Auguste Pointelin, Sur un plateau du Jura, l’automne, 1876
Auguste Pointelin, Sur un plateau du Jura, l'automne, 1876

Paysages minimalistes. Auguste Pointelin à Dole

Les douces ondulations du plateau jurassien se réduiront peu à peu, jusqu’à se résumer à une seule ligne, l’horizon.


Paysagiste atypique, contemporain de Cézanne, Auguste Pointelin reste tout aussi injustement méconnu qu’un Paul Guigou (sans parler de leur prédécesseur commun, Georges Michel). Aujourd’hui, le musée des Beaux-Arts de Dole nous offre une seconde chance[1], après une première rétrospective organisée en 1993, déjà complétée en 2010 par celle du musée de l’Abbaye/Donation Guy Bardone-René Genis, à Saint-Claude, qui mettait l’accent sur l’œuvre graphique. On peut donc juger réellement sur pièces, grâce à un fascinant ensemble de cent trente œuvres, huiles sur toile ou sur bois, pastels et fusains.

Auguste Pointelin, À l’orée du bois (1874, Dijon),

 

Pointelin, qui naît en 1839, la même année que Cézanne, va profiter des acquis de la génération précédente en matière de paysage. En 1865 puis 1866, il est frappé par les toiles qu’exposent au Salon Corot et Courbet. N’ayant rien de la vigueur explosive du second, son « pays » pourtant – tous les deux sont nés dans une reculée jurassienne, lui à Arbois, le « maître-peintre » à Ornans – c’est en suivant la manière de Corot qu’il entre dans la carrière : le dessin est précis dans À l’orée du bois (1874, Dijon), le paysage est frais, baignant dans une lumière dorée, et c’est ce type d’œuvres que lui achète alors son ami Louis Pasteur, arboisien comme lui, pour le pousser en avant.

Mais bientôt la représentation se simplifie, la palette se réduit et Pointelin privilégie progressivement les instants indécis et crépusculaires, en excluant les vibrations de la lumière, contrairement à ses contemporains impressionnistes, et en employant toutes les nuances d’ocres, de verts et de bruns. Le choix du minimalisme se confirme dès les années 1880 (Coteau jurassien à la tombée de la nuit, 1881, Besançon). Là où les impressionnistes tentent de restituer les instants fugitifs et les variations de la lumière, lui ne s’attache qu’à un monde stable. Comme Cézanne fasciné par sa chère montagne Sainte-Victoire, Pointelin ne peindra plus, obstinément, obsessionnellement, qu’un motif : le plateau jurassien.

Auguste Pointelin, Coteau jurassien à la tombée de la nuit, 1881 – Huile sur toile, Centre national des arts plastiques © Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon, cl. Ch. Choffet

Auguste Pointelin, Coteau jurassien à la tombée de la nuit, 1881 – Huile sur toile, Centre national des arts plastiques © Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon, cl. Ch. Choffet

 

Ses douces ondulations, d’abord fidèlement caressées dans le Coteau jurassien à la tombée de la nuit, ou encore dans La Montée des Arbues (sans date, collection particulière), se réduiront peu à peu, jusqu’à se résumer à une seule ligne, l’horizon, laissant se rejoindre en s’opposant le ciel et la terre, sans aucun arrière-plan, comme dans Sur les monts (s. d., coll. part.). En même temps, les couleurs s’éteignent. La seule lumière sourd difficilement d’un blanc sale, parfois mêlé d’un bleu pâle (Paysage, vers 1899, coll. part.), accessoirement d’une lune elle-même trop faible pour apporter une véritable lueur, à moins qu’elle n’allume vaguement la surface d’une mare (Paysage au clair de lune, s. d., coll. part.).

Cette mare, toujours située au premier plan, a un statut ambigu. Cette étendue si réduite est le plus souvent coupée par le cadre et rappelle étrangement la tombe fraîchement ouverte que présente sous les yeux du spectateur l’Enterrement à Ornans de Courbet. Est-ce pour nous introduire dans la représentation et nous aspirer dans le néant ? Ou bien pour figurer là une possibilité de vie, malgré tout ? En effet, quand Pointelin peint cette eau, elle est toujours accompagnée d’un arbre, parfois plusieurs, qui semblent jouer là le rôle de veilleurs, êtres vivants émanant directement de la terre, représentants rudimentaires de la vie humaine intégrée dans la vie naturelle.

Bientôt, il n’y aura plus, dans les deux dernières décennies – Pointelin, retiré près de Dole en 1897, peint jusqu’à sa mort en 1933 – qu’une lutte physique et obstinée entre la peinture et son support. Une matière épaisse et grumeleuse est jetée à même la toile, qui n’est parfois même pas préparée et laisse transparaître son tressage grossier et rugueux, donnant ainsi naissance à des œuvres sidérantes par leur degré d’abstraction, et d’autant plus émouvantes, surtout lorsqu’elles sont présentées sans cadre, à nu – une nudité en parfaite harmonie avec leurs titres, eux-mêmes d’une simplicité et d’une désinvolture totales : Paysage (vers 1920, coll. part.) ou Paysage (vers 1933, coll. part.).

Pointelin retrouve à sa manière Courbet dans ce corps-à-corps avec la peinture, qui mime celui qu’il vit depuis toujours avec le monde naturel, y compris dans la pratique du fusain (Paysage [falaises], s. d., Arbois) à laquelle il se livre avec frénésie au moment où il abandonne le pastel, où pourtant il excellait. Mais quel que soit le mode d’expression choisi, à mesure qu’il tend vers l’abstraction, s’exprime toujours plus fort le sentiment cosmique qui l’habite depuis l’origine : « Nous vivons entre deux extrêmes, protégés contre le feu souterrain par une épaisseur de roches et contre le froid de l’espace par l’atmosphère qui nous couvre. » Vocabulaire quasi pascalien. Mais le sentiment, moins angoissé, invite à une méditation cosmologique devant des œuvres mystérieuses, où la chair du monde se réduit à l’essentiel, et où les coups visibles du pinceau donnent, par leurs larges ondulations, la sensation de participer à l’intense et immense mouvement de l’univers.

 

[1] La clarté intime de la terre – Auguste Pointelin (1839-1933), au musée des Beaux-Arts de Dole, du 27 juin au 11 novembre 2018. Le catalogue est publié sous la direction d’Amélie Lavin et Samuel Monier aux éditions Mare et Martin (Paris, 2018).