Entre humains et primates : Frans de Waal (1948-2024)
Frans de Waal est décédé en mars 2024 à l’âge de 75 ans. Il a consacré sa carrière scientifique à établir les liens de parenté comportementale entre humains et primates.
Primatologue renommé, membre de l’Académie nord-américaine des sciences et de l’Académie royale néerlandaise des arts et des sciences, Franciscus (Frans) de Waal est décédé en mars 2024 à l’âge de 75 ans. Il a consacré sa carrière scientifique à établir les liens de parenté comportementale entre humains et primates. Par des expériences originales et des observations minutieuses, il a démontré que les bonobos et les chimpanzés manifestent des comportements révélant des systèmes de pensée complexe, trop longtemps considérés comme l’apanage exclusif des humains. Conférencier émérite, Frans de Wall n’a cessé de tracer des parallèles entre les comportements des primates et ceux des humains, vulgarisant ses découvertes dans une série d’ouvrages à succès, la plupart traduits en français.
L’écologie sociale des primates
Né au Pays-Bas dans le Brabant septentrional, Frans de Waal entreprend des études supérieures à l’université catholique de Nimègue (désormais université Radboud) où il obtient sa kandidatuur, poursuivies à l’université de Groningen par un diplôme d’études doctorales, pour se spécialiser à l’université d’Utrech en zoologie et éthologie auprès de Jan van Hoof, expert reconnu des expressions faciales chez les primates. Inspiré par les travaux de l’éthologue Nikolaas Tinbergen1, il y soutient en 1977 une thèse de doctorat en biologie sur l’agressivité et la formation d’alliances chez les macaques.
L’observation d’une communauté de chimpanzés du zoo Royal Burgers d’Arnhem dirigé par Anton van Hoof, frère de son directeur de thèse, l’amène à étudier l’écologie sociale de ces primates, notamment lors de rivalités sexuelles, les coalitions formées révélant leurs capacités d’intrigue. Frans de Waal soutient alors que la domination n’implique pas forcément le pouvoir chez les chimpanzés : contrairement à l’archétype du « mâle alpha », le pouvoir dans cette communauté résulte au moins autant de relations gouvernées par l’intelligence des situations que par l’agressivité des instincts et la force physique.
En 1981, Frans de Waal est engagé comme chercheur au Centre national de recherche sur les primates du Wisconsin2. Il entreprend alors une série de travaux, qu’il poursuivra sa vie durant, à la station Robert Yerkes, où différents groupes de chimpanzés sont sollicités par des dispositifs expérimentaux (miroirs, puzzles, écrans tactiles), à partir d’un bâtiment adjacent à leur habitat, spécifiquement conçu pour les recherches cognitives3.
La politique du chimpanzé
Publié en 1982, l’ouvrage tiré de ces travaux, Chimpanzee Politics, met au jour les stratégies déployées par les chimpanzés lors de leurs affrontements en traçant des parallèles avec les luttes pour le pouvoir au sein du personnel politique, en matière de culture voire d’éthique4. Risquant sa réputation scientifique au sein de la communauté des éthologues, Frans de Wall introduit alors l’hypothèse du machiavélisme dans les comportements sociaux et sexuels des grands singes les plus proches génétiquement des humains, chimpanzés ou bonobos5. Chimpanzee Politics fera d’ailleurs partie des lectures recommandées par Newt Gingrich, alors speaker républicain de la Chambre des représentants, aux nouveaux membres du Congrès des États-Unis.
En 1991, il est nommé professeur au département de psychologie de l’université Emory, assurant la direction du Living Links Center au Centre national de recherches Robert Yerkes sur les primates, jusqu’à sa retraite en 2019. S’interrogeant sur les différences entre humains et leurs plus proches parents génétiques (chimpanzés ou bonobos), Frans de Waal met en évidence chez ces hominidés des comportements de réconciliation après interaction conflictuelle, phénomène que l’on pensait jusqu’alors réservé à l’espèce humaine.
L’autre hominidé
Frans de Waal soutient que les confrontations sont la matrice à partir de laquelle les relations sociales s’élaborent et se renforcent grâce aux processus de réconciliation. Pour lui, étudier ces processus de réconciliation chez les primates, c’est aussi mettre la condition humaine en perspective6.
Qualifiés de « primates oubliés7 » par Frans de Waal, les bonobos sont les sujets d’une grande partie de ses recherches, initialement entreprises au zoo de San Diego en Californie et poursuivies plus tard au sanctuaire Lola ya Bonobo en République démocratique du Congo8. Ses travaux confirment le rôle spécifique du sexe dans la régulation des tensions et des conflits sociaux chez les bonobos : tant les processus de réconciliation que ceux de consolation sont marqués par une augmentation significative des contacts sexuels, la réconciliation étant caractérisée presque exclusivement par des contacts sexuels alors que la consolation l’est par un taux plus important d’étreintes9.
Suite à ces observations, il forge le concept de pansexualité pour souligner le fait que la sexualité des bonobos n’a pas de limites, hormis l’inceste, dans le choix des partenaires. Ainsi, les travaux de Frans de Waal conduisent les anthropologues à reconsidérer les modèles comportementaux des hominidés, biaisés jusqu’alors par une attention centrée sur le comportement des mâles : « Les scénarios évolutionnistes biaisés par les hommes – l’homme chasseur, l’homme fabricant d’outils, etc. – sont remis en question par la découverte que les femelles jouent un rôle central, voire dominant, dans la vie sociale de l’un de nos plus proches parents10. »
Cependant, selon des travaux récents, si certains groupes de bonobos font preuve d’une agressivité réduite et d’une grande tolérance sociale, d’autres, tant en captivité que dans la nature, s’avèrent plus proches de certaines sous-populations de chimpanzés communs du parc de Gombe en Tanzanie11. Les différences intraspécifiques pouvant expliquer cette plus grande proximité sont abordées par de Frans Waal lui-même dans son dernier ouvrage, Different12, où il revisite les comportements genrés des bonobos : contrairement aux chimpanzés mâles, dont le succès reproductif dépend de la force de leurs coalitions, les mâles bonobos ont des stratégies reproductives plus individualisées sous dominance des coalitions de femelles.
Aux origines de la morale
En 1996, Frans de Waal publie Good Natured13, où il traque les origines de la morale à travers les comportements d’empathie chez les primates. Il révèle que l’empathie comme la coopération constituent des avantages sélectifs décisifs pour la perpétuation de ces espèces. Il met également en évidence que les tendances tant empathiques que coopératives constituent un continuum entre hominidés, des grands singes aux humains.
Testant le sens de la justice et de l’équité chez les primates dans une expérimentation différenciant la récompense pour une même tâche (grain de raisins contre rondelle de concombre), Frans de Waal et ses co-auteures démontrent une « aversion pour l’iniquité » des capucins bruns (Sapajus apella), sensibles à la récompense reçue non seulement par rapport à leurs congénères plus favorisés mais aussi en rapport à l’effort fourni14. De même, chez une cohorte de bonobos en semi-liberté du sanctuaire Lola ya Bonobo, son équipe a identifié des vocalises spécifiques de protestations lors de situations où leurs attentes sociales apparaissent ignorées20.
Dans un essai intitulé Our Inner Ape, célébré comme l’un des meilleurs livres de l’année 2005 par le New York Times, Frans de Waal examine nos comportements les plus fondamentaux au prisme des sociétés simiesques, soutenant que la sociabilité humaine plonge ses racines dans des « éléments constitutifs de la moralité », manifestes chez les grands singes. Ainsi s’oppose-t-il aux théories essentialistes faisant de la morale une « capacité exceptionnelle » de l’espèce humaine, considérant au contraire la moralité comme le développement d’instincts sociaux partagés avec d’autres hominidés. Frans de Waal décrit l’espèce humaine comme « bipolaire », oscillant entre agressivité et empathie, aux comportements sociaux souvent partagés avec les chimpanzés ou les bonobos comme autant de miroirs tendus par la parentalité génétique.
Frans de Waal défend alors l’hypothèse d’un continuum comportemental comme dans cet extrait tiré de The Age of Empathy : « Nous commençons par postuler des frontières nettes, comme entre humains et les grands singes, ou entre grands singes et les autres singes, mais nous avons en fait affaire à des châteaux de sable qui perdent une grande partie de leur structure lorsque la mer de la connaissance les submerge16. » Remarquant que « l’empathie est une part de notre héritage, aussi ancienne que la lignée des mammifères », il soutient l’hypothèse qu’elle pourrait être l’héritage d’un ancêtre commun aux premiers mammifères, sur la base de l’évolution spécifique de leur système limbique intervenue voici 180 millions d’années.
Vulgarisateur apprécié et conférencier émérite, Frans de Wall est cité par le magazine Time en 2007 comme l’une des cent personnalités les plus influentes de l’année. En 2010, il est distingué comme chevalier par l’ordre du Lion néerlandais. Organisateur de « soirées simiennes » pour ses étudiants et collègues qui témoignent de son humour à toute épreuve, Frans de Waal partage en 2012 avec Jennifer Pokorny le prix Ig Nobel « d’anatomie » pour leur article cosigné, montrant que les chimpanzés peuvent identifier des congénères familiers en visualisant leur postérieur, ce qui supposerait la représentation mentale des membres du groupe17.
Frans de Waal a forgé le concept d’anthropodéni, défini comme « le rejet a priori de traits proches des humains chez des animaux proches de nous, voire d’autres animaux18 ». Serons-nous capables de relever ce défi à notre intelligence ? À l’heure où les National Institutes of Health, principaux financeurs aux États-Unis des recherches en éthologie, annoncent, sous le diktat de l’administration trumpienne, des coupes de « dépenses indirectes » amputant de près de la moitié leur budget de recherche19, il est permis d’en douter.
- 1. Ornithologue néerlandais, co-lauréat du prix Nobel de physiologie ou de médecine en 1973 avec Karl von Frisch et Konrad Lorenz, Nikolaas Tinbergen est considéré comme l’un des pères fondateurs de l’étude comparative du comportement animal.
- 2. Le Wisconsin National Primate Research Center fait partie du programme des National Primate Research Centers financé par les National Institutes of Health depuis 1961.
- 3. Située près de Lawrenceville en Géorgie, la station expérimentale de terrain Robert Yerkes est spécialisée dans les études comportementales des groupes sociaux de primates. Spécialiste de psychologie comparative, Robert Yerkes (1876-1956) a été pionnier dans l’étude du comportement social des gorilles et des chimpanzés.
- 4. Frans de Waal, La Politique du chimpanzé. Sexe et pouvoir chez les singes [1982], trad. U. Ammicht avec la collaboration scientifique de Bernard Thierry, préface de Desmond Morris, Paris, Éditions du Rocher, 1987.
- 5. Les bonobos ou « chimpanzés nains » (Pan paniscus) appartiennent au genre Pan (chimpanzés), formant une espèce distincte des chimpanzés communs (Pan troglodytes).
- 6. Frans de Waal, De la réconciliation chez les primates [1989], trad. Marianne Robert, Paris, Flammarion, 1992.
- 7. Frans de Waal et Frans Lanting, Bonobos. Le bonheur d’être singe [1997], trad. Jean-Paul Mourlon, Paris, Fayard, coll. « Le temps des sciences », 1999.
- 8. Frans de Waal, “Tension regulation and non-reproductive functions of sex in captive bonobos”, Natl. Geogr. Res., 3 (1987), p. 318-335 ; Zanna Clay et Frans de Waal, “Sex and strife: post-conflict sexual contacts in bonobos”, Behaviour (2014).
- 9. Frans de Waal, “Behavioral contrast in bonobos and chimpanzees” dans Paul G. Heltne et Linda A. Marquardt (sous la dir. de), Understanding Chimpanzees, Cambridge (MA), Harvard University Press, 1989, p. 154-175.
- 10. Frans de Waal, “Bonobo Sex and Society”, Scientific American, vol. 272 (3), mars 1995, p. 82-88.
- 11. Maud Mouginot, et alii, “Differences in expression of male aggression between wild bonobos and chimpanzees”, Current Biology, vol. 34(8), 2024, p. 1780-1785.
- 12. Frans de Waal, Différents. Le genre vu par un primatologue, trad. Cécile Dutheil de la Rochère, Paris, Les Liens qui libèrent, 2022.
- 13. Frans de Waal, Le Bon Singe. Les bases naturelles de la morale [1996], trad., Paris, Bayard, 1997.
- 14. Sarah F. Brosnan et Frans de Waaal, “Monkeys reject unequal pay”, Letters to Nature, 23 juillet 2003 ; Megan van Wolkenten, Sarah F. Brosnan et Frans de Waal, “Inequity responses of monkeys modified by effort”, Proc Natl Acad Sci USA, 20 novembre 2007.
- 15. Frans de Waal, Le Singe en nous [2005], trad. Marie-France de Paloméra, Paris, Fayard, coll. « Le temps des sciences », 2006. Voir aussi Frans de Waal, Robert Wright, Christine M. Korsgaard, Philip Kitcher et Peter Singer, Primates and Philosophers: How Morality Evolved, éd. Stephen Macedo et Josiah Ober, Princeton, Princeton University Press, 2006.
- 16. Frans de Waal, L’Âge de l’empathie. Leçons de la nature pour une société solidaire [2009], trad. Marie-France de Paloméra, Paris, Les Liens qui libèrent, 2010.
- 17. Frans de Waal et Jennifer J.Pokorny, “Faces and Behinds: Chimpanzee Sex Perception”, Advanced Science Letters, vol. 1(1), juin 2008, p. 99-103(5). Le prix Ig Nobel est décerné annuellement depuis 1991 dans dix spécialités scientifiques aux recherches qui « font d’abord rire les gens, puis les font réfléchir ».
- 18. Frans de Waal, Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? [2016], trad. Lise et Paul Chemla, Paris, Les Liens qui libèrent, 2016.
- 19. Alice Park, “NIH Budget Cuts Are the ‘Apocalypse of American Science, ’ Experts Say”, Time, 11 février 2025.
- 20. Clay Zanna, Ravaud Lucie, Zuberbülher Klaus et Fransde Waal, "Bonobos (Pan paniscus) Vocally Protest Against Violations of Social Expectations", Journal of Comparative Psychology, 2016, 130(1): 44–54.