Wilderness de Jim Morrison

Traduit par Patricia Devaux


Errer dans le désert en compagnie du poète James Douglas Morrison – cet « écrivain-cinéaste ». Arrêt sur image sur « une humanité étrange / hantée, bestiale, au seuil / de l’évolution » ; plan séquence, récit étourdissant venant capturer la « folie chuchotée », exhalée des pores de son pays natal. Univers poétique en proie au cauchemar lancinant hérité du rêve américain. C’est une poésie traumatique aux accents Beat, teintée de surréalisme qui se répand – ivre de liberté, avide de spiritualité. Les grands axes, l’Ouest en ligne de mire et les rites chamaniques vecteurs de transe en sont les principaux refuges. Mais la mort rôde alentour, son profil se dresse à l’horizon comme dans l’angle mort ; et tous les lieux de loisirs ne sont finalement que des espaces supplémentaires de déperdition où réside l’« âme hypothéquée » de « LAmerica ».

Que faut-il faire quand le soleil couchant prend des faux airs de « bombe H à l’envers » et que « l’heure du loup » s’apprête à sonner ? Car à la tombée de « la nuit américaine » s’échappe des ténèbres un festival d’espèces fiévreuses, d’entités bigarrées : de « sombres dieux », des autostoppeurs insensés, frigorifiés, des call-girls furibondes et quantité d’animaux indomptés, hybrides, etc. Ils apparaissent dans quelque motel sordide du bord de route, ou au beau milieu de nulle part, dansant frénétiquement autour d’un feu. Aussi, le spectre des crimes perpétrés demeure terriblement prégnant. Surgissent ainsi différentes populations meurtries que l’enfant de l’Amérique reconnaît comme des ancêtres ou comme des compagnons. Toutes ces visions gorgées d’horreur constituent finalement le matériau privilégié de sa mythopoeïa.

L’atmosphère délétère enveloppant ce monde de chaos et de désordre, situé à la lisière de l’abîme, n’a pas encore définitivement vicié l’humanité de James. Apparemment distant sur les événements, il n’en demeure pas moins vulnérable, sujet à des sentiments ambivalents. Alors rien d’étonnant si, presque accidentellement, il confie : « Amérique Adieu / Je t’aimais ». Pourtant horrifié par certains pans de son histoire, l’individu, que l’état de la société écœure, renonce difficilement à l’amour de sa terre natale.

Des percées de lumière traversent çà et là l’obscurité de cette région sauvage, où zone un James Douglas Morrison hagard mais « attentif ». Le voici en train de récolter les sentiments qu’il chérit le plus, à savoir l’amour, la peur, l’extase. Ce recueil est une compilation de notes éparses (réflexions, aphorismes, vers, etc.). Écrits existentialistes d’un écorché vif pour qui la poésie était l’obsession première. Et dans son souci de la définir, l’objet de sa quête se dévoile clairement : « La vraie poésie ne veut rien dire, elle ne fait que révéler les possibles. Elle ouvre toutes les portes. À vous de franchir celle qui vous convient […] Si ma poésie a un but, c’est de libérer les gens de leurs œillères, de démultiplier leurs sens. »

Christian Bourgois, 2024
300 p. 11 €