Courbet chez les Helvètes


Exposition au musée Rath d'art et d'histoire, à Genève : « Gustave Courbet - Les années suisses », jusqu'au 4 janvier 2015.

Au même moment, à la fondation Beyeler de Bâle, une exposition plus généraliste : « Gustave Courbet », jusqu'au 18 janvier 2015.

 

Quand Gustave Courbet meurt dans son exil suisse en 1877, Jules Vallès titre l'hommage qu'il lui rend aussitôt dans son journal : « La colonne [Vendôme] vient de perdre son otage ». En effet le peintre, qui avait ébranlé le monde académique dès 1851 avec son manifeste tonitruant (« Un enterrement à Ornans »), avait eu le mauvais goût de se vouloir aussi citoyen. Passe encore de refuser la légion d'honneur que lui offrait le Second Empire finissant : voilà qu'il s'engage à fond dans la Commune de Paris en 1871 et, sacrilège suprême, il ose demander le « déboulonnage » (néologisme promis à un bel avenir) de la colonne Vendôme, qui choquait son sens esthétique et sa conscience républicaine, pacifiste et internationaliste (« La question d'art n'est pour rien dans ce monument. C'est un fétiche à respecter »).

 

Résultat : six mois d'emprisonnement, ses deux ateliers, à Paris et à Ornans sa ville natale, saccagés, ses toiles et ses biens saisis, le monde de l'art et la Réaction politique ligués contre lui. Il risque à nouveau la prison. Il est seul; la République n'est pas encore installée, les futurs Impressionnistes n'ont pas encore mis au point les expositions de groupe. A l'été 1873, le Franc-comtois passe la frontière suisse  clandestinement et s'établit au bord du lac Léman.

 

Enterrement de première classe ? Beaucoup l'ont cru, et le cliché a la vie dure. Même Zola, qui avait salué sa révolution esthétique, le voit mort : « Pour Courbet, qui a eu la bêtise impardonnable de se compromettre dans une révolte où il n'avait aucune raison de se fourrer, c'est comme s'il n'existait pas, il vit quelque part en Suisse; voilà trois ans qu'il n'a rien produit de neuf ».

 

Erreur sur toute la ligne. Courbet est toujours vivant, sa verve et ses provocations intactes. Quand il s'offre un bain de minuit dans le lac en costume d'Adam, c'est par des jurons en patois local qu'il accueille la maréchaussée helvète venue l'interpeller. Il est comme chez lui, il est arrivé à bon port  - "Bon Port", c'est justement le nom de la maison pieds dans l'eau où il s'est fixé. Le régime politique suisse, démocratique et décentralisé, lui est très sympathique, il l'avait d'ailleurs expérimenté vingt ans auparavant, quand il venait voir son ami Max Buchon qui avait goûté aux joies de l'exil avant lui. Il sculpte et offre à ses hôtes plusieurs bustes allégoriques  qu'il baptise tantôt « Helvetia » tantôt « Liberté », une figure féminine robuste qu'il juge lui-même « brutale de façon et d'un effet superbe ».

      

Et il peint. Fasciné par l'eau sous toutes ses formes, il produit pendant les cinquante-trois mois de son séjour des vues du Léman d'une force égale à ses plus belles marines de Normandie, dans les heureuses années 1860. Et toujours la même variété. Son « Coucher de soleil sur le Léman » de 1874 respire le calme et la sérénité; la même année, dans sa « Vue du Léman par ciel nuageux » il capte finement l'étrange lumière qui annonce l'orage par d'étonnantes tonalités d'un gris bleuté, tandis qu'il combine beauté, immobilité et mystère, à la limite du symbolisme, dans « Le lac Léman au crépuscule devant Bon-Port » (1876) : le monde semble suspendu, le temps figé comme cette lune arrêtée au-dessus d'une étendue d'eau pétrifiée.

 

Et les Alpes, ces montagnes qu'il trouve « gigantesques », lui homme des vallées closes comme celle de la Loue, il les affronte de pied ferme et il prépare pour le Salon de 1878 - preuve qu'il ne comptait pas quitter la scène officielle et prétendait bien continuer le combat - un immense « Panorama des Alpes. Les Dents du Midi ».  C'est le grand face à face avec un monde nouveau, mais qui dans le fond lui ressemble : solidement planté dans l'univers chtonien et la tête dans les nuages. Et le « Panorama des Alpes » (vers 1876 ?), qui est peut-être une étude en vue du tableau précédent, ou une partie  détachée d'un plus grand ensemble, est tout simplement un sublime morceau de peinture pure, qui résume tout Courbet. Maniant le couteau et le pinceau fin, il fait sentir aussi bien la pesanteur minérale et la nuit qui habite le roc alpestre que, dans le même temps, l'éclat et la légèreté de la neige, tout comme la transparence irréelle d'un ciel qui envahit tout le haut de la toile.

 

Jules Castagnary, l'ami et le soutien de toujours, lui avait conseillé de tuer ses ennemis à coups de chefs-d'oeuvre : mission accomplie. L'épée de Damoclès suspendue sur sa tête depuis quatre ans peut s'abattre lourdement le 4 mai 1877 : un jugement définitif fixe sa dette pour la reconstruction de la colonne Vendôme à 323091 francs (on admirera la précision). Paiement en 33 annuités (on appréciera l'humour noir : Courbet a déjà cinquante-huit ans).

 

Le peintre trouve la parade. Dernier pied de nez aux adorateurs du Fétiche : il meurt (d'hydropisie) le 31 décembre 1877.

 

Daniel Chambet

 

 

 

Gustave Courbet Grand panorama des Alpes, les Dents du Midi, 1877 Huile sur toile, 151.2 x 210.2 cm © The Cleveland Museum of Art, John L. Severance Fund et donateurs divers en échange 1962.420

 

Le Lac Léman, soleil couchant, vers 1875

Huile sur toile, 74 x 100 cm
Saint-Gall, Kunstmuseum, Ernst Schürpf-Stiftung

© Sebastian Stadler

 

Vers 1876 Huile sur toile, 64 x 140 cm © MAH, photo : Bettina Jacot-Descombes

Grand panorama des Alpes, les Dents du Midi, 1877
Huile sur toile, 151.2 x 210.2 cm
© The Cleveland Museum of Art, John L. Severance Fund et donateurs divers en échange
1962.420