques racistes et sexistes, maintenir des structures racistes et sexistes et perpétuer une culture raciste ou sexiste. En réalité, l’individu majoritaire, abstrait, n’existe pas. La plupart des gens possèdent, dans leur identité, un élément qui leur donne une perspective singulière : un handicap, leur orientation sexuelle, leur milieu social, leur religion, leur genre, etc. Derrière le voile de l’universalité abstraite se cachent des expériences vécues, particulières et distinctes, qui sont les clefs de la construction d’une société juste et inclusive.

  • 1. Voir Norimitsu Onishi, “Will American ideas tear France apart? Some of its leaders think so”, The New York Times, 9 février 2021.
  • 2. Voir Caroline Criado Perez, Femmes invisibles. Comment le manque de donnés sur les femmes dessine un monde fait pour les hommes, trad. par Nicolas Dupin, Paris, First, 2020.
  • 3. Voir Stéphane Carcillo et Marie-Anne Valfort, Les discriminations au travail. Femmes, ethnicité, religion, âge, apparence, LGBT, Paris, Presses de Science Po, 2018, « Le poids de la couleur de peau et de la religion », p. 93-114 ; Mathieu Bunel, Yannick L’Horty, Loïc du Parquet et Pascale Petit, « Les discriminations dans l’accès au logement à Paris : une expérience contrôlée » [en ligne], Rapport de recherche du TEPP, 2017 ; Estelle Carde, « Les discriminations selon l’origine dans l’accès aux soins », Santé publique, vol. 19, n° 2, 2007, p. 99-109.
  • 4. Voir Joy Buolamwini, Gender Shades: Intersetional Phenotypic and Demographic Evaluation of Face Datasets and Gender Classifiers, MIT Master’s Thesis, 2017.
  • 5. Kimberle Crenshaw, “Demarginalizing the intersection of race and sex: A black feminist critique of antidiscrimination doctrine, feminist theory and antiracist politics”, University of Chicago Legal Forum, n° 1, 1989.
  • 6. John F. Dovidio et Samuel L. Gaertner, “Color blind or just plain blind? The pernicious nature of contemporary racism” [en ligne], Nonprofit Quaterly, 21 juin 2017.
  • 7. Camara Phyllis Jones, “Levels of racism: A theoretic framework and a gardener’s tale”, American Journal of Public Health, vol. 90, n° 8, août 2000, p. 1212-1215.
  • 8. Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. I : Les faits et les mythes [1949], Paris, Gallimard, 2000, p. 235.