Buchenwald, Jorge Semprún et la mémoire européenne
Alors que l’on commémore les 80 ans de la libération du camp de Buchenwald, il faut relire Jorge Semprún, qui y fut déporté, et rappela dans tous ses engagements l’importance de la parole des témoins, comme point de départ du travail de mémoire.
Dans son roman, L’écriture ou la vie, Jorge Semprun, survivant du camp nazi de Buchenwald, libéré il y a 80 ans, le 11 avril 1945 écrit :
Il y aura des survivants, certes. Moi, par exemple. Me voici survivant de service, opportunément apparu devant ces trois officiers d'une mission alliée pour leur raconter la fumée du crématoire, l'odeur de chair brûlée sur l'Ettersberg, les appels sous la neige, les corvées meurtrières, l'épuisement de la vie, l'espoir inépuisable, la sauvagerie de l'animal humain, la grandeur de l'homme, la nudité fraternelle et dévastée du regard des copains. Mais peut-on raconter ? Le pourra-t-on ? Le doute me vient dès ce premier instant. Nous sommes le 12 avril 1945, le lendemain de la libération de Buchenwald. L'histoire est fraîche, en somme. Nul besoin d'un effort de mémoire particulier. Nul besoin non plus d'une documentation digne de foi, vérifiée. C'est encore au présent, la mort. Ça se passe sous nos yeux, il suffit de regarder. Ils continuent de mourir par centaines, les affamés du Petit Camp, les Juifs rescapés d'Auschwitz. Il n'y a qu'à se laisser aller. La réalité est là, disponible. La parole aussi.
Jorge et moi nous sommes retrouvés à Sarajevo en mars 2008 pour une conférence qu’il donnait sur « l’Europe et ses cultures, à l’épreuve des nationalismes », à l’Institut de Bosnie, au cœur de la vieille ville et à cent mètres à peine du marché de Markale, lieu d’un massacre en 1994 pendant le siège de la ville qui fera au total plus de 11000 victimes civiles. En ce mois de mars 2008, la mémoire du siège de Sarajevo reste vive mais celle de Buchenwald s’estompe. Alors Semprun insiste : c’est au présent, dans l’immédiateté de l’événement que commence le travail de mémoire. Et donc par nécessité, le travail du témoin.
Seulement voilà, comme en écho à Primo Levi, Semprun a déjà écrit que les seuls témoins parfaits sont les témoins morts. Ceux qui sont allé au bout de l’expérience concentrationnaire et n’en sont jamais revenus. Leur témoignage serait le plus pur. Comme l’aurait été celui des morts du goulag, l’autre totalitarisme du même siècle, ou le serait celui des morts du marché de Sarajevo. Il faudra donc se contenter dit-il au cœur de la capitale bosniaque de moins bons témoins, comme lui : des survivants. L’impossible témoignage de ceux qui sont morts pour être allés au bout de l’expérience concentrationnaire où être morts ici à Sarajevo ne pourra jamais être rapporté par aucun récit. Leur silence restera le trou béant de notre mémoire.
Comme en écho à Primo Levi, Semprun a déjà écrit que les seuls témoins parfaits sont les témoins morts.
Le 80e anniversaire de la libération de Buchenwald a réuni le 6 avril quelques derniers survivants, dont Naftali Furst, 12 ans lorsqu’il était dans le camp, 92 aujourd’hui. Nous n’aurons bientôt plus le dilemme à hésiter entre le silence du témoignage des morts ou de celui des survivants. Face au silence de tous, parce que les survivants ne seront plus là, c’est au souvenir de leur mémoire qu’il nous faudra nous raccrocher. Resteront leurs paroles et leurs textes, leurs récits documentés et leurs fictions encrées dans le temps, dans l’espace et les odeurs pestilentielles de la mort. Mais bientôt plus de témoin.
Le lien avec Sarajevo n’est pas seulement celui d’une rencontre dix ans après le long siège d’une capitale européenne, ni de mon amitié pour l’homme, l’intellectuel engagé ni de mon administration pour l’écrivain qui fut à la fois l’un des grands témoins d’une longue partie du siècle dernier mais aussi un acteur politique et formidable avocat de l’espoir européen.
De Buchenwald à Sarajevo, et plus précisément à cause de Buchenwald et de Sarajevo, Semprún n’a cessé de plaider pour une Europe unie par des valeurs de justice et de démocratie.
Alors que ressurgissent les autoritarismes, dans un monde ou la tentation totalitaire semble revenir en force et où la négation des crimes du passé met en péril tout espoir démocratique, son message est plus actuel que jamais. Se souvenir de Buchenwald le jour de sa libération, c’est réaliser une fois encore que la démocratie et la paix ne sont jamais acquises. C’est entendre la voix de ceux qui ont traversé l’indicible pour nous rappeler que l’histoire peut toujours basculer.