Fin de l’aide internationale ?
Malgré des signaux d’alerte quant à son inefficacité et aux dénonciations de ses bénéficiaires, aucun véritable débat n’a eu lieu sur l’aide internationale, tant en Europe qu’aux États-Unis, laissant à l’extrême droite l’espace de sa critique. Elle est aujourd’hui à la croisée des chemins.
L’arrêt de la quasi-totalité des programmes d’aide et le démantèlement brutal de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) par Elon Musk ont marqué les débuts de l’administration Trump. En manque d’imagination, l’extrême droite française a répété les critiques trumpiennes contre la politique d’aide française. Le ministre des Affaires étrangères a réagi à ces critiques en recourant à la vieille recette de la « commission d’évaluation de l’aide », chargée de s’assurer « systématiquement que ce que nous faisons est bien dans l’intérêt direct des Français, ou indirect, parce que vous savez que ces interventions de l’AFD [Agence française de développement], elles bénéficient aussi très largement à des entreprises françaises ».
Or cette réponse à la remise en question de la politique d’aide au développement n’est malheureusement pas à la hauteur de l’enjeu. D’une part, les rapports d’évaluation de notre politique d’aide ne manquent pas et, d’autre part, cette façon de botter en touche revient à éviter un débat plus que nécessaire, à une époque où l’aide au développement est contestée au Nord comme au Sud. L’aide internationale, dont la fonction politique de partage de la prospérité pour éviter la guerre a été théorisée par le discours de Truman du 20 janvier 1949 et qui s’est adaptée jusqu’au début de ce siècle, paraît aujourd’hui à la croisée des chemins : va-t-elle disparaître comme semble le vouloir le président américain ou va-t-elle radicalement changer de paradigme, d’objectifs et de formes ?
Du côté des donateurs, des réductions drastiques et un changement de paradigme
Aux États-Unis, la charge virulente du nouveau pouvoir contre l’USAID et les agences onusiennes (dont beaucoup ont pour objectif le développement des pays pauvres) relève davantage de la mise en scène de la rupture idéologique avec l’administration précédente que d’une vraie réflexion sur la politique d’aide.
La Heritage Foundation, dont le Project 2025 a inspiré une grande part du programme de Trump, soulignait dans une note récente les « dérives » successives de l’USAID, accusée de diffuser une idéologie woke : financement de politiques de maîtrise de la natalité sous l’administration Clinton, de la cause LGBT et de la question climatique durant la présidence Obama, et de « l’idéologie transgenre » durant la présidence Biden1 – autant de thèmes au cœur du clivage entre Démocrates et Républicains. Comme d’habitude, la politique intérieure prime sur la politique étrangère. Reste à savoir si, dans sa détestation du multilatéralisme, la nouvelle administration américaine va se retirer de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), comme cela est préconisé par le Project 2025 qui les qualifie de « coûteux intermédiaires2 ». Un désengagement des États-Unis de ces deux institutions serait contre-productif pour leurs intérêts : elle ouvrirait la porte à un renforcement de l’influence chinoise et priverait Washington d’un levier majeur d’action sur le système financier mondial, avec des risques accrus pour l’hégémonie du dollar. Mais, comme l’a montré le premier mois de la présidence Trump, la définition de « l’intérêt des États-Unis » est parfois plus idéologique et polémique que raisonné. En tout état de cause, si elle reste dans ces deux institutions, la nouvelle administration américaine va être beaucoup plus exigeante. D’ores et déjà, le président de la commission des Affaires étrangères du Sénat a invité le Ghana à apurer ses dettes vis-à-vis des entreprises américaines avant de demander tout nouveau concours du FMI. La contribution américaine à la reconstitution des moyens de l’AID, guichet de la Banque mondiale destiné aux pays les plus pauvres, apparaît menacée, malgré les engagements de l’administration Biden. Il en est de même des contributions à la reconstitution du Fonds mondial contre le sida, le paludisme et la tuberculose, et à l’Alliance mondiale pour les vaccins et l’immunisation (Gavi). Enfin, alors que l’un des principaux défis actuels est le surendettement des pays pauvres, la participation des États-Unis au cadre commun du G20 pour les traitements de dette s’annonce houleuse, car le principe d’effort égal des créanciers suppose des concessions des prêteurs privés américains. Cependant, la remise en cause de l’aide américaine par Trump ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt : les paradigmes de l’aide sont redéfinis en profondeur, et pas seulement aux États-Unis.
En Europe, la doxa, les objectifs et les budgets de l’aide ont changé rapidement sans véritable débat public. Conçue au xxe siècle pour mettre fin au sous-développement du tiers-monde3, l’aide de l’Union européenne (UE) – de loin le plus grand contributeur d’aide au développement dans le monde – est réorientée vers les principaux intérêts politico-économiques des pays européens : lutte contre les causes de l’immigration irrégulière et sécurisation de l’approvisionnement en matières premières et en énergie. À ce titre, l’effacement du terme « développement » dans la rhétorique de l’UE est révélateur : l’administration de la Commission européenne, autrefois chargée du développement, est désormais chargée des « partenariats internationaux », et les responsables européens ne parlent plus que de « partenariats entre égaux », niant l’inégalité entre nations riches et nations pauvres qui est la raison d’être de l’aide.
La solidarité avec les pauvres est remplacée par le développement de relations d’affaires avec le secteur privé local.
À Bruxelles, le Global Gateway, qui est la politique de développement de l’UE depuis 2023, incarne le changement de doxa et d’objectifs. L’aide au développement est à présent envisagée sous le biais de « l’investissement » dans de nombreux secteurs, avec un focus particulier sur les infrastructures de transport et les ressources naturelles. La signification du Global Gateway est avant tout géopolitique et économique. D’une part, cette politique est la réponse européenne au grand projet des routes de la soie et s’inscrit dans la compétition géoéconomique avec la Chine à l’égard des pays du Sud. D’autre part, cette politique repose sur une vision néolibérale du développement : l’entrepreneuriat et l’investissement dans une économie productive extravertie sont désormais les deux piliers de ce dernier. Ils impliquent une combinaison de fonds publics et privés, et non plus simplement de l’aide publique. En d’autres termes, l’État développeur a cédé la place à l’État facilitateur de l’initiative privée et de l’expansion du marché. Selon ce nouveau paradigme, le secteur privé et le commerce international sont les vecteurs du développement et leur principale contrainte est l’insuffisance des infrastructures. La solidarité avec les pauvres est remplacée par le développement de relations d’affaires avec le secteur privé local (les riches des pays pauvres) et la politique d’aide se mue en une diplomatie d’affaires où intérêts privés et publics s’entremêlent au risque de se confondre.
Ces idées forment ce qu’on devrait appeler le « consensus de Bruxelles », en référence au consensus de Washington désormais dépassé. Elles font en effet consensus parmi les Européens. Ainsi, en Italie, le « plan Mattei pour l’Afrique », présenté à la première conférence Italie-Afrique en 2024, préconise le développement des relations d’affaires entre le continent et l’Italie pour réduire l’immigration et approvisionner l’Europe en énergie4. La stratégie Espagne-Afrique présentée en 2024 encourage aussi la participation des entreprises espagnoles dans des secteurs clés, tels que les infrastructures, la numérisation et la transition énergétique en Afrique. La politique française s’inscrit aussi dans cette évolution, rappelée récemment par le ministre justifiant l’aide par l’ouverture de débouchés à nos entreprises. L’orientation pro-business de cette politique se manifeste dans le soutien à l’entrepreneuriat, notamment des jeunes, et dans sa « dés-africanisation ». Les avanies subies au Sahel après l’échec de la politique des « 3D » (diplomatie, défense, développement) et, sans doute, la prise de conscience que la volonté d’influence française se heurtait au désir marqué d’une partie de l’opinion africaine de s’en affranchir conduisent à réduire la part africaine de l’aide. En 2023, la liste des pays prioritaires de l’aide française, pour l’essentiel africains, a été supprimée par le Comité interministériel de la coopération internationale et du développement. En 2025, la réduction du budget a touché avant tout les subventions accordables aux pays les moins avancés, et non les bonifications d’intérêt sur les prêts aux pays plus favorisés. La réduction de la part africaine devrait donc se confirmer, les marchés intéressants étant dans les pays émergents et l’Afrique étant surendettée5.
À cette orientation pro-business s’ajoute un nouvel objectif politique : la lutte contre l’immigration irrégulière. Dans les pays européens dirigés par des coalitions de droite et d’extrême droite, les gouvernements voient dans l’aide au développement un moyen de freiner l’émigration. Mais, conscients que cette approche a échoué depuis longtemps – plus de développement signifiant, au moins dans un premier temps, plus de migrations –, ces gouvernements souhaitent désormais conditionner l’aide au développement à la coopération des pays d’origine des migrants en matière de contrôle des flux migratoires. L’enjeu n’est donc plus réellement la lutte contre la pauvreté, source des migrations, mais le contrôle des frontières et l’acceptation de la réadmission des immigrés clandestins. Pour Giorgia Meloni et les autres leaders européens d’extrême droite, l’aide au développement doit devenir avant tout un outil de la politique anti-immigration.
Enfin, le dernier bouleversement du paysage de l’aide est son évolution budgétaire. Qu’elle soit motivée par des tensions budgétaires ou des préférences politiques, la réduction de l’aide publique est une tendance générale. L’Allemagne (– 1 milliard d’euros environ en 2025), les Pays-Bas (– 2 ou 3 milliards d’euros sur 2025-2028), le Royaume-Uni (de 0, 5 % à 0, 3 % du PIB en 2027) et la Suisse (– 110 millions de francs suisses en 2025 puis – 321 millions de francs suisses sur 2026-2028) ont annoncé des réductions de leur budget d’aide. La France n’est pas en reste, avec une diminution du budget de l’aide de 37 % dans la loi de finance 20256. La politique d’aide, qui était appelée à bénéficier de la plus forte augmentation de moyens selon la loi de programmation adoptée à l’unanimité en 2021, est maintenant la plus affectée par la quête d’économies. L’impératif européen d’augmentation des budgets de défense est de nature à aggraver la baisse déjà bien engagée de l’aide publique au développement.
Du côté des pays récipiendaires, des critiques sans solution alternative
Les pays récipiendaires de l’aide au développement ne sont pas avares de critiques et d’ambiguïtés à son égard. La politique internationale d’aide est souvent dénoncée comme un facteur de maintien dans la dépendance et un vecteur d’ingérence. De nombreux gouvernements dénoncent la persistance d’un certain néocolonialisme dans la politique d’aide, qui permet d’imposer non seulement les objectifs politico-économiques mais aussi les valeurs culturelles des pays donateurs. Ainsi, le président ougandais Museveni a préféré renoncer à une partie de l’aide de Washington pour promulguer une loi antihomosexualité en 2023. L’appel au retour à une tradition culturelle largement fantasmée7 est généralement incompatible avec la modernisation recherchée par l’aide. En Afrique de l’Ouest, les mouvements panafricanistes dénoncent la politique d’aide française comme une poursuite de la mission civilisatrice, empreinte d’un sentiment de supériorité8. Croyant échapper à ces critiques avec des changements terminologiques, l’AFD ne parle plus d’aide mais d’investissement solidaire. Par ailleurs, l’agenda international de l’aide n’est consensuel qu’en apparence. Les objectifs de développement durable sont souvent critiqués par les gouvernants du Sud, ces derniers insistant sur leurs besoins d’infrastructures et d’une énergie à bas coût, tandis que les donateurs accordent la priorité à la lutte contre le changement climatique et l’appui aux secteurs sociaux, en y ajoutant des préoccupations de lutte contre les inégalités de genre.
Confrontés à des opinions publiques critiques de l’aide internationale, les gouvernements africains relaient les discours contre l’aide tout en continuant d’en demander. Plusieurs exemples récents mettent en évidence cette posture démagogique. Deux présidents d’un pays longtemps chéri des bailleurs de fonds, le Ghana, avaient exprimé leur désir de s’affranchir de l’aide. Dès 2008, John Kufuor appelait à « éradiquer l’indignité liée à la dépendance à l’aide au développement grâce au renforcement social et économique des pays récipiendaires ». En 2017, Nana Akufo-Addo lançait le plan Ghana Beyond Aid. En 2023, le Ghana, surendetté et dont la monnaie s’effondrait, a dû négocier son dix-septième programme avec le FMI depuis son indépendance. Au début de cette année, menacé de sanctions par Bruxelles à cause du conflit dans l’est du Congo, le gouvernement rwandais a inversé la logique de l’aide en annonçant la « suspension de l’aide belge », avant de rompre ses relations diplomatiques avec la Belgique. Mais le budget du Rwanda étant financé à plus de 40 % par l’aide internationale, les annonces par les États-Unis et certains bailleurs européens de la suspension de leurs apports ont pesé sur la politique du président Kagame en République démocratique du Congo. Malgré leurs rodomontades souverainistes, les juntes de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso et Niger) comptent sur le FMI et se sont gardées de quitter la zone franc en créant leur propre monnaie.
Plus généralement, depuis le début du siècle, les gouvernements africains n’ont pas renoncé à l’aide internationale, mais ont cherché de nouveaux bailleurs plus conciliants que les Occidentaux. Or si la Chine et les marchés internationaux de capitaux ont répondu à cet appel, c’est beaucoup moins le cas depuis la pandémie de Covid-19. Les gouvernants africains surendettés se tournent désormais vers les pays du Golfe, nouvelle source d’argent supposé facile. L’Afrique, qui veut s’affranchir de l’aide, en a en réalité de plus en plus besoin.
L’aide internationale a-t-elle encore un avenir ?
La combinaison des mutations paradigmatiques de l’aide au Nord et des contradictions du Sud ne peut manquer de laisser perplexe sur l’avenir de cette politique internationale. Dans son célèbre discours de 1949, le président Truman a jeté les bases politiques de l’aide au développement dans le système international naissant à l’issue de la Seconde Guerre mondiale : les inégalités économiques entre États peuvent faire obstacle à la paix ; il est donc du devoir des pays les plus riches d’aider au développement des plus pauvres. L’aide prenait tout son sens dans la guerre froide, comme outil favorisant le ralliement à un camp ou sanctionnant une défection. Par conséquent, il est logique que l’aide internationale soit la première victime collatérale de la remise en cause, au xxie siècle, de l’ordre international libéral né après 1945 et réaffirmé, dans ses principes du moins, après la guerre froide. L’aide est désormais en porte-à-faux avec le « national-capitalisme autoritaire9 », montant au Nord comme au Sud. Le « capitalisme de la finitude10 », dominé par la conscience de la rareté des ressources et débouchant sur des stratégies d’accaparement potentiellement violentes, est aux antipodes de la politique de solidarité en vue d’une prospérité partagée, prônée par Truman. Au mieux, la solidarité sera intéressée et l’instrumentalisation géopolitique, économique et migratoire de l’aide va s’exacerber, avec un fléchage sur des « silos impériaux11 ». Ces remises en cause ont lieu alors que les pays pauvres ont besoin d’une aide à la fois plus efficace et plus importante, pour autant que les régimes des pays bénéficiaires autorisent un usage pertinent des moyens alloués. En effet, la moitié des pays africains sont surendettés, les conflits se multiplient et la pauvreté a cessé de reculer depuis la pandémie de Covid-19, à tel point que la Banque mondiale a mis en garde contre le risque d’une nouvelle « décennie perdue » après celle des années 1980.
Malgré des signaux d’alerte quant à son inefficacité et aux dénonciations de ses bénéficiaires, aucun véritable débat n’a eu lieu sur l’aide12 tant en Europe qu’aux États-Unis, laissant à l’extrême droite l’espace de la critique. Jusqu’à quand celle-ci donnera-t-elle le ton, malgré le caractère simpliste ou biaisé de ses positions ? La nécessité désormais criante de repenser l’aide internationale débouchera-t-elle sur une refondation ou sur la poursuite de sa réduction et de sa dilution dans la diplomatie économique, la lutte contre l’immigration irrégulière et la politique de sécurité ?
- 1. Max Primorac, “How USAID went woke and destroyed itself” [en ligne], The Heritage Foundation, 10 février 2025.
- 2. Ngaire Woods, “What if the US leaves IMF and the World Bank?” [en ligne], Project Syndicate, 20 février 2025.
- 3. Dominique Lecompte et Thierry Vircoulon, « L’aide de l’Union européenne : du développement à la sécurité, l’exemple du Fonds européen pour le développement » [en ligne], Institut français des relations internationales, juin 2014.
- 4. Jean-Pierre Darnis, « Le “plan Mattei” du gouvernement Meloni : vers une politique africaine pour l’Italie ? » [en ligne], Fondation pour la recherche stratégique, note no 05/2024, 21 février 2024.
- 5. Le relevé des décisions du Conseil présidentiel pour les partenariats internationaux du 6 avril 2025 s’inscrit nettement dans cette tendance. Il prône des partenariats avec des alliés afin de valoriser l’offre française, « notamment en matière d’infrastructures critiques, tout en consolidant nos intérêts stratégiques ». L’objectif, fixé en 2023, de réserver aux pays les moins avancés 50 % de l’effort budgétaire français (bonifications de prêts et dons) est remplacé par un objectif de réserver 60 % des dons aux pays les plus vulnérables, catégorie plus vague.
- 6. Julien Bouissou, Cécile Boutelet, Cécile Ducourtieux, Anne-Françoise Hivert et Allan Kaval, « Aide au développement : le grand repli européen », Le Monde, 14 novembre 2024.
- 7. François Giovalucchi, « Le devenir africain du monde, une utopie ambiguë », Esprit, mars 2022.
- 8. F. Giovalucchi, Alain Antil et T. Vircoulon, « Thématiques, acteurs et fonctions du discours anti-français en Afrique francophone », Institut français des relations internationales, juin 2023. Voir aussi F. Giovalucchi, « Afrique-France, les miroirs grossissants », Esprit, juillet-août 2020.
- 9. Pierre-Yves Hénin et Ahmet Insel, Le National-Capitalisme autoritaire. Une menace pour la démocratie, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour, coll. « Essais & Cie », 2021.
- 10. Arnaud Orain, Le Monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (xvie-xxie siècle), Paris, Flammarion, coll. « Le présent de l’histoire », 2025.
- 11. Ibid.
- 12. F. Giovalucchi et T. Vircoulon, « Il est urgent d’organiser un vrai débat sur l’Aide publique au développement » [en ligne], Le Nouvel Obs, 3 juillet 2023.