Photo Cold Spring Harbor Laboratory
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James Watson (1928-2025) : ADN et provocations

Auteur d’ouvrages réputés fondamentaux pour la biologie moléculaire, l’aura scientifique de James Watson (1928-2025) est ternie en fin de carrière par ses prises de position racistes et sexistes.


Co-découvreur de la structure en double hélice de la molécule d’acide désoxéribo-nucléique (ADN) avec Francis Crick, Rosalind Franklin et Maurice Wilkins, James Dewey Watson a développé la recherche en biologie moléculaire à l’université Harvard orientant les recherches du Cold Spring Habor Laboratory vers l’étude du cancer, puis promouvant le projet d’étude du génome humain des National Institutes of Health. Auteur d’ouvrages réputés fondamentaux pour la biologie moléculaire, son aura scientifique est ternie en fin de carrière par ses prises de position racistes et sexistes.

Né en 1928 dans une famille de la bourgeoisie catholique de Chicago, James Watson fréquente les établissements publics d’enseignement du South Side. Enfant précoce, il se passionne pour l’observation des oiseaux. Envisageant de se spécialiser en ornithologie, il s’inscrit à l’université de Chicago à l’âge de quinze ans grâce à une bourse d’études et à la politique réformatrice de son président, Robert Hutchins. Parmi les enseignants, figure Louis Thurstone, père de l’analyse factorielle qu’il évoquera plus tard lors de controverses sur le QI. Watson y obtient le grade de Bachelor en sciences en 1947.

Qu’est-ce que la vie ?

En 1944, paraît l’ouvrage de vulgarisation scientifique Qu’est-ce que la vie ?, recueil de conférences prononcées à Dublin l’année précédente, où Erwin Schrödinger, influencé par la théorie de la mutation de Max Delbrück, suggère de mobiliser les outils de la physique pour étudier les gènes et introduit l’hypothèse d’une molécule dont la configuration serait le support de l’information génétique. Après l’avoir lu, James Watson se réoriente vers la génétique et s’inscrit à l’université d’Indiana pour préparer un PhD, attiré à Bloomington par la présence de Hermann Muller, lauréat du prix Nobel 1946 « pour la découverte de la génération de mutations par l’irradiation aux rayons X ».

Cependant, Muller est d’un tempérament ne s’accordant guère avec celui de Watson. Pour préparer sa thèse, Watson se rapproche de Salvatore Luria travaillant alors sur les mutations des bactériophages, dont il devient le premier étudiant ce qui lui permet de rencontrer Delbrück, alors leader du groupe Phage. Le projet de recherche de Watson prévoit d’utiliser les rayons X pour inactiver les bactériophages : Watson soutient sa thèse en 1951 sous la direction de Luria1.

L’ADN, support de l’information génétique

À l’époque, l’ADN n’est pas encore reconnu comme support de l’information génétique. Cependant, Watson, par sa fréquentation du groupe Phage, prend connaissance de l’expérience d’Avery, MacLeod et McCarty suggérant que l’ADN pourrait être une molécule génétique2.

En septembre 1950, Watson obtient une bourse postdoctorale pour travailler à Copenhague avec le biochimiste Herman Kalckar. En mai 1951, ce dernier emmène Watson à un symposium organisé à la station zoologique de Naples. Lors de ce séminaire, Watson visualise pour la première fois un diagramme de diffraction des rayons X par un cristal d’ADN. Le cliché est communiqué par Maurice Wilkins, biophysicien au King’s College de Londres. Ce symposium renforce la conviction émergente que les gènes sont constitués d’ADN plutôt que de protéines. Watson décide alors de changer l’orientation de ses recherches : abandonnant ses expériences sur les bactériophages, il se consacre à l’exploration de la structure chimique de l’ADN.

Au début du mois d’août 1951, Luria trouve à Watson un poste d’assistant de recherche auprès de John Kendrew au laboratoire Cavendish du département des sciences physiques de l’université de Cambridge. Kendrew a besoin d’aide pour ses études de diffraction des rayons X sur la myoglobine. Watson se voit attribuer par hasard un bureau au laboratoire Cavendish dans la même pièce que Francis Crick, un chercheur partageant la conviction que l’ADN est porteur de l’information génétique. Délaissant ses missions de recherche au Cavendish, Crick s’attelle avec Watson à l’élucidation de la structure de l’ADN.

La spoliation de Rosalind Franklin

En novembre 1951, Rosalind Franklin présente ses dernières recherches au King’s College de Londres. Dans cet exposé, la cristallographe dévoile des clichés de diffraction de rayons X. Pour obtenir ces images, Franklin et son étudiant Raymond Gosling du King’s Colllege exposent à un faisceau de rayons X les fibres d’ADN en les humidifiant. Sur la base du motif des clichés, Franklin démontre à son auditoire (incluant Watson) que l’ADN présente une structure hélicoïdale.

Alors que Watson et Crick s’efforcent d’élucider la structure de l’ADN, Max Perutz, le directeur de thèse de Crick, leur remet une copie du rapport d’étape non publié de Franklin, rédigé pour le laboratoire du King’s College dirigé par Randall. Franklin ayant décidé de rejoindre le Birkbeck College et Randall ayant insisté pour que tous les travaux sur l’ADN restent au King’s College, Gosling remet à Wilkins les copies des photographies de diffraction réalisées par Franklin. Wilkins et Perutz agissent ainsi à l’insu de Franklin, avant qu’elle n’ait l’occasion de publier une analyse détaillée du contenu de son rapport d’étape.

Stimulés par ce rapport communiqué par Perutz et les clichés de diffraction des rayons X transmis par Wilkins, Watson et Crick reprennent la construction de modèles : le cliché 51 de Franklin et son analyse s’avèrent déterminants pour élaborer la structure en double hélice3. Aidé par Watson, dont la compétence est la construction de modèles structurels, Crick interprète les angles et les intensités du motif de points du cliché résultant de la diffraction des rayons X pour proposer une structure hélicoïdale au sein de laquelle les paires de bases azotées maintiennent ensemble les brins de la « double hélice ». Ignorante de la reprise des travaux par Watson et Crick, Franklin revient sur le cliché 51 au début de 1953 et soumet en mars un manuscrit proposant une double hélice « hautement probable ».

Quelques jours plus tard, utilisant le cliché 51 sans le consentement de Rosalind Franklin et sans citer ses travaux, Crick et Watson publient le 25 avril 1953, dans la revue Nature, leur proposition de la structure en double hélice de la molécule d’ADN4, avec une note de bas de page reconnaissant seulement « avoir été stimulés par une connaissance générale de la contribution non publiée de Franklin et Wilkins ». À la suite d’un accord conclu entre les deux directeurs de laboratoire, les contributions de Wilkins et de Franklin sont publiées dans le même numéro de Nature, appuyant empiriquement l’article théorique de Crick et Watson.

De 1953 à 1955, Watson est engagé comme chercheur en biologie au California Institute of Technology, où il collabore aux études de diffraction des rayons X sur l’acide ribonucléique (ARN) d’Alexander Rich. De 1955 à 1956, il revient au Cavendish, où il travaille de nouveau avec Crick, publiant un article sur les principes structurels de la constitution des virus5.

En 1962, Crick, Watson et Wilkins reçoivent le prix Nobel de physiologie ou de médecine « pour leurs découvertes concernant la structure moléculaire des acides nucléiques et son importance pour le transfert d’informations dans les organismes vivants ». Le prix Nobel n’étant pas décerné à titre posthume, Franklin, décédée en avril 1958, n’y est pas associée.

Par la suite, Watson rejoint l’université Harvard pour participer aux recherches sur le rôle de l’ARN dans la synthèse des protéines. Accueilli en 1960 dans le laboratoire de Watson et de Walter Gilbert, François Gros y démontre l’existence d’ARN messagers entre l’ADN et la protéine chez Escherichia coli lors d’une infection bactérienne, dans des travaux publiés en mai 1961 dans la revue Nature6.

En 1968, Watson est engagé comme directeur du Cold Spring Harbor Laboratory (CSHL) à Long Island, institution en difficulté financière qu’il transforme en un centre scientifique de premier plan. Watson s’y révèle un administrateur efficace, collectant avec succès des fonds pour la recherche fondamentale. Sous son impulsion, le CSHL s’oriente en direction de la virologie tumorale, recherches dont est issue notre compréhension actuelle de la dynamique d’expression des oncogènes.

Catalyseur du projet Génome humain

L’idée trouve son origine dans une conférence donnée par le statisticien Ronald Fisher en 1935 à Londres, intitulée « Études de liaison et pronostic des maladies héréditaires ». Dans un essai publié en 1986 par Science, Renato Dulbecco, directeur du Salk Institute for Biological Studies, propose pour la première fois un projet de séquençage entier du génome humain7. Deux mois plus tard, Watson organise au CSHL un atelier consacré à cette initiative. Les deux principaux pourvoyeurs de fonds, le Department of Energy (DoE) et les National Institutes of Health (NIH) des États-Unis, élaborent un protocole d’accord et fixent le lancement du projet à 1990. Jouant un rôle catalyseur en faveur du programme génomique des NIH, Watson rallie un soutien massif à ce qui est un formidable pari sur le futur, avec des retombées potentiellement considérables en médecine.

Doté de 3 milliards de dollars, le Projet Génome humain (PGH), basé au sein des NIH, est officiellement lancé en 1990 par le DoE et les NIH pour une durée de quinze ans : le PGH est un consortium international de recherche associant les généticiens des États-Unis à ceux du Royaume-Uni, de France, d’Australie, et de Chine, cœur d’une myriade d’autres relations. En raison de sa renommée scientifique, Watson assume, de 1990 à 1993, le rôle de chef de projet en tant que directeur du Centre national de recherche sur le génome humain (National Center for Human Genome Research) des NIH, période où la majeure partie du génome humain est cartographiée. La séquence « brute » est publiée en février 2001 par le consortium public du PGH et la séquence « complète » en 2004.

Au crédit de James Watson, président du CSHL de 1994 à 2003, il convient également de mentionner son opposition farouche à l’appropriation du vivant que constitue le dépôt de brevets sur les gènes découverts, effectué par Graig Venter sous l’égide des NIH.

Honest Jim

En 1968, après l’avoir fait circuler sous l’intitulé Honest Jim, Watson publie La Double Hélice, essai aux commentaires parfois outrecuidants, où le portrait de Rosalind Franklin est assorti de commentaires misogynes sur son apparence et son caractère décrit comme « acariâtre » : « Rosy doit partir ou être remise en place […] on ne peut s’empêcher de penser que la meilleure place pour une féministe est dans un autre laboratoire [que celui de Wilkins]8  ». Alors qu’elle est décédée depuis dix ans, Watson feint d’avoir méjugé son travail dans un « épilogue » d’une impudence sidérante.

Disgrâce scientifique

En 2007, dans une interview accordée au Sunday Times pour la promotion de son autobiographie Avoid Boring People9, l’octogénaire Watson déclare être « intrinsèquement pessimiste quant à l’avenir de l’Afrique », car « toutes nos politiques sociales reposent sur le fait que leur intelligence est identique à la nôtre, alors que les tests montrent que ce n’est pas vraiment le cas10 ». Dans la même interview, bien qu’il affirme espérer que tous les humains soient égaux en matière de capacités intellectuelles, il déclare néanmoins que « les personnes qui doivent gérer des employés noirs constatent que ce n’est pas le cas11 ». Estimant que ces déclarations outrepassent les limites du débat scientifique, l’université d’Édimbourg retire l’invitation faite à Watson et le Musée des sciences annule la conférence prévue.

Le penchant médiatique de Watson pour les provocations outrancières empreintes de misogynie, d’homophobie ou de racisme finit par nuire à sa carrière scientifique : suite à l’interview dans le Sunday Times, le Cold Spring Harbor Laboratory suspend Watson de ses fonctions de chancelier « dans l’attente d’une délibération plus approfondie », le 18 octobre 2007. Le 25 octobre, dans une lettre de rétractation, Watson annonce sa démission du poste de chancelier du CSHL. Il est, par la suite, nommé Chancelier émérite.

Ses assertions relatives au déterminisme racial ayant tari ses revenus de conférencier, Watson met aux enchères en 2014 chez Christie’s, la médaille de son prix Nobel qui est alors acquise pour 4, 75 millions de dollars par un milliardaire russe, devenant ainsi le premier et jusqu’ici le seul lauréat Nobel à réaliser une telle transaction.

À plus de 90 ans, dans l’émission télévisée American Masters diffusée en 2019 sur le réseau Public Broadcasting Service, Watson réitère ses déclarations discriminatoires. Lorsqu’on lui demande si ses opinions sur le QI et l’ethnie ont changé, il répond : « Non, pas du tout. J’aimerais qu’elles aient changé, qu’il existe de nouvelles connaissances prouvant que l’éducation est beaucoup plus importante que la nature. Cependant, je n’ai vu aucune connaissance de ce type. Et il existe une différence moyenne entre les Noirs et les Blancs dans les tests de QI : je dirais que cette différence est d’ordre génétique12. » Ces derniers commentaires « annulent de facto les excuses écrites et la rétractation faites par le Dr Watson en 2007 », constate le Cold Spring Harbor Laboratory, En dépit de son héritage scientifique et de son leadership institutionnel, le CSHL affirme que « les déclarations faites dans le documentaire sont totalement incompatibles avec notre mission, nos valeurs et nos politiques, et nécessitent la suppression de toute trace restante de son implication », révoquant les titres honorifiques décernés à James Watson.

  • 1. James D. Watson, “The Biological Properties of X-Ray Inactivated Bacteriophage”, Journal of Bacteriology, vol. 60, no 6, décembre 1950, p. 697-718.
  • 2. O. T. Avery, C. M. MacLeod et M. McCarty, “Studies on the Chemical Nature of the Substance Inducing Transformation of Pneumococcal Types: Induction of Transformation by a Deoxyribonucleic Acid Fraction Isolated from Pneumococcus Type III”, Journal of Experimental Medicine, vol. 79, no 2, 1944, p. 137-158.
  • 3. A. Klug, “Rosalind Franklin and the discovery of the structure of DNA”, Nature, vol. 219, no 5156, 1968, p. 808-810.
  • 4. J. D. Watson et F. H. C. Crick, “Molecular structure of nucleic acids: a structure for deoxyribose nucleic acid”, Nature, 171, 1953, p. 737-738.
  • 5. F. H. C. Crick et J. D. Watson, “Structure of Small Viruses”, Nature, 177, 1956, p. 473-475.
  • 6. F. Gros, H. Hiatt, W.Gilbert, C. G. Kurland, R. W. Risebrough, J. D. Watson, ”Unstable ribonucleic acid revealed by pulse labelling of Escherichia coli”, Nature, 190, 1961, p. 581-585.
  • 7. R. Dulbecco “A turning point in cancer research: sequencing the human genome”, Science, vol. 231, no 4742, 1986, p. 1055-1056.
  • 8. James D. Watson, The Double Helix: A Personal Account of the Discovery of the Structure of DNA, Atheneum, 1968 (trad. fr., Hachette, 1984).
  • 9. James D. Watson, Avoid Boring People and Other Lessons from a Life in Science, New York, Random House, 2007.
  • 10. Biopolitical Times, 10 octobre 2007.
  • 11. Laura Blue, “The Mortification of James Watson”, Time Magazine, 19 octobre, 2007.
  • 12. Decoding Watson, PBS, 2018.