Les désabrités
Aller vers (Gallimard, 2023), le nouveau recueil de Jean Marc Sourdillon, épouse les courbes de la Seine dans un itinéraire à travers la ville, qui le mène jusqu’à la femme aimée puis, ultimement, à l’au-delà. Au fil de l’écriture, se dévoile une éthique de l’exil et de l’exposition, où le dépouillement fait éclore une écoute et une parole authentiques.
Le grand élan qui soulevait le recueil précédent de Jean Marc Sourdillon1 se poursuit et se précise dans ce nouveau livre. Il commence par celui d’animaux mystérieux (« les bondissants »), sans doute effarouchés dans le sous-bois que traverse le poète à la fin de l’hiver : « Ils se sont élancés comme s’ils ne devaient retomber jamais. » Le signal du départ est ainsi donné pour la centaine de pages qui suivent, où il s’agit « de poursuivre le bond en essayant de répondre du mieux que nous pouvons à l’imperceptible, à l’imprévisible appel qui toujours nous devance, toujours nous élève ».
Autre figure choisie pour donner à sentir et, cette fois-ci, à voir ce grand mouvement qui traverse le recueil : la Seine. Le fleuve, dont la présence tutélaire accompagne l’auteur depuis sa jeunesse et continue à l’accompagner aujourd’hui, lui donne à chaque fois rendez-vous avec sa naissance, ce moment où il adviendra pleinement à lui-même, aux autres et au monde, et qui peut être représenté aussi bien par la source que par l’estuaire. En cours de route, on rencontre, comme sur le trajet du Transilien qui en épouse ou en franchit les courbes, « un paysage tout à tour vivant et désolé », « les plaques de béton recouvertes de tags colorés », « les ouvriers sur le chantier », « des enfants qui jouent dans un square désert » : tout ce que nous montre la vie contemporaine. Ce chemin, qui comporte sa part de solitude, n’est donc pas un couloir aveugle, tant s’en faut.
On brûle cependant de savoir où il nous mène, quel complément l’auteur entend donner au verbe « aller vers », même s’il nous prévient que « le vrai objet de “vers” est l’inatteignable ». En réalité, un complément se dessine peu à peu, d’abord confondu avec les nébuleuses des paysages, des regards que l’on croise, du feu où l’on se jette (c’est la période d’une longue adolescence). Plus encore que dans L’Unique Réponse, le mouvement se révèle polarisé par un « toi » reconnu à sa voix, à la clarté verte de ses yeux, à son corps, du visage aux chevilles, comme le « toi » de la femme aimée. « Tu es ma Seine », lui dit le poète, et il achève son portrait « en pied » par ces mots : « Que fallait-il de plus à mes lendemains / hormis le fait que tu existes ? » Le mouvement pourtant ne s’arrête pas à elle, ne s’enclôt pas en elle, puisqu’elle le relance incessamment en se retirant, en recreusant la distance et en réitérant l’appel.
Ce jeu d’avancées et de reculs est merveilleusement mis en scène dans la seconde partie du recueil, « Sur le fil ». Le mouvement initial y devient une danse entre les amants-funambules. C’est sur ce fil que la phrase et le verset progressent, renouvelant toujours leur scansion, leurs coupes, leur rythme tantôt lent et détendu, tantôt resserré, inventant chaque pas en avant et parfois en arrière. « Tu m’attires mais je ne t’atteins pas / Je vais vers toi, je ne cesse d’aller », chante le poète. Parlera-t-on d’« amour de loin », d’amour courtois ? Pas exactement, semble-t-il : Jean Marc Sourdillon actualise le lyrisme amoureux en voyant dans la femme aimée non plus seulement l’objet de la célébration, mais une partenaire du ballet, dont les gestes et les attitudes ont souvent l’initiative, « prennent le pas » sur les siens. D’ailleurs, elle aussi « chante ». En revanche, comme chez les troubadours ou Maurice Scève, le jeu est risqué. Si la grâce d’un certain badinage n’en est pas absente, l’enjeu, on le comprend, se mesure à l’aune de la vie et de la mort. Le « fil » des acrobates est « le fil du rasoir » en même temps que « le fil de l’eau ».
Le risque se hausse même au rang d’éthique, une éthique que le poète partage avec ses initiateurs, devenus pour certains des frères et des sœurs, ceux et celles qu’il nomme « les désabrités ». L’élan entretenu, la naissance poursuivie ou reprise nous exposent au-dehors, comme l’éclosion du bourgeon. C’est dans l’exil (María Zambrano), la solitude de l’actrice au sortir de son rôle (Agnès Sourdillon), la modestie d’un vieil homme penché sur des violettes (Philippe Jaccottet) que commencent l’écoute et la parole vraie. « Écrire, dit ailleurs Jean Marc Sourdillon, c’est, à chaque fois, sortir de sa maison, de la protection des siens, de son identité, pour aller vers le large en se dépouillant, en se désabritant, en se déstabilisant, en s’ouvrant et en s’exposant. » La parole nue qui surgira de ce dépouillement nous permettra « de dire toi, moi, nous, tout autrement que [nous ne l’avions] fait jusqu’ici et d’accueillir dans [notre] regard tout ce qui tremble parce qu’il naît ou qu’il demande à naître ».
On souhaite à Jean Marc Sourdillon de continuer sur cette lancée où il nous entraîne « de commencement en commencement par des commencements qui n’ont jamais de fin » (Grégoire de Nysse).
- 1. Jean Marc Sourdillon, L’Unique réponse, Paris, Gallimard, 2020. Voir mon compte rendu dans Esprit, mars 2021.
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