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Emmanuel à Tana

Après les rebuffades essuyées en Afrique et alors que les relations avec l’Algérie sont au plus bas, le bon accueil d’Emmanuel Macron à Madagascar, dans une ancienne colonie, avait quelque chose de grisant. Entre relance de la coopération et séquences mémorielles, le président français a fait preuve d’un optimisme teinté de candeur. 


Il a longtemps été de tradition d’offrir aux Européens de passage en Afrique une peinture sous verre de Tintin au Congo, en remplaçant « Tintin » par le prénom du visiteur, et « Congo » par le pays visité. Ce cadeau aurait été bien choisi pour la visite d’État à « Tana », selon l’appellation coloniale toujours d’usage d’Antananarivo, d’Emmanuel Macron, compte tenu de sa relative jeunesse, de son entrain, de son aplomb et de l’optimisme teinté de candeur dont il a fait preuve. La visite à Madagascar se faisait à l’occasion d’un sommet de la Commission de l’océan Indien, mais c’est l’aspect bilatéral qui retiendra notre attention. Après les rebuffades essuyées en Afrique et au moment où les relations avec l’Algérie sont au plus bas, que la France bénéficie d’un bon accueil dans une ancienne colonie avait quelque chose de grisant. Les rues de la capitale avaient été nettoyées, des façades repeintes et la voirie remise en état, ce qui a suscité des réactions mitigées de la population, heureuse de voir la ville retrouver un peu de son lustre d’antan, mais froissée que ces dépenses aient été réservées à un vazaha (« étranger ») de passage. Dans une version moderne des villages Potemkine, le téléphérique financé par la France, jusque-là immobilisé faute de clientèle solvable suffisante et d’électricité, avait été mis en marche, et le lent mouvement de ses cabines vides a pu flatter l’œil du président, qui y vit un exemple à répliquer en Afrique. Au menu, des entretiens politiques, une relance de la coopération et des séquences mémorielles.

Entretiens politiques

Sur les entretiens politiques, peu de choses ont filtré. L’heure n’est plus aux admonestations publiques en Afrique sur la bonne gouvernance et les droits humains. L’Occident aurait-il compris qu’après Gaza, une telle posture est difficile à tenir ? Le sujet sensible est bien évidemment la restitution des îles Éparses situées dans le canal du Mozambique. Face à Madagascar, qui s’appuie sur une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies de 1979 enjoignant de négocier en vue d’une rétrocession, la France a réitéré sa proposition de relance d’un dialogue en vue d’une cogestion dans le domaine scientifique et environnemental. Cette demi-mesure en trompe-l’œil élude la question du partage des rentes, qui se posera avec acuité en cas de mise en production de gisements gaziers avoisinant, réputés de même ampleur que ceux de la mer du Nord. « Aider un pays qui a 80 % de sa population sous le seuil de pauvreté, c’est beaucoup plus important que revenir dans un débat picrocholin », a déclaré Emmanuel Macron. La ministre malgache des Affaires étrangères a publiquement réaffirmé la position malgache, en vue de la réunion qui se tiendra à Paris le 30 juin 2025. Le débat apparaît pour l’heure symbolique, des espaces inhabités étant en jeu. Mais l’histoire africaine récente devrait nous avoir appris la force des symboles, quand la souveraineté est en question. Même à l’heure du retour des impérialismes sans vergogne, l’affirmation de la France comme une puissance indopacifique ne sera pas facilitée par les deux litiges post-coloniaux que constituent, à chaque extrémité de la zone, la question calédonienne et la question des îles Éparses, en laissant de côté celle de Mayotte revendiquée par les Comores contre l’avis de la majorité des Mahorais. Ceci est d’autant plus vrai que Paris se pose en défenseur des souverainetés dans cet espace disputé par les grandes puissances.

Mettant en avant l’augmentation de moyens prévue par la loi de programmation militaire, Emmanuel Macron a réitéré la disponibilité de la France à contribuer à la sécurisation des eaux malgaches. Le vieil imaginaire de vocation pacificatrice de la France a survécu aux déconvenues sahéliennes. Cette sécurisation est un besoin réel, et si l’océan n’est pas le désert, l’entreprise n’est pas dépourvue de risques : l’arraisonnement par un navire français d’un navire chinois pratiquant la pêche illégale ne serait pas sans conséquences.

Relance de la coopération

À mi-chemin entre le politique et l’économique, Emmanuel Macron a participé à une réunion de young leaders dans le cadre d’un projet de la French-African Foundation soutenu par de grandes entreprises. La recette avait été testée lors du sommet de Montpellier, avec peu de succès : elle a suscité des doutes quant à la représentativité des jeunes sélectionnés et elle a été mal perçue par les élites politiques africaines traditionnelles. Elle a été reprise à Madagascar, avec l’aval du président Andry Rajoelina, lui-même assez jeune et ancien entrepreneur.

La relance de la coopération est axée sur la promotion de l’offre française, conformément aux nouvelles orientations de l’aide. Le principe de partenariats dans les domaines stratégiques (énergie, numérique, infrastructures, connectivité et tourisme) a été acté. Le président de la République était accompagné d’une nuée d’entreprises, ce dont on peut s’étonner. Les opportunités d’affaires sont-elles si importantes à Madagascar malgré la pauvreté de ce pays, par ailleurs l’un des plus susceptible d’être affecté par les droits de douane (47 %) de l’administration Trump, avec des conséquences potentiellement délétères pour les exportations de textile et de vanille ? L’annonce de la participation d’EDF au barrage hydroélectrique de Volobe est un vrai succès, la compétence de l’électricien public étant un atout pour la réalisation de ce projet majeur. Il est toutefois difficile d’anticiper comment sera perçue par l’opinion l’arrivée de cette entreprise tricolore dans un secteur politiquement sensible, la multiplication des coupures d’électricité affectant la vie quotidienne. S’y ajoute l’annonce d’actions plus traditionnelles (formation de médecins spécialistes, coopération universitaire, appui au développement agricole…). L’intendance suivra-t-elle vu la très forte diminution décidée en 2025 des moyens de l’aide française, suivant le même chemin que les autres aides européennes, sans aller certes jusqu’à la quasi-disparition de l’aide américaine1 ?

Le président de la République a mis sur la table une proposition de « partenariat en matière de terres rares et de minerais stratégiques » qui ouvrirait la possibilité d’une valorisation locale, notamment dans une filière photovoltaïque qui fait partie des priorités de Madagascar. Mais après les propos de Trump sur l’Ukraine, l’affichage à brûle-pourpoint par un dirigeant étranger d’un intérêt pour les métaux stratégiques suscite un certain malaise…

Séquences mémorielles

Viennent enfin les deux chantiers mémoriels. Ils concernent la restitution de trois crânes sakalava, dont celui du roi Toera, et la création d’une commission mixte d’historiens en vue du quatre-vingtième anniversaire de la répression de l’insurrection malgache de 19472.

La restitution du crâne du roi Toera, tué lors du massacre d’Ambiky en 1897, répond aux attentes d’une grande partie de l’opinion malgache, au-delà des seuls Sakalava3, population vivant à l’ouest de la Grande Île. Le président Rajoelina s’était engagé à faire aboutir cette restitution. Face à l’opposition d’une partie des descendants du roi, considérant la date de retour prévue en avril comme taboue et non conforme à leur tradition, la cérémonie a été reportée. La charge symbolique de telles restitutions n’est pas toujours bien mesurée.

La création d’une commission mixte d’historiens s’inscrit dans une politique désormais consacrée, après l’examen conjoint des pages les plus sombres de la colonisation française au Cameroun, en Algérie, au Sénégal et en Haïti. Elle a trouvé face à elle un groupe d’universitaires malgaches demandeurs. Les enjeux d’une meilleure connaissance des événements de 1947 sont complexes4. Comme au Cameroun mais de façon différente, le sujet peut être une source de divisions pour la société malgache. Au Cameroun, le régime en place est l’héritier du pouvoir qui a poursuivi la lutte contre le maquis bien après l’indépendance. À Madagascar, le rôle dans le déclenchement de l’insurrection du Mouvement démocratique de la rénovation malgache, majoritairement constitué de membres de l’élite des Hautes Terres, est discuté. Les insurgés concentrés sur la côte orientale ont connu le plus grand nombre de morts, même si la répression n’a pas épargné les Hautes Terres. L’implication, dans la répression, de Malgaches, notamment de la garde indigène, est une autre question sensible. Autre sujet, celui du sort fait aux enfants (souvent issus de viols) d’hommes des troupes coloniales, ainsi qu’à leurs mères. Le périmètre exact des travaux de la commission reste à fixer, de même que sa composition, avec de possibles débats à la clé.

  • 1. Voir François Giovalucchi et Thierry Vircoulon, « Fin de l’aide internationale ? », Esprit, mai 2025.
  • 2. Rappelons qu’un numéro spécial de la revue Esprit a été consacré à la situation malgache, « Union française sans mensonge – Madagascar » en février 1948 et que Jean-Marie Domenach a décrit avec force le sort épouvantable fait aux insurgés prisonniers dans « L’ordre règne à Madagascar » (Esprit, avril 1952).
  • 3. Entretien avec Jacques Lombard, « Avec le retour annoncé du crâne du roi Toera, Madagascar célèbre la mémoire de ses royautés brisées par la colonisation », propos recueillis par Laurence Caramel, Le Monde, 24 avril 2025.
  • 4. Voir L. Caramel, « Le double enjeu du travail des historiens sur l’insurrection de 1947 à Madagascar », Le Monde, 25 avril 2025.