Volodymyr Zelensky et Karol Nawrocki. Crédits: Wikimédia.
Volodymyr Zelensky et Karol Nawrocki. Crédits: Wikimédia.

Tensions anti-ukrainiennes en Pologne

Un an après sa victoire aux présidentielles, le président polonais de droite conservatrice, Karol Nawrocki, multiplie les offensives anti-européennes, les discours xénophobes et ne cesse de provoquer des tensions avec son voisin ukrainien. De quoi inquiéter les Polonais vis-à-vis de leur situation internationale.


Les tensions entre l’Ukraine et la Pologne inquiètent. Nous ne sommes plus en 2022. Les réfugiés ukrainiens subissent des situations de plus en plus précaires et la nouvelle règlementation adoptée en mars dernier par le gouvernement libéral de Donald Tusk réduit leurs droits. Plusieurs milliers de citoyens ukrainiens ont dû quitter les centres d’hébergement collectif le 1er juillet. La Fondation Helsinki pour les droits de l’homme, lance l’alarme : des milliers de personnes sont en danger, sans-abris et exclues socialement1. Les centres d’accueil ferment, l’accès aux établissements médicaux ou aux écoles est restreint. Des Ukrainiens sont aussi parfois insultés ou attaqués dans les rues. Depuis l’élection présidentielle de l’an dernier, les commentateurs ou éditorialistes du PiS, parti national populiste, et des extrêmes droites, se déchaînent dans les médias et alimentent la haine. Le nouveau président, Karol Nawrocki, accentue son discours xénophobe : « Les Ukrainiens ne peuvent pas avoir plus que les Polonais en Pologne. »

En dix mois de cohabitation avec la coalition libérale au pouvoir, il n’a cessé de bloquer les lois et certaines nominations – au lieu de les ratifier. Il a émis plusieurs dizaines de vétos, deux fois plus que son prédécesseur, Andrzej Duda, en deux ans. Il a le projet de stabiliser une nouvelle majorité politique, de la droite à l’extrême droite qui l’a élu, en vue des législatives de 2027. Sur le papier elle existe déjà, en pratique elle est violemment divisée. Nawrocki cherche de plus des occasions pour rassembler des forces contre Donald Tusk, son principal adversaire et Premier ministre. Il s’invente diplomate et joue sur ses « amitiés » internationales : il rend visite à Trump, reçoit chaleureusement Jordan Bardella. Eurosceptique, il critique l’engagement financier de la Pologne dans le soutien à l’Ukraine en guerre. Il a même tenté, récemment, de bloquer un prêt de quarante milliards d’euros à taux préférentiel, offert par la Commission européenne.

La guerre des médailles

Karol Nawrocki ne cesse de provoquer des tensions avec l’Ukraine. Il est le seul président polonais à n’y avoir jamais mis les pieds, et imite Donald Trump en humiliant Volodymyr Zelensky. Lorsque le président ukrainien est venu à Varsovie, il n’a rien trouvé de mieux que de lui offrir un livre sur les massacres en Volhynie perpétrés en 1943 par les nationalistes ukrainiens de l’UPA. La solidarité polonaise avec les Ukrainiens face à l’agression de Poutine ne l’intéresse guère ! Et lorsqu’un de ses conseillers lui a signalé que Zelensky avait baptisé « Héros de l’UPA » un régiment luttant contre les Russes, l’occasion a été pour Nawrocki une aubaine : tirant parti des mémoires douloureuses de ces massacres, il a vigoureusement protesté2.

Il a inventé de toutes pièces un silence ukrainien. Or, la discussion a été engagée entre Ukrainiens et Polonais dès l’indépendance en 1991. Malgré des désaccords mémoriels, les Ukrainiens n’ont jamais refusé d’établir la vérité avec les Polonais. Un processus a même été mis en place au cours des années 1990, des commissions de travail d’historiens ont identifié les difficultés et cherché à les clarifier, des diplomates ont souhaité dès le cinquantième anniversaire des massacres un accord. Ce ne fut possible que dix ans plus tard, en 2003, après des études rigoureuses et, fait exceptionnel, une résolution a été adopté par les deux parlements. Elle se situait du côté des victimes en n’isolant pas les crimes en Volhynie de ceux perpétrés par les Soviétiques ou les Polonais à la même période. Ce qui fixait un cadre, et invitait selon le texte, « à une réflexion sur le passé et l’avenir des relations de bon voisinage entre Polonais et Ukrainiens. La tragédie des Polonais assassinés et de la population ukrainienne, victime d’actions militaires polonaises. Ce fut une tragédie pour nos deux nations. » Sur cette base, et jusqu’au milieu des années 2010, des évolutions plus ou moins lentes ont permis de clarifier l’analyse historique et d’entreprendre, en 2016, le rapatriement de premiers corps des victimes polonaises. Mais, dans le même temps, la « politique historique » du PiS revenu au pouvoir en 2015 a négligé la discussion mémorielle avec les Ukrainiens et a au contraire préféré construire les mémoires de ces expériences historiques traumatiques en mythes isolés de leurs contextes. Elle en a ainsi fait des drapeaux agités par certains politiciens.

Depuis 2015, les nationalistes polonais ont mis en marche leurs obsessions. Ils n’ont de mots que pour le « génocide » en Volhynie, de même que pour des réparations de guerre que l’Allemagne devrait encore payer, ou pour la défense de Polonais qui n’auraient jamais dénoncé de Juifs pendant la guerre, ou même contre la Commission à Bruxelles qui voudrait placer la Pologne sous la botte allemande. Ainsi, en rompant avec l’approche diplomatique initiée dans les années 1990, Nawrocki a déclenché une nouvelle « guerre des médailles ».

Le 19 juin, il a annoncé retirer à Zelensky la médaille de l’Aigle Blanc, la plus importante distinction polonaise, que le président Duda lui avait remise en 2023 pour témoigner de la solidarité exceptionnelle entre les deux pays. C’est la première fois qu’un président prend une telle initiative. Il l’a justifié par cette formule : « Nous sommes une nation polonaise fière et nous atteignons notre seuil de douleur dans les affaires qui concernent nos alliés et nous-mêmes. Ce seuil a été dépassé, c’est pourquoi j’ai retiré cette distinction au président Zelensky. » Ce à quoi Tusk a répondu : « Le conflit entre la Pologne et l’Ukraine réjouit le président russe Vladimir Poutine et choque nos alliés. » Il avait rencontré la veille Zelensky à Bruxelles, qui lui avait dit ouvertement que son intention n’était pas d’offenser les Polonais ou de nuire aux relations polono-ukrainiennes. D’ailleurs, à la télévision ukrainienne, Zelensky a affirmé qu’en dépit du retrait de cette distinction, l’Ukraine resterait ouverte à tous les formats de coopération avec la Pologne, « afin d’éviter dans l’avenir des interprétations opposées des chapitres douloureux de notre passé commun ». Lors d’un autre entretien, il a reproché à Karol Nawrocki de jouer les Viktor Orbán en attisant des sentiments anti-ukrainiens.

Un échec politique

Quelques jours plus tard, se tenait à Gdańsk une grande réunion internationale sur la reconstruction de l’Ukraine après la guerre. Plusieurs chefs d’État, dont le Chancelier allemand, la Présidente de la Commission européenne et de nombreuses entreprises européennes, étaient présents. En réponse aux attaques de Nawrocki, Zelensky ne s’y est pas rendu. Les entrepreneurs polonais ont plaidé pour le calme et la « désescalade ». En vain. Cette réunion fut un échec politique pour la Pologne qui en sort isolée sur la scène internationale3. Des communiqués signés par des journalistes polonais et ukrainiens ou par des évêques dans les deux pays ont appelé à un apaisement. Dans le même temps, les sondages n’indiquent pas de changements radicaux des opinions polonaises4.

Pourtant, cette « bataille » est vue comme un échec politique, une perte de confiance en la Pologne. Tous les anciens présidents ukrainiens ont rendu leurs médailles. Ces tensions sont le fruit des manœuvres politiciennes de la droite nationaliste polonaise qui manipule cyniquement des douleurs mémorielles et qui, au lieu de reprendre les échanges avec les Ukrainiens, multiplient les résolutions parlementaires utilisant le terme de génocide pour caractériser le massacre5. Kaczynski a encore menacé devant le congrès du PiS, au début du mois de juillet, de bloquer l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne et à l’OTAN. Il cultive ainsi sa haine contre son voisin agressé par la Russie, qui subit chaque jour des bombardements. « Jusqu’à présent, écrit Adam Michnik, grande figure de la dissidence polonaise, la droite polonaise a pu instrumentaliser l’antisémitisme pour bafouer les libertés individuelles et la liberté de pensée, et voilà que l’ukrainophobie polonaise se manifeste. L’Ukraine se bat pour son identité, sa liberté et son indépendance, elle se bat en réalité pour toute l’Europe, et surtout pour la Pologne. Chaque soldat, enseignant ou informaticien ukrainien tué au combat est aussi un sacrifice pour la défense de mon pays6. » Une certaine Pologne semble l’ignorer. Plus grave encore, comme le constate un autre ancien dissident et diplomate tchèque, Petr Janička : par ces manœuvres « Nawrocki a mis en péril les intérêts internationaux de son pays7. »

  • 1. Voir le journal Gazeta Wyborcza, numéro du 3 juillet 2026.
  • 2. Voir Wioletta Miskiewicz, « Entre la Pologne et l’Ukraine, une impasse mémorielle » [en ligne], Esprit, juin 2026.
  • 3. Voir le journal Rzeczpospolita, numéro du 26 juin 2026.
  • 4. Le 1er juillet, 61 % des Polonais interrogés disaient ne pas avoir changé d’opinion sur leurs voisins ukrainiens (sondage IBRIS).
  • 5. Neuf résolutions de ce type de 2009 à 2025. Voir l’entretien avec l’historien polonais Tomasz Stryjek, dans Polityka du 7 juillet 2026.
  • 6. Voir le journal Gazeta Wyborcza, numéro du 3 juillet 2026.
  • 7. Titre d’un long article paru dans Desk Russie, no119.