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Des combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG, 2015)
Des combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG, 2015)
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Menaces turques sur le Nord de la Syrie

Alors que la Turquie se livre à des bombardements massifs du Nord de la Syrie, il faut rappeler que de nombreuses communautés y vivent sous la menace de persécutions multiples et y développent un projet de fédération démocratique, respectueux des droits des minorités et des femmes, et alternatif au capitalisme.  

Alors que la Turquie, au nom de sa lutte contre le terrorisme, incarné à ses yeux par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), se livre à des bombardements massifs du Nord de la Syrie et menace d’y mener une offensive terrestre d’envergure, il est urgent de rappeler un certain nombre de faits trop souvent passés sous silence.

D’abord, si le Nord de la Syrie est peuplé majoritairement de kurdes, il l’est aussi d’arabes, de chrétiens et d’autres minorités encore, comme les yézidis. Les chrétiens, parmi lesquels on trouve des syriaques, des chaldéens, des araméens et des assyriens, ont en commun d’avoir rescapé d’un double massacre, celui de Seyfo perpétré à partir de 1915 par l’Empire ottoman, puis celui de Simelé commis par le gouvernement d’Irak en 1933, et ils sont installés principalement dans la vallée de Khabour, où ils ont été violemment attaqués par les djihadistes en février 2015 et où ils sont, ces dernières années, les cibles des frappes turques. Les yézidis ont été les premières victimes, en masse, en 2014, de l’État islamique, qui considérait leur religion issue d’un syncrétisme de croyances préislamiques, de gnose et d’islam, comme un culte sataniste, et leur avenir reste menacé par les cellules à nouveau actives de ce dernier. En septembre 2022 encore, pour ne citer qu’un cas parmi d’autres, les Forces démocratiques syriennes, dans une opération visant à neutraliser ces cellules dans le camp d’Al-Hol, ont libéré quatre femmes yézidies qui avaient été réduites en esclavage, portaient des chaînes aux chevilles et montraient des signes de torture.

Ensuite, ces communautés elles-mêmes, après avoir combattu l’État islamique aux côtés des kurdes au sein des Forces démocratiques syriennes, combat payé du lourd tribut de 11 000 vies, se sont engagées en faveur du projet politique de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord-Est. Le contrat social adopté par l’Assemblée constituante de cette Fédération, le 29 décembre 2016, qui promeut un modèle d’auto-organisation démocratique et prévoit une architecture institutionnelle donnant à chacun des trois cantons que compte la Fédération des organes exécutif, judiciaire et législatif, a pour piliers le respect de la pluralité à la fois ethnique et religieuse et la défense des droits de la femme1. Tandis que l’article 16 garantit « la représentation juste de toutes les composantes ethniques » dans toutes les institutions administratives et l’article 20 condamne « l’oppression et l’assimilation culturelle, l’extermination et l’occupation » comme des « des crimes contre l’humanité », l’article 14 évoque la « libre volonté » des femmes au sein de « la famille démocratique construite sur la base de la vie commune égalitaire » et l’article 26 déclare « l’égale participation » des femmes et des hommes « dans tous les champs, politique, social, culturel, économique, administratif et autres ». L’implantation de ce modèle politique sur les territoires libérés par les Forces démocratiques syriennes a ainsi permis que les chrétiens, comme les autres communautés, puissent s’exprimer dans leur propre langue (l’araméen est, avec le kurde et l’arabe, langue officielle de l’Administration autonome), définir leur propre cursus scolaire et disposer de leurs propres forces de police et de leurs propres forces militaires, ouvrant ainsi aux femmes de ces communautés des espaces où affirmer leur autonomie.

Ce projet politique, même s’il n’est pas dépourvu des tensions qui caractérisent toute réalisation d’un idéal, surtout lorsque celle-ci se fait « sous les bombes2 », n’est pas seulement révolutionnaire pour le Moyen-Orient. Il l’est aussi à plusieurs égards pour l’Europe. Inspiré des réflexions d’Abdullah Öcalan, dont l’anthropologue David Graeber, peu avant sa mort, avait souligné l’exceptionnelle richesse et intelligence3, ce projet se présente d’abord comme une tentative concrète de trouver une alternative au capitalisme, en s’appuyant notamment sur les idées municipalistes développées par Murray Bookchin et le féminisme. En Europe, il n’est guère plus subversif de lire Marx, et une universitaire comme Catherine Colliot-Thélène a même pu montrer la compatibilité entre le libéralisme de Kant et le communisme de Marx4, mais ces idées franchissent rarement les portes des universités pour nous guider en ces temps de crise. Par ailleurs, ce projet révèle possible ce que de récents débats en Europe sur la place des religions dans l’espace public questionnent encore : être croyant et en même temps, que l’on soit homme ou femme, se battre, mourir même, pour la démocratie. C’est la leçon que nous offrent exemplairement les bataillons féminins – les Forces de protection des femmes du Bethnahrain (Bethnahrin, en néo-araméen, signifie la Mésopotamie) –, formés en 2015 et venus se joindre aux bataillons masculins sous la direction du Conseil militaire syriaque, lui-même créé en 2013 et intégré aux Forces démocratiques syriennes dès 2014. Ces bataillons ont notamment pris part à la bataille de Raqqa, la capitale de l’État islamique, qui a sonné, avec la prise de la ville le 17 octobre 2017, presqu’un an après le début des combats, sa défaite. Et aujourd’hui encore, ils continuent de mener un combat qui est, selon un communiqué, daté d’octobre 2021, émis par le Conseil national de Bethnahrin et repris par l’Union syriaque européenne, qui cherche à faire entendre ici leur voix, « pour une vie démocratique et libre du peuple syriaque […], une résistance contre la destruction, le déni et l’injustice ».

Derrière l’alibi du terrorisme, c’est sans aucun doute tout cela que le président turc cherche à annihiler. En le laissant faire, comme l’a dit et répété l’écrivain et aventurier Patrice Franceschi, l’Europe commet une faute morale et politique5. Il faut préciser : à l’égard de toutes ces communautés comme à son égard.

  • 1. Le Contrat social de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord est en libre téléchargement sur le site officiel de la Représentation du Rojava en France : www.rojavafrance.org.
  • 2. Voir Pierre Crétois et Édouard Jourdain (sous la dir. de), La démocratie sous les bombes. Syrie-Le Rojava entre idéalisation et répression, Lormont, Le Bord de l’eau, coll. « Documents », 2022.
  • 3. David Graeber, “Why is the world ignoring the revolutionary Kurds in Syria?” [en ligne], The Guardian, 8 octobre 2014.
  • 4. Catherine Colliot-Thélène, Le commun de la liberté. Du droit de propriété au devoir d’hospitalité, Paris, Presses universitaires de France, 2022.
  • 5. Entretien avec Patrice Franceschi, « Erdogan viole toutes les lois internationales en attaquant les Kurdes » [en ligne], Marianne, 23 octobre 2022.

Hedwig Marzolf

Agrégée et docteur en philosophie, Hedwig Marzolf est professeur de philosophie au lycée français de Madrid. Elle est l’auteure de Libéralisme et religion (Cerf, 2013).