Contes métaphysiques
C’est bien écrit ! d’Andreï Siniavski
Les deux histoires qui composent ce volume, Graphomanie et Le Verglas, d’abord publiées en 1961, sont des sortes de contes métaphysiques. Dans le premier, Straoustine éprouve un besoin viscéral et incoercible d’écrire et de voir son œuvre reconnue. Pris de stupeur, il comprend qu’il n’est pas le seul. De nombreux graphomanes sont « possédés » par le feu d’une vocation qui les attire vers un horizon hasardeux : coincés dans les limbes de l’existence, ils sont préoccupés à noircir quantité de pages, se croyant prédestinés à accomplir une œuvre exceptionnelle et salvatrice. Dans cette « épopée sur les écrivains ratés », Siniavski dépeint avec justesse les affres de la création en tournant en dérision l’obsession dévorante qui ronge ces pauvres maniaques, pour qui l’écriture est vécue comme un sacerdoce – ou une malédiction. Ces êtres paraissent autant pathétiques que risibles, mais s’agit-il peut-être de leur rendre hommage ? Straoustine, momentanément lucide sur son sort (conscient d’être le jouet d’une force occulte), hèle le ciel, enjoignant qui s’y cache de mettre un terme à son calvaire, mais ce dieu ne serait-il pas aussi graphomane ? Finalement, il s’incline et, résigné, se convainc que la fabrique inlassable de l’art vaudrait bien la vie.
Le Verglas nous embarque pour un monde halluciné dans lequel un narrateur se découvre omniscient mais reste impuissant face aux événements prédits. Le titre évoque donc une situation inconfortable, un terrain glissant. Les nouvelles capacités du narrateur se présentent à lui par des apparitions précises et troublantes. Lorsqu’il s’attarde sur une personne, il perçoit toutes les vies, antérieures et postérieures, de celle-ci. Il n’a d’autre choix que de se prétendre chiromancien. En outre, le temps, soudainement déstructuré, n’a désormais plus de prise sur lui. Le narrateur semble être en proie au délire nervalien. Mais ses dons sont-ils le fruit de ses rêves, de ses rêveries ou bien d’une folie particulière ? À moins qu’ils ne soient liés à quelque éthylisme, comme chez Malcolm Lowry ? Ces divagations résultent peut-être d’une fascination pour l’ésotérisme. Il est en effet question de métempsycose, de fatalité et de responsabilité humaine, qui n’ont plus guère de mystère pour le narrateur qui a étanché sa soif de connaissance. Mais ne serait-il pas préférable de demeurer ignorant ? Car à quoi bon prédire l’inéluctable si c’est pour rester impuissant face aux événements ? Tel est le fardeau. On reconnaît, dans le narrateur, l’humain, le portefaix originel. Quel est cet humain angoissé et vaniteux qui erre ici-bas ? Il feint de se passionner pour de biens tristes pensums. Il divague aussi. Pauvre hère perdu dans la vallée des hères. Qui veut saisir ce qui se trame dans la cervelle humaine ne pourra que se délecter de cette œuvre enrichissante.