L’enlèvement de Nicolas Maduro, pistes de réflexion
L’enlèvement du président vénézuélien réactive autant qu’il met à l’épreuve les grilles de lecture traditionnelles sur l’interventionnisme des États-Unis vis-à-vis du sous-continent américain. L’opération « Absolute resolve » n’est ni la première étape d’un rétablissement de la démocratie vénézuélienne, ni un simple épisode de plus dans l’histoire de l’impérialisme américain.
L’enlèvement de Nicolas Maduro et de son épouse Cilia Flores par les forces spéciales nord-américaines la nuit du 2 au 3 janvier, puis leur inculpation devant un tribunal newyorkais pour « conspiration narco terroriste » pour le premier et « trafic de cocaïne » pour la seconde, marquent incontestablement un tournant dans les rapports des États-Unis avec l’Amérique latine, mais bien évidemment aussi avec Cuba, la Chine et la Russie. Certains se sont félicités de coup porté au dictateur que fut incontestablement Maduro jusqu’à sa séquestration, comme à ses mentors cubains qui ont véritablement mis sous tutelle l’armée, les milices et les services secrets vénézuéliens. Ce coup de force, pensent-ils, est l’acte I d’un retour à la démocratie. Après la destitution du chavisme viendra immanquablement un acte II, le rétablissement d’un état de droit méthodiquement détruit par Maduro et ses partisans durant ces dix dernières années. L’illégitimité incontestable du pouvoir du Président déchu et de son administration, tout comme la mainmise des Cubains sur le pays, justifieraient ce non-respect du droit international comme du droit américain. Il ne fait en effet aucun doute que l’opération « Résolution absolue » fut bien un acte de guerre à l’encontre du Venezuela, opération dont le Congrès et le Sénat des États Unis ne furent informés qu’à posteriori. D’autres y voient au contraire la pure et simple remise au goût du jour de la doctrine Monroe qui aurait fait de l’Amérique latine la chasse gardée des États Unis, et ce faisant, la mise à mal du droit international tel que l’a consacré la charte de l’ONU. Il y aurait là une atteinte au droit international comparable à l’agression russe en Ukraine. Parmi les tenants de cette thèse, certains vont même plus loin. À leurs yeux, Nicolas Maduro serait un dirigeant pleinement légitime et devrait pouvoir reprendre ses fonctions. C’est peu dire que ces deux visions, pour une part attendues, méritent d’être discutées et nuancées.
L’argument du narcotrafic
Partons de la première. On peut comprendre la joie des Vénézuéliens de voir Nicolas Maduro arrêté et traduit devant une cour de justice. Le président déchu a à son actif nombre d’actions qui relèvent d’une cour pénale internationale, notamment des responsabilités écrasantes en matière de répression des manifestants protestant contre les atteintes à la démocratie. Les uns ont été tués par les tirs létaux des membres des colectivos, les groupes paramilitaires du chavisme. Les autres ont été sauvagement torturés par la police. Plus encore, certains Vénézuéliens ont été arrêtés sous les motifs les plus invraisemblables, et souvent eux aussi torturés. Ces faits ont été longuement et minutieusement établis par des rapports de différentes organisations de défense des droits de l’homme, comme par l’ONU. La corruption des élites chavistes n’est pas moins patente, là encore les faits sont connus depuis longtemps. Le bilan est tout aussi tragique sur le plan économique, comme l’atteste la banqueroute du pays et l’exil de huit millions de vénézuéliens sur les quelques trente millions d’habitants que comptait le pays en 20151.
Pour autant, Donald Trump a été très clair dans sa justification de l’opération armée lancée pour capturer Nicolas Maduro et ce faisant obliger les élites chavo-maduristes à composer avec ses desseins. Jamais il n’a évoqué le caractère dictatorial du régime et encore moins un quelconque souci de rétablir un régime démocratique au Venezuela. Les accusations lancées contre Nicolas Maduro et son épouse sont d’un tout autre ordre. Par leurs collusions avec les narcotrafiquants, tous deux, comme d’autres responsables politiques vénézuéliens, voire d’autres responsables politiques latino-américains tel le président colombien, Gustavo Petro, menaceraient la sécurité des États-Unis. L’accusation fait sourire. Elle illustre avant tout le gout du Président américains pour les « faits alternatifs » et la novlangue. Est vrai ce qu’il affirme, fut-ce au mépris des vérités les plus élémentaires.
Examinons donc les faits. Les collusions et les accords financiers entre une partie les responsables politico-militaires vénézuéliens et des trafiquants de drogue latino-américains ne font aucun doute. Reste à souligner que de telles pratiques ne sont pas l’apanage du Venezuela. Tous les pays latino-américains proches de la Colombie, premier producteur mondial de cocaïne, tel l’Équateur, ou ceux situés entre ce pays et les États Unis, les pays centraméricains et le Mexique, voient une partie des autorités chargées de lutter contre les trafics de stupéfiants –juges, policiers, militaires- tout comme certains membres de la classe politique, s’accommoder et tirer de fabuleux bénéfices de ces activités illégales. Les élites économiques ne sont pas en reste. Elles recyclent les narcodollars, notamment dans l’industrie du bâtiment ou la finance, comme dans ce qu’une bonne connaisseuse du Mexique, Sabine Guez a appelé les « activités de renfort » du narcotrafic : l’agriculture et l’agronomie, la chimie, le commerce des armes, des véhicules et de l’aviation légère, le conseil juridique et les activités de défense des narcotrafiquants devant les tribunaux, la banque, l’industrie du spectacle et du luxe. Là encore la porosité est la règle entre l’économie licite et illicite tant dans les pays latino-américains que dans certains États du sud des États-Unis, la Floride ou le Texas, comme dans différents paradis financiers internationaux, comme les États du Golfe et plus généralement dans le monde de la finance internationale. Certaines grandes banques internationales se sont fait une spécialité de tirer profit de cette porosité. C’est dire que si, comme toute une partie des élites politiques et économiques latino-américaines, les dirigeants vénézuéliens touchent des pots de vins des narcotrafiquants, ils ne dirigent pas les opérations de contrebande de cocaïne à destination des États-Unis. Ce constat a d’ailleurs été fait par des agents du National Intelligence Council dans un document de mai 2025 : « Bien que l’environnement permissif du Venezuela permette à Tren de Aragua d’opérer, le régime de Maduro n’a probablement pas pour politique de coopérer avec Tren de Aragua et ne dirige pas les mouvements ni les opérations de Tren de Aragua vers les États-Unis 2 ».
Rappelons pour clore l’examen de ce chef d’accusation que Donald Trump a gracié le 1er décembre 2025 l’ex président hondurien, Juan Orlando Hernandez, pourtant condamné à quarante-cinq années de prison pour importation illégale de cocaïne aux États Unis. Mieux, il a ensuite appelé à voter pour le candidat du parti de cet ex-président pourtant connu pour ses liens avec le narcotrafic. De même se refuse-t-il tout aussi obstinément à contrôler la vente d’armes aux États-Unis, où s’approvisionnent pour partie les narcotrafiquants mexicains aujourd’hui, qui inondent le marché nord-américain de fentanyl.
Le jour d’après
Revenons aux lendemains attendus par certains de l’intervention américaine, la ré-institution progressive d’un régime démocratique. Là encore, n’en déplaise aux attentes compréhensibles de Corina Machado et de l’opposition vénézuélienne, toutes deux soucieuses de ne pas braquer le président des États-Unis, Donald Trump a été, comme à son habitude, tout à fait explicite. Il n’a jamais évoqué la question de la démocratie au Venezuela, encore moins la nécessité de respecter la volonté du peuple vénézuélien. Pis, il a très clairement manifesté son mépris pour le candidat qui a remporté les élections en 2024, Edmundo Gonzalez Urrutia, et plus encore pour Corina Machado qui a joué un rôle clé dans cette victoire, mais qui a eu le mauvais goût de lui ravir le prix Nobel de la paix, qu’elle est d’ailleurs prête à partager avec lui. Selon les termes de Donal Trump, « elle ne bénéficie ni du soutien ni du respect dans son pays ».
Sans doute sensible à la flatterie de Corina Machado, il vient de déclarer qu’il la recevra sans pour autant revenir à sa toute première déclaration, selon laquelle « il va diriger le pays ». Il souhaite forcer les militaires chavistes et la nouvelle présidente, Delcy Rodriguez, qui vient de prêter serment, à négocier avec lui une remise en route de l’industrie pétrolière sous la main mise des compagnies nord-américaines. Ces dernières, selon les mots de Donald Trump, investiront et répareront les infrastructures. Elles pourront alors vendre de grandes quantités de pétrole et ainsi se rembourser. Non content de ce projet à moyen et long terme, il a aussi annoncé que sur les stocks de brut, jusque-là immobilisés par l’embargo nord-américain, 30 à 50 millions de barils de pétrole allaient être fournis aux États-Unis qui les vendraient sur le marché international : « Ce pétrole sera vendu au prix du marché et l’argent sera contrôlé par moi, président des États-Unis, pour garantir qu’il soit utilisé au profit des peuples du Venezuela et des États-Unis » a-t-il précisé. Comme le remarquent les spécialistes de l’économie du pétrole, si les compagnies nord-américaines ont la capacité technique de raffiner le pétrole brut extra lourd vénézuélien, moins cher à acheminer que son équivalent canadien et donc plus rentable, c’est néanmoins elles, et non l’administration américaine, qui décideront ou non d’investir dans la remise en l’état de l’industrie pétrolière. Et elles ne le feront que si l’environnement socio-politique vénézuélien permet de réaliser à coup sûr des profits durables. Il faut ajouter que si Trump n’évoque que les richesses pétrolières, lui et ses conseillers ont certainement aussi en vue l’exploitation des autres richesses minières vénézuéliennes notamment, le charbon, l’or, le fer, le nickel, la bauxite et les diamants.
C’est ce point qui est particulièrement inquiétant pour l’avenir de la démocratie au Venezuela. En effet tout laisse penser que l’option de ceux qui, tel Richard Grenell, sont partisans d’accords absolument pragmatiques avec les militaires chavistes, prévaudra. C’est à dire que, comme l’a très bien vu Rafael Uzcategui3, sous la menace de possibles autres enlèvements ou de bombardements ciblés, la nouvelle présidente vénézuélienne et les militaires chavistes joueront double jeu. Ils maintiendront une rhétorique anti-impérialiste mais accepteront les accords sur l’exploitation du pétrole ou d’autres ressources minières proposés par les États-Unis, mais aussi l’éviction de la Chine, de la Russie et de Cuba de la scène vénézuélienne. Comme l’a écrit très ironiquement et très justement Andrés Izarra, il y a eu là une « trahison parfaitement réalisée4 ». Delcy Rodriguez, que l’on soupçonne même d’avoir proposé avec son frère Jorge Rodriguez, le Président de l’Assemblée nationale vénézuélienne, un plan pour évincer Maduro5, doit incontestablement son pouvoir à Trump. Elle est chargée de faire régner un ordre a minima pour que les États-Unis puissent inviter leurs compagnies pétrolières exploiter le brut vénézuélien sans avoir à supporter les coûts d’une occupation en bonne et due forme.
La Chine devra faire le deuil de partie ou totalité de la dette contractée à son encontre par le Venezuela, elle pourra au mieux acheter le pétrole vénézuélien via les compagnies américaines, mais ne pourra plus investir directement dans le pays. Elle n'en restera pas moins le principal partenaire économique des pays latino-américains, avec des pratiques qui n’ont rien à envier aux grandes compagnies internationales des pays occidentaux pour ce qui est des dommages environnementaux ou de l’exploitation éhontée de la main d’œuvre locale. Mieux, elle continuera d’investir dans des projets d’infrastructure à dimension continentale, dont le méga port de Chancay au Pérou est emblématique. Les Russes devront eux abandonner l'idée d'une utilisation militaire des ports vénézuéliens. La question la plus épineuse sera celle de l’éviction des Cubains, complètement enkystés dans l’appareil d’État vénézuélien, comme de la mise au pas des guérillas colombiennes ayant refusé les accords de paix avec le gouvernement colombien installées au Venezuela et parties prenantes du trafic de cocaïne. L’opposition vénézuélienne qui a pourtant remporté haut la main le scrutin de juillet 2024 sera-t-elle condamnéeà attendre le bon vouloir des États-Unis ?
La doctrine « Donroe »
Est-ce pour autant, comme le répètent à l’envi depuis quelques jours certains spécialistes de l’Amérique latine, la remise au goût du jour de la doctrine Monroe qu’ils ramènent trop souvent à une caricature, la politique du gros bâton de l’oncle Sam ? Nul doute que les Nord-Américains n’aient eu, ce dès le début de la fondation des États-Unis, l’idée d’« un destin manifeste » et d’une mission providentielle qui leur donnaient des droits à dominer sans rivaux possibles d’abord l’Amérique du Nord puis l’ensemble du continent. Le Mexique en fit les frais et perdit au milieu du XIXe siècle la moitié de son territoire, les États du Texas, du Nouveau Mexique et de la haute Californie qui devinrent nord-américains. De même, tout au long du XXe siècle, les États-Unis ne se privèrent pas d’intervenir dans le jeu politique des différents pays latino-américains et au premier chef en Amérique centrale et dans la Caraïbe, puis dans le reste du sous-continent. En 1901, ils obtinrent des Cubains qu’ils inscrivent dans leur Constitution la possibilité d’une intervention dans la politique intérieure de l’île en cas de trouble. Après avoir patronné la sécession de Panama de la Colombie (1903) et s’être fait attribuer à perpétuité la zone du canal interocéanique, ils obtinrent un droit identique à l’intervention dans ce pays. Rappelons aussi leurs occupations de Haïti (1915-34 ) et du Nicaragua ( 1912-25 et 1926-33), tout comme leurs appuis à bon nombre de conspirations et de coups d’État contre des gouvernements légitimes dans la seconde moitié du même siècle. Ils participèrent ainsi au renversement de Jacobo Arbenz au Guatemala (1954), au débarquement manqué de la Baie des cochons à Cuba (1961), soutinrent au coup d’état militaire au Brésil (1964) puis celui au Chili (1973), occupèrent la République dominicaine (1965), appuyèrent la Contra nicaraguayenne (1982-1987), intervinrent militairement à la Grenade (1985) et enfin à Panama (1989).
Si chacune de ces interventions contrevinrent incontestablement au droit international et témoignèrent de leurs desseins impérialistes dans le continent, on ne saurait cependant les comprendre sans les rapporter aux règles du jeu en vigueur dans la politique latino-américaine, et tout spécialement en centraméricaine et caraïbe, ce de la fin du XIXe siècle à la fin des années 1980. En effet pour les latino-américains, jusqu’au moment de la mise à l’honneur des principes démocratiques dans les années 1980 et de la valorisation des droits de l’homme, la politique fut conçue comme une série d’épreuves de forces, où la violence pouvait être légitime et où les différentes forces socio-politiques rivales étaient en droit de faire appel à des appuis étrangers. Comme l’a fortement souligné Daniel Pécaut, l’ordre et la violence furent les matrices du politique6. À la différence des visions européennes qui prêtaient au social des capacités d’auto-régulation par le marché ou par la volonté générale, les visions latino-américaines voyaient dans de tels principes une menace de dissolution de l’ordre social. Le politique devait être l’apanage d’un petit nombre de gens instruits ayant à charge de mettre en forme le social. Dans ce façonnage du social par la force, le recours à des appuis étrangers était considéré comme légitime.
C’est dans ce cadre qu’il faut interpréter la doctrine Monroe qui eut aussi ses partisans en Amérique latine, car elle tint à distance les anciennes puissances coloniales qu’étaient la France, mais plus encore l’Espagne et la Grande Bretagne. Ce fut ainsi l’application de cette doctrine qui obligea notamment les Britanniques à abandonner leur protectorat sur le Royaume autonome de la Moskitia qui ne devint pas un territoire sous tutelle anglaise, comme le Belize, mais fut intégrée au Nicaragua et au Honduras en 1894. Les guerres civiles entre conservateurs et libéraux qui ravagèrent les pays de l’isthme centraméricain jusqu’à la fin du XIXe siècle en témoignent. Ce furent non seulement les libéraux et les conservateurs qui appelèrent à la rescousse les partis frères des pays voisins, mais les libéraux qui recherchèrent l’appui du dictateur positiviste mexicain Porfirio Diaz, et les conservateurs nicaraguayens qui s’appuyèrent sur les États-Unis et firent bon accueil aux débarquements de l’infanterie de marine de ce pays. Dans sa lutte contre les nord-américains (1926-33), Augusto César Sandino jugea tout aussi légitime de recevoir l’appui d’autres « patriotes » centraméricains comme des autorités du Mexique révolutionnaire. Le Guatemala du Président Arevalo soutint résolument les membres de la légion caraïbe qui vinrent prêter main forte aux révolutionnaires costariciens en 1948. Les opposants nicaraguayens à Somoza purent dès lors compter sur l’appui des Costariciens puis, à partir de 1978, sur celui très conséquent du Venezuela, du Panama, du Mexique et pour finir de Cuba. De la même façon, les différents groupes des opposants à Batista à Cuba, et parmi eux Fidel Castro et son armée rebelle, reçurent des appuis capitaux du Venezuela et du Costa Rica. Et sitôt arrivé au pouvoir Castro appuya à la fois des guérillas à l’encontre Trujillo en République Dominicaine comme des militaires au Guatemala, deux gouvernements incontestablement dictatoriaux, mais aussi des guérillas contre le gouvernement social-démocrate vénézuélien, dont il convoitait les ressources pétrolières. De même, les sandinistes une fois parvenus au pouvoir au Nicaragua fournirent, avec les Cubains et le bloc soviétique, une aide considérable aux guérilleros salvadoriens en lutte d’abord contre une junte militaire, puis à partir de 1984 contre un gouvernement démocrate-chrétien.
C’est au regard de ce jeu d’interventions latino-américaines tous azimuts qu’il faut évaluer l’interventionnisme nord-américain, qui fut une constante du début du XXe siècle à la fin des années 1980. Celui-ci s’appuya toujours sur des relais locaux, souvent des groupes conservateurs, parfois ensuite sur des militaires modernisateurs voulant écarter certains groupes oligarchiques, comme sur des partis réformistes démocrates-chrétiens traditionnellement anti-communistes et fort suspicieux devant les ingérences cubaines. Toute une partie des acteurs politiques latino-américains, civils comme militaires, furent tour à tour fascinés par le New Deal, par l’efficacité de la machine de guerre nord-américaine durant la Seconde Guerre mondiale, par les promesses de l’Alliance pour le progrès de Kennedy et enfin par l’appui aux forces démocratiques latino-américaines de Carter et Brezinski. La spécificité incontestable de cet interventionnisme fut le poids chaque fois plus disproportionné des États-Unis face à celui des différentes nations latino-américaines, bien évidemment en Amérique centrale et dans la Caraïbe, mais aussi dans le reste du sous-continent.
La nouveauté des manières de Trump est double par rapport au contexte de cet interventionnisme passé.
La nouveauté des manières de Trump est double par rapport au contexte de cet interventionnisme passé, à la fois par ses actions menées sans concertation aucune avec des forces latino-américaines, pas plus qu’avec ses alliés de l’OTAN, mais aussi par sa propension à bafouer les principes démocratiques nord-américains. Ses déclarations lors de son investiture, tant sur la vocation du Canada à devenir un état de États-Unis, que sa volonté de se réapproprier la zone canalifère à Panama, comme de mettre la main sur le Groenland sont emblématiques de desseins nouveaux ; desseins qui vont bien au-delà de ceux énoncés dans la doctrine Monroe. Il y a là une redéfinition des objectifs stratégiques des États-Unis, confirmée par le mémorandum sur la stratégie de sécurité nationale publié en novembre 2025. Il y est affirmé que ce sont dorénavant les intérêts stratégiques des Nord-Américains qui doivent primer ce de façon absolue. Ce qui implique une remise en cause explicite du principe de non intervention : « Pour un pays dont les intérêts stratégiques sont aussi nombreux et divers, le respect rigoureux du principe de non intervention n’est pas possible », peut-on y lire. Si le document précise que ce non-respect doit obéir à des critères stricts, ceux-ci sont définis d’une telle façon qu’ils semblent relever du seul bon vouloir et du seul jugement des États-Unis sur leurs impératifs stratégiques. Et de préciser la nécessité « de sécuriser l’accès [des États-Unis] aux biens jugés nécessaires pour nous défendre et préserver [leur] mode de vie ». Pour cela, les États-Unis doivent resserrer les liens avec les pays de l’hémisphère occidental et les décourager de collaborer avec d’autres pays.
Les termes et le ton employés dans l’ensemble de ce mémorandum sont une mise en question parfaitement explicite de l’idée d’égalité entre les nations – par-delà leurs différences abyssales de puissance – consacrée par la Charte de l’ONU, au profit de l’énonciation des droits des États-Unis à s’affranchir de toute limite à leur volonté d’hégémonie absolue sur le monde. C’est aussi l’énonciation de la primauté de la force sur le droit international. Ce sont là autant de manières d’agir nouvelles qui sont à rapprocher des ruptures que Donald Trump entend introduire dans les principes fondamentaux de la démocratie nord-américaine : la remise en question de la séparation des pouvoirs, une captation partisane de l’appareil d’État et de l’appareil judiciaire, une rhétorique stigmatisant ses opposants comme des ennemis du peuple nord-américain, alliée à l’usage de la force au mépris du droit à leur encontre, une volonté de mise au pas du monde scientifique, l’appel à la limitation de la liberté d’expression au profit de « vérités alternatives », une xénophobie et un racisme militant contre les migrants non européens. C’est dire que la « République impériale » dont Aron avait cherché à analyser les dynamiques est aux prises avec le dessein de la transformer en Empire à vocation totalitaire, qui entend vassaliser ce qui furent ses anciens alliés au profit d’une coexistence belliqueuse avec ses deux rivaux totalitaires, la Russie de Poutine et la Chine de Xi Jinping.
- 1. On suivra sur tous ces points le livre commode et récent de José Natanson, Venezuela ensayo sobre la descomposicion, Debate Penguin, Argentine, 2024, ou ceux plus anciens de Paula Vasquez, Pays hors service :Venezuela de l’utopie au chaos, Buchet-Castel, 2019 et de Rafael Uzcategui, Venezuela révolution ou spectacle, Spartacus, 2011.
- 2. Mémo du National Intelligence Council, déclassifié en mai 2025, cité par Le Monde, le 5 janvier 2026.
- 3. Elisabeth Miranda et Isabelle Piquer, « Venezuela : à Caracas, malgré la libération de prisonniers, des doutes sur une réelle volonté d’ouverture démocratique », Le Monde, 9 janvier 2026.
- 4. « El cambio de regimen perfecto ? Del autoritarismo el neocolonialismo ? », Nueva Sociedad, janvier 2026.
- 5. Le Miami Herald avait lancé cette hypothèse en octobre 2025 comme l’évoque Le Monde dans son édition du 12 janvier 2026.
- 6. Daniel Pécaut, L’ordre et la violence : évolution socio-politique de la Colombie entre 1930 et 1953, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1987.