Les hôpitaux dans la guerre
Protégés par les conventions de Genève, les hôpitaux sont néanmoins régulièrement attaqués dans les conflits armés, notamment dans les guerres de l’ex-Yougoslavie. L’opération militaire sur l’hôpital Al-Chifa, à Gaza, place ainsi l’armée israélienne devant un dilemme, selon lequel la poursuite de ses objectifs militaires risque de conduire à des crimes de guerre contre des civils.
Selon l’article 18 de la Convention (IV) de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, adoptée en 1949, « les hôpitaux civils organisés pour donner des soins aux blessés, aux malades, aux infirmes et aux femmes en couches ne pourront, en aucune circonstance, être l’objet d’attaques ; ils seront, en tout temps, respectés et protégés par les Parties en conflit ». Et l’article suivant précise que « la protection due aux hôpitaux civils ne pourra cesser que s’il en est fait usage pour commettre, en dehors des devoirs humanitaires, des actes nuisibles à l’ennemis. Toutefois, la protection ne cessera qu’après une sommation fixant, dans tous les cas opportuns, un délai raisonnable et demeurée sans effet ».
Vukovar, Sarajevo, Mitrovica
En 1991, l’hôpital de Vukovar en Croatie fut le lieu du premier grand massacre du début de la guerre : les miliciens serbes, après avoir garanti l’évacuation de l’hôpital, en ont bloqué l’accès, puis exécuté deux cents personnes. Sept responsables serbes furent inculpés par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), et certains furent poursuivis et condamnés par le procureur de Serbie pour les crimes de guerre.
Le 30 janvier 1993, le journal Le Monde rapporte que l’hôpital Kosevo de Sarajevo au Kosovo a été bombardé une dizaine de fois depuis le début du siège de la ville, moins d’un an auparavant, et qu’une césarienne qui venait de commencer en salle d’opération s’est poursuivie dans le hall de l’hôpital à cause des bombardements1. La force de protection des Nations-Unies (FORPRONU) avait dénoncé des tirs de mortier depuis une cour hospitalière ayant généré en retour des tirs d’artillerie des miliciens serbes. Durant les quatre années du siège, l’hôpital Kosevo aura été bombardé une centaine de fois.
Le docteur Bakir Nakaš, directeur de l’autre grand hôpital de Sarajevo (l’hôpital d’État) a témoigné, en 2013 dans le procès de Ratko Mladić, de la volonté délibérée de l’armée serbe de viser le bâtiment avec l’intention de le détruire. Selon les retranscriptions du TPIY (séance du 12 mai 1992) des débats au Parlement serbe de Bosnie, Dragan Kalinić, ancien chirurgien du même hôpital, devenu ministre de la Santé du gouvernement serbe pendant la guerre, avait affirmé que si cet ancien hôpital militaire devenait « bosniaque », alors il faudrait le détruire pour limiter les capacités de l’ennemi à obtenir de l’aide médicale. Pendant le siège de Sarajevo, l’humour noir bosniaque rapportait que la grande croix rouge qui flottait depuis les derniers étages de l’hôpital d’État permettait aux artilleurs serbes de s’entraîner aux tirs de précision.
Après une série de violences aux abords de l’hôpital de Mitrovica, que je dirigeais au Kosovo, en février 2000, un obus vise le site et endommage la façade du bâtiment de maladies infectieuses. Le lendemain, avec Bernard Kouchner, alors haut représentant des Nations unies au Kosovo, nous décidons de descendre le drapeau des Nations unies du fronton, nous nous retirons avec l’équipe internationale de direction et, quelques jours après, l’ensemble des personnels kosovars quittent l’établissement, rendant impossible l’accès à l’hôpital pour les trois quarts de la ville à majorité albanaise.
Au printemps 2009, selon Human Rights Watch, l’hôpital de Mullivaikal et le centre de santé de la ville, au nord du Sri-Lanka, sont pris pour cibles, à plusieurs reprises, par l’artillerie gouvernementale qui combat les Tigres tamouls, faisant plus d’une centaine de morts, dont des enfants. Le gouvernement sri-lankais niera l’usage d’armes lourdes et les rapports d’enquête, notamment américains, n’aboutiront jamais, le besoin de paix et de réconciliation ayant prévalu sur l’exigence de vérité.
Hôpital Al-Chifa, Gaza
En ce milieu du mois de novembre 2023, l’hôpital Al-Chifa, situé à l’est du centre de Gaza City, à cinq cents mètres de la côte, est au cœur de l’opération militaire israélienne qui vise à y détruire des infrastructures militaires du Hamas. Le témoignage du directeur de l’établissement est édifiant : il annonce plus de cinq cents patients et environ cinq mille personnes réfugiées dans l’établissement, sans plus aucun moyen de soin pour quiconque, et cent cinquante corps dans la cour de l’hôpital qui font peser un risque sanitaire majeur. Le 13 novembre, il espérait une évolution rapide en faveur de l’ouverture de couloirs humanitaires d’approvisionnement, la sortie des civils, le transfert des malades et l’évacuation des corps. Le 17 octobre, dix jours après le début des bombardements sur Gaza, une explosion dans l’hôpital Al-Ahli Arabi, situé en plein centre-ville, faisait entre quelques dizaines et quelques centaines de morts selon les sources. Imputé à un bombardement israélien par le Hamas, à un échec de tir de roquette du Hamas par Israël, les services de renseignements occidentaux et les enquêtes journalistiques de ces derniers jours privilégient unanimement l’hypothèse d’un tir de roquette échoué. Mais, comme souvent en temps de guerre, les constructions des opinions publiques l’emportent sur la vérité : les soutiens des Palestiniens, voire explicitement du Hamas, dénoncent le cynisme de Tsahal, et les soutiens d’Israël dénoncent la manipulation du Hamas.
Les hôpitaux de Gaza soignent-il principalement des civils ? Oui. Sont-ils aussi utilisés par le Hamas pour stocker des armes et des munitions, organiser des réunions et peut-être même héberger des installations militaires permanentes ? Très probablement. Ils ne le nient pas et la communauté internationale est unanime pour le dénoncer. Cette situation place-t-elle l’armée israélienne devant un dilemme, selon lequel la poursuite de ses objectifs militaires risque de conduire à des crimes de guerre contre des civils ? Certainement. La situation est malheureusement aussi ancienne que la guerre et les rédacteurs de la Convention de Genève n’ont pas intercalé d’article entre celui consacré à la protection des hôpitaux civils et celui relatif à la cessation de cette protection.
Guerre et crimes de guerre
Même dans la guerre, la qualification des faits et la hiérarchie des horreurs est essentielle. Un hôpital bombardé par des tirs imprécis, comme ce fut le cas dans de nombreuses villes européennes pendant la Seconde Guerre mondiale, est un fait de guerre. Un hôpital délibérément ciblé par une armée peut constituer un crime de guerre. Si ce crime de guerre s’inscrit dans un cadre génocidaire, il devient un crime contre l’humanité.
Les opinions publiques et la justice internationale jugeront, un jour peut-être, des responsabilités à l’aune des intentions et des actions engagées pour éviter tout recours excessif à la force et la violation du droit de la guerre et des conventions de Genève relatives à la protection des civils et des blessés. À ce titre, l’ouverture des couloirs humanitaires, le ravitaillement des hôpitaux et l’évacuation des blessés des hôpitaux de Gaza sont une exigence morale supérieure.
- 1. « Bosnie : Les “petites momies” de la maternité Kosevo », Le Monde, 30 janvier 1993.