Les Quatre Tempéraments de George Balanchine ©Laurent Philippe - https://www.balletsdemontecarlo.com
Les Quatre Tempéraments de George Balanchine ©Laurent Philippe - https://www.balletsdemontecarlo.com

Les Ballets de Monte-Carlo

En écho au centenaire de la naissance de Pierre Boulez, le Printemps des arts de Monte-Carlo s’est achevé par une soirée réunissant les Ballets de Monte-Carlo et l’Orchestre Philharmonique de la Principauté, où se déployaient trois visions du ballet contemporain, travaillées par l’actualité et traversées par la mémoire.


Un épilogue, après la soirée de clôture officielle du Printemps des arts de Monte-Carlo qui fêtait cette année le centenaire de la naissance de Pierre Boulez, s’est tenu fin avril 2025 au Grimaldi Forum de Monaco avec Les Ballets de Monte-Carlo, dirigés par Jean-Christophe Maillot, et l’Orchestre philarmonique de Monte-Carlo sous la direction de Jesko Sirvend. Le programme éclectique, s’est ouvert sur l’une des premières œuvres expérimentales de Balanchine, chorégraphe cher à la Principauté, puisqu’il reprit en main les Ballets russes de Monte-Carlo entre 1944 et 1946 et que ses ballets sont régulièrement dansés dans la principauté1 (dont Les Quatre Tempéraments une première fois en 1993), avant de se poursuivre avec deux œuvres contemporaines, dont une création.

Le ballet Les Quatre Tempéraments de George Balanchine, sous-titré « sans intrigue » (après le « sans histoire » de Sérénade), beaucoup moins connu que d’autres de ses pièces ou comédies musicales davantage dansées dans le monde, a pourtant une histoire singulière. Il a été composé à la fin des années 30, par le chorégraphe russe, réfugié aux États-Unis depuis 1933, sur la musique de Paul Hindemith (Theme with Four Variations for String Orchestra and Piano) qui fuyait alors également le régime nazi. La thématique de la composition avait été initialement commandée par un autre chorégraphe, Léonide Massine, sur la base de tableaux de Brueghel le Jeune illustrant la théorie d’Hippocrate des quatre tempéraments2. Le compositeur n’honora finalement pas sa commande auprès du chorégraphe russe, exaspéré par sa Bacchanale du Tannhaüser. Sollicité peu après par le chorégraphe américain, il lui fournit rapidement et à peu de frais une partition toute faite…

Ce ballet de trente minutes fut l’occasion pour Balanchine de pousser plus loin l’éloignement des positions classiques académiques, avec sa nouvelle compagnie, le Ballet Society (le fameux New York City Ballet à partir de 1948) qui créé la pièce en novembre 1946 (revisitée deux ans plus tard) en justaucorps noirs et blancs. Les quatre variations illustrant chacun des « tempéraments » (mélancolique, sanguin, flegmatique, colérique) sont composées d’un thème en trois parties et entendent plus que jamais, dans l’esprit du chorégraphe, « transformer le son en mouvement »3, lui qui recommandait avant tout à son public de voir la musique et d’écouter la danse !

Les danseurs des Ballets de Monte-Carlo se sont approprié cette chorégraphie exigeante, aussi bien dans ses rythmes, que dans ses motifs. Même si les retirés en parallèle ou autres positions néoclassiques, ne paraissent plus tant audacieux aujourd’hui, à la différence de ce qu’ils furent huit décennies plus tôt. Et en dépit de la technique un peu clinique excluant presque toute émotion, certains tableaux n’ont pas perdu de leur intérêt ou de leur beauté, telle la descente de grands battements face public, parfaitement exécutée, ou encore les diagonales des danseuses avec le basculement des hanches, un genou plié et pointe à terre et autre jambe tendue en oblique. La pièce conserve incontestablement toute son originalité et l’esprit propre au maître Balanchine et à ses héritiers, telle Patricia Near qui était présente le soir de première et montait sur scène pour la dernière fois.

À l’opposé du manque d’expressivité des Quatre Tempéraments, Wartime Elegy, le court ballet (20 minutes) d’Alexeï Ratmansky, pêche par excès de sentimentalité, tant s’agissant de la chorégraphie, que de la composition musicale. Le motif répétitif de Valentin Silvestrov, qui sert de support à un argument qui évoquerait la guerre et la dévastation que traverse actuellement l’Ukraine, peine à convaincre. Si le chorégraphe originaire de Kiev ne s’intéresse pas pour la première fois à la thématique guerrière (Sur le Dniepre), et que l’on ne peut que rendre hommage à son engagement4, son geste artistique consistant à revenir au folklore avec les danseurs du Théâtre National de Kiev, pour signifier sa « réponse chorégraphique » à l’invasion russe, paraît limité tant esthétiquement que symboliquement, en miroir avec la partition pour piano et cordes du compositeur ukrainien, qui fut pourtant longtemps avant-gardiste et revient ici à un néoromantisme sans originalité, et un lyrisme plutôt fade et ennuyeux. Une louable note d’intention ne suffit pas à faire un beau spectacle, même si le public monégasque parut enchanté du numéro presque circassien d’un quatuor et de la frétillante polka des danseuses couronnées de fleurs. Comme l’écrivait très simplement le grand critique de danse américain Erwin Demby, un ballet réussi n’est pas celui qui affirme un contenu intellectuel, mais celui qui provoque un « after effect », c’est-à-dire qui laisse dans l’imagination du spectateur un souvenir vivace longtemps après qu’il a quitté le théâtre5. C’est tout ce qui différencia ce deuxième temps du troisième et dernier de la soirée  à Monaco.

En effet, le choix de confier une nouvelle création à Marco Goecke sur La Nuit transfigurée de Schönberg, fut non seulement judicieux afin de rendre un dernier hommage à Boulez, qui dirigea de nombreuses fois cette œuvre du maître de l’École de Vienne (notamment avec l’Orchestre philarmonique de Radio France), mais surtout bouleversant tant sur le plan chorégraphique que de son exécution par les danseurs des Ballets de Monte-Carlo, paraissant totalement en osmose avec ce langage chorégraphique singulier, certains danseurs se distinguant même tout particulièrement6. Si plusieurs très grands chorégraphes avaient déjà utilisé ce chef d’œuvre de jeunesse du compositeur autrichien, en particulier Jiri Kylian7et Anne Teresa de Keersmaeker8, le chorégraphe allemand sublime à son tour la partition de jeunesse, mais non moins chef d’œuvre aux accents romantiques du grand novateur viennois qu’il dédia à sa fiancée juste avant leur mariage.

Dans la lignée de ses précédentes créations, notamment Dogs sleep (à l’Opéra de Paris en 2019), Marco Goecke propose un Verklärte Nacht électrique. Le dialogue fiévreux, issu du poème initial de l’auteur mystique Richard Dehmel qui l’a inspiré, entre un homme amoureux d’une femme qui lui avoue attendre un enfant d’un autre que lui, est charnellement exploité à l’extrême. Les corps tremblent, se tordent, sont secoués sans répit sur la tonalité de ré mineur, avant de se retrouver sur celle de ré majeur dans l’espoir final. Le public est comme suspendu à une corde raide, vibrant à l’unisson au fil des tableaux inquiétants, dont certains évoquent l’esthétique de Crystal Pite (dans Angels’ Atlas avec le Ballet National du Canada au TCE en 2024 par exemple) ou d’Hofesh Shechter (notamment dans Theatre of Dreams, au Théâtre de la Ville en 2024), d’autres semblent utiliser des mouvements du popping et du locking, mais aussi au krump comme dans les compositions de Bintou Dembélé (dans Les Indes Galantes à l’Opéra Bastille en 2019 ou dans G.R.O.O.V.E à l’Opéra d’Avignon et la MC 93 en 2024). Les corps sur le plateau sont en tension constante, tantôt dans une animalité sous-jacente, tels ces bras arachnéens, ou surgissante, comme ces mouvements aviens jusque dans les sons qu’ils émettent. Les voix surgissent aussi comme des souffles, des sifflements, des grincements et glissements, puis des râles, des cris de révolte ou de désespoir, et finalement d’abandon, une fois la pleine lune descendue des cintres : « Je te quitte maintenant … »

 

  • 1. Depuis la création de la compagnie des Ballets de Monte-Carlo en 1985, les œuvres de Balanchine sont régulièrement montrées, en hommage tant aux Ballets russes de Diaghilev, qu’aux liens noués entre le chorégraphe et le couple princier (Rainier III et Grace Kelly).
  • 2. Cette théorie est basée sur la croyance médiévale selon laquelle les êtres humains sont constitués de quatre humeurs différentes qui déterminent le tempérament d’une personne. 
  • 3. Fils de compositeur, Balanchine avait commencé par des études musicales au Conservatoire avant l’Ecole du Ballet Impérial de Saint-Pétersbourg.
  • 4. Le chorégraphe a annulé les répétitions de sa création en cours au Bolchoï, après le déclenchement de la guerre en février 2022 et quitté la Russie.
  • 5. Edwin Denby, « Ballet », 1949 in : That Still Moment, David Zwirner Books, 2024, p. 78.  
  • 6. Kozam Radouant fut notamment particulièrement expressif dans les passages les plus sombres et dans son solo.
  • 7. La Nuit transfigurée du chorégraphe néerlandais, créée à La Haye en 1975, fut jouée à la Cour d’honneur du Palais des papes, lors du Festival d’Avignon de 1981, mais également à Monaco.
  • 8. La pièce créée en 1995 fut revisitée vingt ans plus tard et dansée en dernier lieu à Paris au Théâtre de la Ville (2016).