Friedrich Merz à Erfurt en 2024 (photo Steffen Prößdorf via Wikimedia)
Friedrich Merz à Erfurt en 2024 (photo Steffen Prößdorf via Wikimedia)

L’Allemagne est de retour

Friedrich Merz et l’héritage d’Olaf Scholz sur la guerre en Ukraine

Deux mois après son entrée en fonction, quelques lignes de force se dégagent dans l’action de la « grande coalition » que dirige Friedrich Merz, en particulier une volonté affirmée de coopérer plus étroitement avec ses partenaires européens, d’intensifier l’assistance militaire à l’Ukraine et de faire face à la menace russe, orientations qui suscitent des résistances au sein du SPD et qui lui valent des accusations, inédites par leur violence, de « revanchisme » à Moscou.  


Tout en jugeant timorée et suiviste la politique de son prédécesseur vis-à-vis de la guerre en Ukraine, Friedrich Merz a néanmoins tenu à lui rendre hommage, le 14 mai 2025, dans sa première déclaration gouvernementale devant le Bundestag. Sans reprendre le terme de « changement d’époque » (Zeitenwende), utilisé par Olaf Scholz le 27 février 2022 dans la même enceinte, le nouveau Chancelier a souligné que ce dernier a gouverné l’Allemagne dans des « temps de crises extraordinaires » et il a salué sa réaction « historique » à l’invasion russe de l’Ukraine.

Coopération européenne et lien transatlantique

Friedrich Merz a repris à son compte l’objectif d’Olaf Scholz de faire de la Bundeswehr la plus forte armée conventionnelle d’Europe. Nous vivons un moment décisif, a-t-il marqué, il est essentiel que les Européens fassent preuve de cohésion, son gouvernement appliquera toute son énergie à faire franchir à l’Union européenne un « grand pas ». Le nouveau Chancelier a également fait part de sa volonté et de celle d’Emmanuel Macron de donner un « nouveau départ »aux relations franco-allemandes et d’accorder aux relations avec la Pologne un « rôle tout aussi central dans la politique européenne » que celui joué par « le grand voisin occidental » de l’Allemagne, propos réitérés le lendemain à Paris lors de sa rencontre avec le président de la République. Les députés membres du parti des Verts, les plus fervents soutiens de Kiev et critiques de Moscou, ont salué les initiatives européennes du Chancelier chrétien-démocrate (déplacement conjoint à Kiev, visites à Paris et Varsovie).

Une semaine auparavant, aux côtés d’Emmanuel Macron, il s’est exprimé sur la dimension européenne de la dissuasion française, rappelant que la défense du continent européen est assurée jusqu’à présent par les États-Unis dans le cadre du « partage nucléaire » de l’OTAN, auquel l’Allemagne contribue avec d’autres États européens. Mais, « je vois un besoin fondamental de discuter avec la France et également avec la Grande-Bretagne de la manière dont nous pouvons apporter à l’avenir une réponse commune à cette question de la dissuasion », a ajouté Friedrich Merz, qui a pris soin de préciser qu’il y voit « un complément à ce qui est déjà convenu avec les États-Unis dans le cadre de l’Alliance » et non pas un « substitut à ce que représente aujourd’hui pour l’Europe la garantie de sécurité américaine ». Le Chancelier a rappelé qu’à plusieurs reprises il avait exprimé le désir d’ouvrir cette discussion avec la France dans le cadre d’un « format 3+3 », dédié aux questions de défense et de sécurité. S’agissant du financement de l’effort de défense européen, Friedrich Merz s’est déclaré favorable à une exclusion de ces dépenses du calcul du déficit budgétaire au-delà d’un pour cent du PIB, à l’instar de la réforme du « frein à la dette », qu’il a fait voter au Bundestag avant même son entrée en fonction, avec les voix des députés des Verts.

La dimension nordique représente une dimension importante de la stratégie du nouveau Chancelier qui s’est rendu le 22 mai à Vilnius pour participer à une cérémonie en l’honneur de la 45e brigade blindée de la Bundeswehr, stationnée sur le sol lithuanien, dont l’effectif doit atteindre 5000 hommes en 2027, en application d’une décision du gouvernement Scholz prise après l’invasion de l’Ukraine. Il s’agit du premier déploiement permanent de l’armée allemande hors de ses frontières depuis 1949. Le président Nauséda s’est félicité de la coopération instaurée avec l’Allemagne, premier investisseur en Lituanie, notamment en matière de défense (contrat de 2 milliards d’euros pour la fourniture de chars Leopard). Le 27 mai, invité d’honneur du sommet des pays nordiques (Nordic 5), organisé à Turku, Friedrich Merz a mis en exergue la coopération existant au sein de l’OTAN et souligné combien il prenait au sérieux les questions de sécurité en mer Baltique (cyber-attaques, sabotage de gazoduc et de câbles sous-marins…), s’agissant en particulier des risques que crée dans la région la « flotte fantôme » russe, par laquelle Moscou exporte ses hydrocarbures et finance sa guerre contre l’Ukraine, objet du 17e paquet de sanctions que l’UE vient d’adopter.  

Ces déclarations sont conformes au contrat de coalition négocié par la CDU-CSU et le SPD, qui souligne la « signification éminente de l’amitié franco-allemande pour toute l’Europe », ainsi que la volonté « d’approfondir l’amitié avec la Pologne » et de se « concerter sur toutes les questions européennes », éventuellement avec d’autres partenaires dans un format élargi (« Weimar+ »). Le déplacement effectué à Kiev le 10 mai par Friedrich Merz, conjointement avec Emmanuel Macron, Keir Starmer et Donald Tusk, quelques jours après son investiture par le Bundestag, en constitue un autre symbole.

Aide à l’Ukraine

La venue à Berlin du président Zelensky, le 28 mai, témoigne d’une volonté partagée d’établir une collaboration bilatérale étroite dans tous les domaines. Friedrich Merz a annoncé la reprise d’un processus régulier de consultations gouvernementales d’ici la fin de l’année et souligné le potentiel de coopération existant dans plusieurs secteurs (énergie, infrastructures, construction, agriculture, machines-outils, technologies médicales). Il a aussi assuré l’Ukraine de « la poursuite et de l’intensification du soutien militaire » et indiqué que l’Allemagne contribuait à la prise en charge financière de la couverture du réseau Starlink en Ukraine. Boris Pistorius (SPD), seul membre du gouvernement précédent à être reconduit dans ses fonctions au ministère de la Défense, a précisé que l’assistance militaire apportée par Berlin depuis 2022 à Kiev a atteint 38 milliards d’euros, ce qui fait de l’Allemagne le deuxième contributeur après les États-Unis. Lors de cette visite du président Zelensky en Allemagne, Boris Pistorius a signé avec son homologue ukrainien un protocole pour la production en commun de missiles – dont l’utilisation ne sera pas soumise à des restrictions géographiques, a précisé le Chancelier – et qui pourront donc atteindre des cibles en Russie. En visite à Kiev le 12 juin, le ministre allemand de la Défense a annoncé une assistance militaire supplémentaire de 1, 9 milliards d’euros à l’Ukraine, qui porte à 9 milliards d’euros cette aide pour 2025.

Interrogé lors de cette visite sur la livraison de missiles Taurus, Boris Pistorius s’est exprimé clairement (« ma réponse est non »). La question fait débat depuis des mois. Dans l’opposition, Friedrich Merz était favorable à la fourniture de ces missiles de précision à moyenne portée, mais, depuis qu’il est au pouvoir, il a refusé de prendre position publiquement, arguant de l’intérêt de maintenir une « ambigüité stratégique » vis-à-vis de la Russie. Olaf Scholz avait pour sa part exclu cette option, car il redoutait que la fourniture de ces missiles, susceptibles de frapper le pont de Kertch, n’entraine une escalade avec Moscou. Compte tenu des réticences du SPD, cette hypothèse paraît aujourd’hui peu probable, mais la « coproduction industrielle » décidée lors de la visite à Berlin du président Zelensky portera notamment sur la construction de missiles et sera, au moins partiellement, le moyen de pallier la non-livraison des Taurus à Kiev. S’agissant d’une autre question controversée (la confiscation des avoirs gelés russes), Friedrich Merz n’est pas allé au-delà de l’accord existant au sein du G7, qui prévoit l’utilisation, au profit de l’Ukraine, des intérêts générés par ces quelque 300 milliards de dollars. S’agissant des nouvelles sanctions dont il avait menacé la Russie lors de son déplacement à Kiev, le Chancelier a « évoqué le dialogue intensif » poursuivi avec l’administration Trump et le Congrès, force est de constater qu’à ce jour elles ne se sont pas concrétisées, alors que les frappes russes sur l’Ukraine atteignent un niveau sans précédent. Sur le plan personnel, de l’avis des observateurs, Friedrich Merz et Volodymyr Zelensky ont noué une bonne relation, meilleure sans doute que celle qui prévalait entre les dirigeants des deux pays à l’époque Scholz.

Quant à savoir quelles garanties pourront être accordées à l’Ukraine lors de la signature d’un accord de paix, il s’agit, a indiqué le nouveau chef de la diplomatie allemande, de « décisions que nous discuterons ensemble le moment venu ». Alors que Français et Britanniques y réfléchissent depuis plusieurs mois au sein de la « coalition des volontaires », la contribution de Berlin à la sécurité de l’Ukraine dans le cadre d’un règlement de paix, ou plus probablement d’un accord de cessez-le-feu, reste à préciser. Dans cette hypothèse, « conjointement avec nos partenaires, nous donnerons à l’Ukraine des garanties de sécurité robustes » et « nous nous assurerons que l’Ukraine, aujourd’hui et à l’avenir, puisse se défendre contre toute nouvelle agression », a déclaré Friedrich Merz à l’issue de son entretien avec Emmanuel Macron. Mais, là aussi, la contribution américaine est jugée indispensable. « Dès qu’un cessez-le-feu est conclu, nous serons prêts à participer à son contrôle sous la direction et avec la participation des États-Unis », a-t-il assuré. Friedrich Merz s’en est expliqué : « Je suis profondément convaincu que nous ne pouvons mettre un terme à cette guerre sans un engagement politique et militaire des États-Unis. La protection d’un cessez-le-feu ou d’un traité de paix comportant des garanties de sécurité doit être assurée avec la participation des États-Unis. » Les Européens sont toutefois prêts à apporter leur contribution, a marqué le Chancelier, « nous voulons que les États-Unis continuent à assumer leurs responsabilités au sein de l’OTAN, mais aussi vis-à-vis de l’Ukraine ».

Le contrat de coalition évite de mentionner une participation militaire, il se borne à indiquer que « les garanties matérielles et politiques de sécurité à une Ukraine souveraine » sont une composante de la stratégie commune visant à parvenir à une paix véritable et durable. En revanche, alors que l’administration Trump a exclu que l’Ukraine rejoigne l’Alliance atlantique, la nouvelle coalition affirme que « nous restons fidèles à la perspective d’une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, réitérée lors du sommet de Washington » en 2024.

Dissensions sur la Russie

Devant le Bundestag, le 14 mai, Friedrich Merz a attribué à Moscou des attaques chimiques, des meurtres, des cyber-attaques, des actions d’espionnage et de sabotage contre des câbles sous-marins, il a accusé le Kremlin de chercher à diviser et à déstabiliser l’Europe. Il se déclare convaincu que le président Poutine ne veut pas la paix en Ukraine : « Toutes les offres de négociations sont restées jusqu’à présent sans suite, il les interprète visiblement comme des signes de faiblesse. Néanmoins, nous emploierons tous les moyens diplomatiques pour établir la communication », souligne-t-il le 26 mai. Fin juin, dans l’entretien qu’il accorde à la Süddeutsche Zeitung, le Chancelier observe que « la peur de la guerre est profondément enracinée dans une partie de la population » allemande et déclare pouvoir la comprendre. Toutefois, ajoute-t-il, « il convient d’avoir une vue réaliste des intentions impérialistes de la Russie ». Faisant référence à la politique d’appeasement de l’entre-deux-guerres, il souligne que « nous ne devons pas commettre une telle erreur une nouvelle fois ». L’Allemagne doit être en mesure de se défendre ; or, admet-il, ce n’est pas encore le cas, « nous savons qu’il n’y a pas de temps à perdre. L’argent est là, il nous manque encore du personnel et des équipements ». À en croire les enquêtes réalisées en mai, près des deux tiers des Allemands redoutent une guerre sur le continent européen. 80% considèrent que Vladimir Poutine n’est pas disposé à un cessez-le-feu durable en Ukraine. L’opinion est partagée sur les intentions du président russe, 46% (tout particulièrement les électeurs de l’AfD et du parti BSW de Sahra Wagenknecht) pensent que son objectif se limite à l’Ukraine, 45% sont en revanche persuadés qu’il attaquera d’autres pays. 77% des personnes interrogées estiment que la décision d’ouvrir des négociations avec Moscou appartient à Kiev (pourcentage stable), 47% jugent toutefois inévitables des concessions territoriales de la part de l’Ukraine, les Allemands sont divisés sur la question de son adhésion à l’OTAN, une majorité relative (48%) y est favorable, 40% y sont hostiles.

À en croire ces mêmes enquêtes, en juin, la poursuite du soutien militaire à l’Ukraine demeure très majoritaire chez les Allemands, 30% des personnes interrogées se prononcent pour son maintien à son niveau actuel et 40% en faveur de son accroissement, 26% seulement des sondés souhaitent la réduire. Une majorité de 53% reste toutefois hostile à la livraison d’armes modernes de plus grande portée, approuvée par 40% de l’opinion. La hausse des dépenses de défense pour atteindre 5% du PIB (dont 1, 5% pour les dépenses de sécurité et d’infrastructures), objectif partagé par Friedrich Merz et entériné par l’OTAN au sommet de la Haye fin juin, divise aussi l’opinion : 50% s’y montrent favorables et 35% le jugent excessif. Au congrès du SPD, fin juin, ce critère des 5% du PIB consacrés à l’effort de défense a fait débat, une motion hostile à cet objectif a été rejetée par 310 voix contre 176. Les résultats des élections et des sondages montrent l’importance du clivage existant entre l’est et l’ouest du pays, et la force des partis pacifistes et pro-russes (AfD, die Linke, Bündnis Sahra Wagenknecht) dont Friedrich Merz doit tenir compte, notamment dans la perspective des prochains scrutins régionaux (cinq élections de Landtage en 2026)1.

Au sein même de la « grande coalition », les livraisons d’armes à l’Ukraine font débat, Michael Kretschmer (CDU), ministre-président de Saxe, rejette fermement la fourniture de Taurus à l’Ukraine et n’exclut pas la levée de certaines sanctions en vigueur contre la Russie. Thomas Bareiß (CDU), spécialiste des questions économiques, s’est déclaré favorable à une exploitation du gazoduc Nord Stream, de même que Michael Kretschmer. Le ministre-président de Thuringe, Mario Voigt (CDU), n’a pas exclu la reprise des livraisons de gaz russe. Lors de sa rencontre avec le président Zelensky, le Chancelier a voulu mettre fin à cette discussion en écartant l’hypothèse d’une mise en service de Nord Stream. S’agissant de la reprise d’un dialogue bilatéral avec Moscou, Ralf Stegner, représentant de l’aile gauche du SPD, s’est rendu à Bakou à la mi-avril pour évoquer avec une délégation russe la possibilité d’une relance du « forum de Saint Petersbourg », créé par Gerhard Schröder et Vladimir Poutine et dissous en 2021. Des anciens responsables politiques comme Ronald Pofalla (CDU), proche d’Angela Merkel, et Matthias Platzeck (SPD), ex-ministre-président du Brandebourg, ont pris part à ces discussions, qui ont suscité beaucoup de critiques. La politique allemande doit être déterminée et crédible, ce qui n’est pas le cas quand Ralf Stegner rencontre à Bakou des « criminels sous sanction » et quand Thomas Bareiß évoque la mise en exploitation de Nord Stream, a déploré Agnieszka Brugger devant le Bundestag. À peine la CDU-CSU et le SPD sont-ils de retour au pouvoir que les « zombies » proches de Moscou (« Moskau-Connection ») se font entendre, dénonce la députée des Grünen.

La résistance à la ligne de fermeté promue par le Chancelier à l’égard de la Russie vient de se cristalliser dans un « manifeste  » signé par plusieurs dizaines de personnalités social-démocrates, dont Ralf Stegner, Rolf Mützenich, ex-chef du groupe parlementaire SPD au Bundestag, Norbert Walter-Borjans, ancien co-président du parti, et plusieurs parlementaires. Ce texte intitulé « Le maintien de la paix en Europe par la capacité de défense, le contrôle des armements et l’entente » déplore qu’« en Allemagne, comme dans la plupart des pays européens, se soient imposées des forces qui considèrent que l’avenir appartient toujours plus à une stratégie de confrontation et qui recherchent des centaines de milliards d’euros pour un réarmement, au lieu de lier la nécessaire capacité de défense à une politique de contrôle des armements et de désarmement afin de parvenir à une sécurité commune et à une paix réciproque ». La rhétorique « militariste » et les programmes d’armement « considérables » ne renforcent pas la sécurité de l’Allemagne et de l’Europe, ils conduisent au contraire « à la déstabilisation et accentuent la perception de la menace réciproque entre l’OTAN et la Russie », peut-on y lire. Les signataires demandent une « intensification des efforts diplomatiques de tous les États européens » et la reprise d’un dialogue avec la Russie. Plus précisément, ils considèrent que « le soutien à l’Ukraine et à ses revendications sur le plan du droit international doit être lié aux intérêts légitimes de tous en matière de sécurité et de stabilité », position proche de l’interprétation que fait Moscou du principe de « sécurité indivisible ». « Porter à 3, 5% ou à 5% au cours des prochaines années les dépenses de défense n’a pas de justification sur le plan de la politique de sécurité », affirme le manifeste, qui rejette aussi l’installation de missiles américains à moyenne portée sur le territoire allemand, décidée par le gouvernement Scholz, car ils feraient de l’Allemagne « un objectif de la première heure » pour une riposte russe.

Friedrich Merz a réagi en soulignant qu’il existe au sein du gouvernement fédéral une « totale unité de vues », tant sur l’analyse de la guerre en Ukraine que sur les conséquences à en tirer ; le vice-Chancelier Lars Klingbeil (SPD) a observé qu’il avait une « autre opinion sur de nombreux points » figurant dans ce manifeste, texte qui traduit, selon Boris Pistorius, un « déni de la réalité ». Le Kremlin ne peut en revanche que se féliciter de ce « manifeste », qui reprend sur plusieurs points son argumentation et crée des tensions au sein de la coalition berlinoise.  

Retour du « revanchisme allemand » à Moscou

La position de fermeté défendue par le nouveau Chancelier allemand sur l’agression russe en Ukraine lui vaut des attaques d’une violence inédite de la part des dirigeants russes qui lancent des accusations et recourent à un vocabulaire à l’égard de l’Allemagne qui n’avaient plus cours à Moscou depuis des décennies. Serguei Lavrov considère que Friedrich Merz a « conservé la mentalité de l’Allemagne hitlérienne, qui a besoin de nouveaux territoires, pour accéder à des ressources naturelles ». « Plusieurs grands États européens deviennent l’obstacle principal sur le chemin de la paix », affirme pour sa part Sergueï Riabkov, l’un des adjoints du ministre russe des Affaires étrangères, qui reprend le narratif répandu à Moscou depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, qui fait de l’UE l’ennemi principal de la Russie. Visant en particulier l’Allemagne, le vice-ministre russe accuse les Européens de chercher à convaincre le président des États-Unis de revenir à la politique de son prédécesseur Joe Biden, il leur reproche d’inciter l’Ukraine à poursuivre les hostilités en lui livrant des armes et des équipements et en leur promettant de nouvelles aides, il mentionne la décision annoncée par Friedrich Merz de lever les restrictions géographiques à l’emploi des missiles qui lui sont livrés. Réagissant aux propos tenus par le Chancelier lors de son entretien avec Donald Trump à la Maison Blanche, le 5 juin, le président de la Douma lui reproche d’avoir « déformé l’histoire » en omettant de mentionner le rôle primordial de l’URSS dans la victoire sur le nazisme, il juge « cyniques » ses paroles de soutien au « régime de Kiev ». « Nous savons que le gouvernement allemand planifie la production de missiles en Ukraine, poursuit le président de la Chambre basse. Ce faisant, il est de plus en plus impliqué dans des actions de guerre contre la Russie. » « Les dirigeants allemands actuels créent les conditions d’une aggravation de la situation, ils provoquent des affrontements entre nos pays », accuse Viatcheslav Volodine.

Ces thèmes sont abondamment déclinés par la propagande officielle russe, par exemple par Alexeï Pouchkov, président de la commission de la politique d’information du Conseil de la Fédération. « On a l’impression que l’élite allemande utilise le conflit en Ukraine pour libérer le pays de son complexe de culpabilité historique » et s’en décharger sur la Russie, affirme cet expert de politique étrangère, convaincu que « l’Allemagne a mis le cap sur le revanchisme politique », qui pourrait, selon lui, se transformer en « revanchisme militaire ». Citant la formule de Friedrich Merz (« l’Allemagne est de retour »), Alexeï Pouchkov affirme qu’il s’agit en fait d’un « retour à son passé » et il prête au Chancelier l’intention de créer un « quatrième Reich sur de nouvelles bases », autant d’accusations qui s’appliquent incontestablement mieux à la Russie de Poutine qui, à la différence de l’Allemagne d’après-guerre, n’a jamais entrepris de travail de mémoire. Le parlementaire russe voit dans la décision du Bundestag d’augmenter, par le recours à l’emprunt, le budget de défense et le format de la Bundeswehr une volonté de « militarisation » de la politique et de l’économie allemandes qu’il n’hésite pas à comparer à la stratégie de Hitler dans les années 1930, fondée sur une remilitarisation à crédit. D’après Alexeï Pouchkov, Friedrich Merz n’a pas de stratégie économique claire, il espère que l’expansion de l’industrie de défense aura des retombées positives sur l’économie civile, mais, affirme le sénateur, il sera confronté au même problème que Hitler lorsque viendra le moment de rembourser les crédits. Certes, convient le sénateur russe, « je ne dirai pas qu’il est un nouvel Hitler, mais je le considère comme un descendant des militaristes allemands qui ont toujours misé sur la menace extérieure pour obtenir le soutien de la société allemande à leurs grands programmes d’armement », accusation qui peut aussi être aisément retournée à l’adresse de la Russie de Vladimir Poutine2.  

***

Les réticences du gouvernement Merz à livrer des missiles Taurus à l’Ukraine ne doivent pas occulter l’importance des premières décisions prises par la nouvelle coalition, en particulier l’accroissement des marges budgétaires (assouplissement du « frein à la dette »), qui permet d’augmenter substantiellement l’effort de défense, l’objectif de la CDU, contesté par le SPD, étant désormais de lui consacrer 5% du PIB. Les moyens supplémentaires d’ores et déjà disponibles permettent d’accroître le potentiel militaire de Kiev. La production conjointe de missiles sur le sol ukrainien est une autre mesure significative, car la poursuite du conflit avec la Russie est un scenario plausible, de même qu’un désengagement des États-Unis, comme le montre la récente décision du Pentagone de suspendre la livraison à l’Ukraine de certains obus et systèmes anti-aériens. L’Allemagne, qui compte déjà parmi les tout premiers fournisseurs d’aide à Kiev, pourrait devenir le premier donneur d’aide. Des éléments de continuité avec la précédente coalition existent (montée en puissance de la Bundeswehr, volonté de maintenir coûte que coûte le partenariat avec les États-Unis, crainte d’une escalade avec la Russie, statu quo sur la livraison des Taurus, prudence sur la confiscation des avoirs russes, réticences à aborder la question des garanties de sécurité à l’Ukraine), mais la volonté de Friedrich Merz de se coordonner plus étroitement avec ses partenaires européens est incontestablement un développement positif. S’agissant de la reprise des contacts avec Vladimir Poutine, le Chancelier allemand y semble plus réticent que le président Macron qui, pour la première fois depuis septembre 2022, s’est entretenu de l’Ukraine et de l’Iran avec le président russe le 1er juillet. Dans l’entretien accordé à la Süddeutsche Zeitung, Merz rappelle que la conversation téléphonique entre son prédécesseur Olaf Scholz et Vladimir Poutine n’a non seulement produit aucun résultat positif, mais qu’elle a été suivie du bombardement d’un hôpital.

Le Chancelier doit cependant prendre en compte la persistance d’un important courant pro-russe (AfD, BSW) et pacifiste au sein même de la coalition, en particulier dans l’hypothèse où des décisions devraient être prises par le Bundestag, par exemple sur la contribution allemande à une force de paix en Ukraine. Son échec à être investi au premier tour de scrutin (dix-huit députés de sa majorité ont fait défection) l’incite sans doute à une certaine prudence, en dépit de l’appui que pourrait lui apporter le parti des Verts, toujours très engagé dans la défense de l’Ukraine. En Pologne, la victoire de Karol Nawrocki, candidat du PiS, à l’élection présidentielle polonaise, est de nature à contrarier les efforts de Friedrich Merz pour relancer le format « Weimar » conjointement avec la France, même si Donald Tusk a remporté un vote de confiance au Parlement.

  • 1. Voir Bernard Chappedelaine, « L’identité est-allemande et la Russie » [en ligne], Esprit, janvier 2025.
  • 2. Voir B. Chappedelaine, « La construction de la forteresse Russie », Esprit, juillet-août 2022.