Schéhérazade en garde à vue

"96 heures" de Frédéric Schoendoerffer


96 heures est un film policier de Frédéric Schoendoerffer, sorti le 23 avril 2014, avec Gérard Lanvin, Sylvie Testud et Niels Arestrup.



         Des hommes dans la fosse aux lions, voilà les policiers de Frédéric Schoendoerffer depuis  "Scènes de crimes ",   premier long métrage et premier "polar" en 2000. Dans "96 heures", plus de transcendance, plus de grand vol de la caméra comme celui qui ouvrait le film encore dans "Agents secrets" (2004), qui nous faisait progressivement descendre au niveau humain, trop humain, et en même temps laissait ouverte la possibilité d'un autre monde, où ne règnerait  pas la seule lutte pour la vie et le pouvoir.



         "96 heures" s'ouvre et se ferme sur un dialogue entre deux policiers, Carré, le chef de la BRB (Gérard Lanvin) dont le corps, le visage et le regard fatigués trahissent la longue expérience du terrain, et Marion (Sylvie Testud) une jeune collègue candidate au grand oral du concours pour devenir commissaire. Les deux scènes se répondent : c'est un kit de survie dans le métier en même temps qu'une vision de l'existence, qui se résume au binôme : l'attaque et l'attente. Autrement dit : prendre, ou reprendre, la main et gagner du temps, quand on est réduit à compter sur l'arrivée de la cavalerie pour vous délivrer.



         Entre les deux scènes, Carré est conduit à appliquer lui-même  les deux tactiques quand le truand qu'il avait arrêté, Kancel (Niels Arestrup, génial comme toujours) s'évade et le séquestre, dans une garde à vue inversée, pour lui soutirer le nom de la balance qui l'a vendu (et aussi, au bout du compte, pour récupérer son butin). Le jeu du chat et de la souris commence. Un grand oral grandeur nature. Comme Schéhérazade condamnée à mort si elle se tait, Carré doit, pour repousser l'instant fatal, "raconter des histoires" (le truand, lucide : "Combien de temps il va nous balader, ce flic ?"); comme Ulysse bloqué dans la grotte  du géant cannibale Polyphème, il doit détourner à son avantage les forces mêmes de son adversaire. Ses hommes de main, évidemment : obnubilés par l'idée du butin qui leur échappe depuis trois ans, ils ont jusque là laissé le boss penser pour eux; il faut tenter de les lancer à la poursuite du magot perdu. Autre fusible à faire sauter : l'avocat de Kancel, qui a mis au point l'extraordinaire mise en scène de l'évasion. Et puis, le fidèle second du patron, mutique et impénétrable. Et bien sûr, menace permanente, le boss binaire et imprévisible, tout-puissant et omniprésent.



         Le film est donc tout entier une  course contre la montre. L'obsession du temps est constante : les montres molles de Dali, dont une copie orne le salon de la villa-prison, et qui fascinent le truand ("Si on regarde bien, il n'y a aucune de ces montres qui indique la même heure. Plus de montre, plus d'heure, le temps qui s'arrête, c'est la mort, ça…"), la montre de Carré, qui circule de main en main : Kancel se l'approprie, en fait cadeau à sa fille (Laura Smet) qui l'avait achetée elle-même pour l'offrir au policier… La boucle se replie sur elle-même, un cercle rouge enferme tous les personnages, qu'on filme constamment en plans serrés : le spectateur, qui vient buter en permanence contre leur corps, reste emprisonné avec eux dans un univers claustrophobique. On ne fait d'ailleurs que passer d'une prison à une autre. La prison proprement dite, magnifiée en plan large, semble une immense villa conçue pour un riche mécène par un architecte rationaliste; et la villa, dessinée de fait par Mallet-Stevens pour le couturier Paul Poiret, ressemble étrangement à la prison, le temps d'un plan d'ensemble, avant qu'elle ne se réduise pour Carré à son sous-sol vide et blanc en guise de cellule.



         Dans une seule séquence, muette, la caméra décolle un instant, rejoint Kancel et tourne autour de lui, seul et pensif dans le crépuscule, sur la tour-terrasse de la villa  comme à la proue d'un grand vaisseau, à la manière de Leonardo di Caprio se rêvant en "king of the world" sur le Titanic de James Cameron. Mais ici le roi est soucieux, conscient de l'impuissance de son pouvoir. Il y a quelque chose de pourri dans son royaume et sur lui le soir tombe. Dans ce monde clos, peu d'ouvertures sur l'extérieur. La femme de Carré (Anne Consigny) travaille avec des enfants malades. Dans la séquence où un prestidigitateur les amuse en transformant miraculeusement une flamme en bonbons, ils lui demandent s'il peut les guérir, et il avoue ses limites : "Je suis magicien, pas médecin". Il ne faut pas rêver. Le cinéaste non plus, qui lui aussi sait divertir, peut-être même proposer une représentation critique du monde, mais quant à le changer… Et le petit-fils du truand, qui selon sa mère travaille si bien à l'école, lui se distrait de sa solitude en massacrant des centaines d'ennemis sur sa game boy …



         Le jeu, qui lui a été offert par son grand-père, résume la loi du monde selon Kancel (la loi du monde tout court ?). Et pour bien montrer que chacun est  embarqué dans le même jeu, le truand développe pédagogiquement pour son prisonnier une fable, un petit mythe d'origine à sa manière. Au départ, tout appartenait à tout le monde. Un jour, au lieu d'imiter le lion dans la savane, qui urine pour marquer son territoire, un homme a eu l'idée de poser des cailloux autour d'un terrain et a dit : ça, c'est à moi. Les autres l'ont vite imité. Alors l'homme a pensé que le lot du voisin était mieux placé : il l'a voulu, la guerre a commencé, et ça n'a plus arrêté.



         Une légère lueur dans ce monde de brutes, malgré tout. Car ce qui permet le dénouement, c'est un réflexe amoureux de la fille même du truand. A l'opposé de la femme du policier, véritable anti-Pénélope qui refuse d'aider la policière, c'est elle qui bloque le mécanisme de la machine infernale. Autre lueur : ce qui a fait tomber Kancel, au bout du compte, ce n'est pas la dénonciation d'une balance mais, comme dit Carré, "la déception d'un enfant et l'intuition d'un flic". Comme un écho lointain de l'appel à un peu plus de compréhension entre les hommes lancé par le prêtre qui officiait devant le cercueil de Dussollier dans "Scènes de crimes"…  



         Par ce film, loin du paroxysme de "Truands" (2007), Schoendoerffer pose toujours la même question : dans un monde dont l'unique fondement semble être la violence, le rapport de forces, comment vivre humainement ? Autrement dit : qu'est-ce qu'être humain ? Carré, droit dans ses bottes comme son nom l'indique, y répond par sa simple action stoïque et obstinée, confirmant par l'exemple l'exactitude de la formule qu' aimait répéter Giovanni Falcone, autre fonctionnaire au nom prédestiné et appliqué à introduire un peu d'ordre dans le désordre établi : l'homme courageux meurt une fois, le lâche meurt chaque jour.



Daniel CHAMBET