Pierre Nora
De l'arpentage du monde à la réinvention du roman national
Par-delà l’unanimisme des hommages, Gilles Bataillon salue avant tout en Pierre Nora un très grand éditeur, dont l’œuvre incarne à la perfection les ouvertures, puis un certain repli de l’intelligentsia française.
Né en 1932, décédé à 93 ans, Pierre Nora a été célébré comme peu d’intellectuels français, photos en première page des grands quotidiens, articles plus élogieux les uns que les autres. Les historiens et les sociologues du futur s’interrogeront sur les particularités de ces révérences post mortem. Après tout, au nombre de signes consacrés à cet historien, à l’œuvre somme toute modeste, devenu incontestablement un très grand éditeur, sa stature intellectuelle semblerait éclipser celle de beaucoup de ses contemporains. Pensons à certains de ses pairs : éditeurs – Éric de Dampierre (Plon), Claude Durand (Le Seuil, Fayard), Michel Chodkiewicz (Le Seuil), Georges Liebert (Hachette), Jérôme Lindon (Éditions de Minuit) ou François Maspero ; historiens qu’il côtoya– Maurice Aghulon, Marc Ferro, François Furet, Jacques Julliard, Emmanuel Leroy-Ladurie, Pierre Vidal-Naquet ; sociologues qu’il méprisa toujours un peu – Pierre Bourdieu, François Bourricaud, Miche Crozier ; philosophes –Cornélius Castoriadis, Michel Foucault, Claude Lefort, Paul Ricoeur. Pensons aussi aux figures de la génération qui précédèrent et surplombèrent la sienne : Raymond Aron, Fernand Braudel, Claude Lévi-Strauss ou Maurice Merleau-Ponty, et bien sûr Jean-Paul Sartre. Seuls ces derniers eurent droit à de semblables concert de louanges au lendemain de leurs décès. Dans le cas de Pierre Nora, seul Libération a laissé filtrer une voix discordante, celle de Romain Bertrand qui dit tranquillement certaines limites de ses thèses1. Impossible, souligne-t-il justement, de penser la mémoire comme rigoureusement opposée à l’histoire, dont elle ne serait que l’objet. Il met aussi justement en lumière le paradoxe que nourrit le maitre ouvrage de Nora, les trois volumes des Lieux de mémoires : se voulant critique du « roman national » les Lieux de mémoires le firent exister et le rigidifièrent.
Une formidable ouverture au monde
Professeur d’histoire géographie au lycée d’Oran en 1958, Pierre Nora se fit connaître à son retour en France par un petit livre incisif, Les Français d’Algérie (1961), préfacé par un grand spécialiste de l’histoire de l’Afrique du Nord, Charles André Jullien. Le jeune historien y décrivit sans fard le racisme tranquille qui régnait vis à vis des musulmans, tout en soulignant la situation paradoxale des pieds noirs, pauvres au regard des Français de la métropole, mais plus que nantis au regard de la population arabe. Il ne vit d’autre solution à la guerre d’Algérie que l’indépendance. Il appela en conséquence à reconnaître sans plus tarder la représentativité du FLN. Nul doute que de telles positions ne furent pas habituelles au sein de la gauche française, plus généralement de l’intelligentsia, et encore moins au sein des Français de l’époque. Pour autant Nora ne fut pas un éclaireur en la matière. L’helléniste Pierre Vidal-Naquet, avec lequel il fonda sa première revue quand ils étaient élèves en classes préparatoires, avait commencé, dès 1957, à enquêter sur la disparition d’un mathématicien communiste appuyant les indépendantistes algériens, Maurice Audin, torturé puis assassiné par les parachutistes français. Il publia dès 1958 l’Affaire Audin qui fut saisi et interdit à la vente. Il fonda l’année suivante avec Paul Thibaud, de la revue Esprit, le journal clandestin, Vérité-Liberté qui republiait les textes victimes de la censure. Marc Ferro, lui aussi professeur d’histoire géographie à Oran de 1948 à 1956, écrivit dès 1955 dans L’Oran républicain une étude d’une rare lucidité sur la situation. Il y évoqua les tensions à venir et les massacres possibles au lendemain d’une possible indépendance, qu’il ne souhaitait pas pour ces raisons2. Claude Lefort publia en 1958 dans la revue Socialisme ou Barbarie, un article où il employait le mot de « totalitarisme » pour qualifier la situation coloniale. Il jugea que l’indépendance était la seule solution possible. Il conclut qu’il ne fallait pour autant pas s’illusionner sur le FLN, mais s’interroger sur sa volonté d’éliminer ou de vassaliser tous les autres mouvements indépendantistes et, ce faisant, de se constituer en bureaucratie en gestation3. Enfin ce fut dès 1957 que Raymond Aron, pourtant éditorialiste au Figaro, fit paraître La tragédie algérienne. Il y plaida de façon « réaliste » pour l’indépendance de l’Algérie. Ce ne sont là que quelques exemples qu’il faudrait compléter. C’est dire que Pierre Nora ne fut pas en la matière un éclaireur solitaire. Il fut partie prenante d’un courant d’opinion, au départ extrêmement réduit, regroupant des gens sensiblement disparates. Aron qui dès les colonnes de la France libre, la revue gaulliste à Londres, jugea que les nations colonisées par les Britanniques et les Français devaient devenir indépendantes. Des catholiques de gauche, des trotskystes et des communistes en rupture de ban qui comprirent que la guerre faite par la France aux indépendantistes algériens était, non seulement ignoble, mais vouée à l’échec.
On a justement salué la nouveauté intellectuelle que fut la première collection que créa Pierre Nora chez Julliard en 1963, « Archives », entreprise qu’il poursuivit par la suite chez Gallimard. Il eut l’idée de faire connaître les sources sur lesquels travaillaient les historiens. On a aussi insisté sur la qualité des livres qu’il publia d’abord dans ses premières collections chez Gallimard au printemps 1966, la « Bibliothèque des sciences humaines » et la collection « Témoins », puis ensuite dans la « Bibliothèque des histoires », qui devint sa collection fétiche à partir de 1971. Ce qui frappe à se souvenir des titres publiés dans ces différentes collections, c’est la formidable ouverture au monde par-delà les frontières de la France et de la discipline historique, dont ils témoignèrent.
Les premiers volumes d’« Archives » portèrent certes sur la France, les cahiers de doléances, le procès de Louis XVI et l’avènement du Roi Soleil, mais ce furent aussi très vite le volume de Léon Poliakov sur Auschwitz, puis d’autres sur l’histoire du communisme ou sur différents moments de l’histoire européenne, notamment la révolution anglaise, ou encore les mutineries de l’armée française en 1917. La collection s’ouvrit aussi à des sujets jusque-là très ignorés du grand public : la découverte de l’Afrique, les sociétés secrètes et les jésuites en Chine, l’esclavage dans le sud des États-Unis, Las Casas et la défense des Indiens. On peut faire les mêmes remarques à propos des premiers livres de la « Bibliothèque des sciences humaines ». Ce furent bien sur les ouvrages de professeurs français plus que consacrés - Raymond Aron sur les étapes de la pensée sociologique, Émile Benveniste sur la linguistique, Jacques Berque sur les mondes arabes, Roger Caillois sur la littérature, Geneviève Calame-Griaule sur les Dogons, Georges Dumézil sur les Indo-Européens ou Alfred Métraux sur les Indiens d’Amérique du sud - comme ceux de quelqu’un qui ne tarda pas à l’être, Michel Foucault. Mais ce fut parallèlement une ouverture vers des ethnologues anglo-saxons : les livres de Evans Pritchard sur les Nuers et les Azandé, celui de Adolphus Peter Elkin sur les Aborigènes australiens, et encore celui de Abraham Kardiner sur l’idée de personnalité de base. Pierre Nora publia aussi des auteurs plus risqués qui témoignaient de l’inventivité de l’air du temps ; Wilhelm Mühlmann sur les messianismes révolutionnaires du tiers-monde ou Elias Canetti et son trop peu lu Masse et puissance. On respire le même souci d’ouverture à des horizons inconnus quand se penche sur les titres de la collection « Témoins ». Il y eut bien sur L’Aveu d’Arthur London où Pierre Nora dut batailler contre une puissance de la maison Gallimard, Louis Aragon, stalinien sourcilleux pour lequel les réalités des procès du monde communiste devaient être soigneusement ignorées. Après ce premier témoignage d’opposant au stalinisme parurent bien d’autres de ceux que l’on commençait à appeler les dissidents soviétiques. Son refus du totalitarisme stalinien n’empêcha pas Pierre Nora de publier des livres fort critiques sur les États Unis, dont un d’Angela Davis et autre de Michael Harrington sur la pauvreté. Les titres de son catalogue témoignèrent de son souhait de faire connaître ce que Sauvy avait nommé le tiers-monde, notamment le Mexique et Cuba ou la Chine que Pierre Nora visita dans les années 1960. S’il ne découvrit pas Oscar Lewis dont un premier livre sur le Mexique, Pedro Martinez, avait déjà été publié chez Gallimard, il fit bon accueil à d’autres du même auteur, toujours sur le Mexique, Cuba et Porto Rico. Il fit connaître un auteur new age avant l’heure, Carlos Castañeda, dont il publia les ouvrages sur les enseignements d’un sorcier yaqui. Il fit aussi œuvre de pionnier en étant un des premiers en France à publier Hannah Arendt en faisant traduire son Eichmann à Jérusalem.
Les premiers volumes de la « Bibliothèque des histoires » furent de la même façon par le souci de sortir des chemins battus et en particulier de faire une place de choix à l’anthropologie historique. Ce furent l’étonnant livre de Robert Van Gulik, La vie sexuelle en Chine ancienne, celui de Nathan Wachtel sur La vision des vaincus, qui malgré son titre emprunté à un auteur mexicain, portait avant tout sur le monde incaïque, celui de Michel Foucault Histoire de la folie, ou celui de Julio Caro Baroja sur les sorcières européennes. Une histoire peu orthodoxe de la Russie et de l’URSS ne fut pas moins à l’honneur avec les traductions de Franco Venturi, Les intellectuels, le peuple et la révolution et de Oskar Anweiler Les soviets en Russie (1905-1921). Vinrent ensuite les livres manifestes de ce que Pierre Nora baptisa « La nouvelle histoire » et ceux des historiens français qui devinrent des figures emblématiques de ce courant, Jacques La Goff, Georges Duby, Emmanuel Leroy-Ladurie ou Michel de Certeau.
Une activité éditoriale paradoxale
Durant les années 1980 et 1990 l’activité éditoriale de Pierre Nora fut étrangement paradoxale. Il fut à la fois l’un des acteurs d’une mise à l’honneur du politique qui passa par le lancement d’une revue qui quarante ans durant fit date dans le paysage intellectuel français, Le Débat, mais aussi l’homme d’un certain repli des aventures intellectuelles françaises sur l’Europe et au premier chef l’hexagone français.
Cette mise à l’honneur du politique s’amorça dès 1972 avec la publication d’un recueil de Raymond Aron, Études politiques et d’un important livre de Claude Lefort, Machiavel le travail de d’œuvre4, qui fut suivi en 1978 d’un recueil d’essais, Les formes de l’histoire. Essais d’anthropologie politique. C’est dans ce contexte que Pierre Nora lança Le Débat, qu’il dirigea, très puissamment secondé par Marcel Gauchet et Krzysztof Pomian, de 1980 à 2020. La revue fut incontestablement iconoclaste et inventive, ce de maintes façons. Son caractère iconoclaste tint entre autres au sens de la polémique contre certaines gloires établies du structuralisme et du progressisme dont fit preuve Marcel Gauchet, mais aussi à des satyres anonymes et fort divertissantes sur les aléas de la politique françaises, « Barbichets et Barbelets ». Le Débat innova en faisant débattre des auteurs qui opposèrent leurs points de vue sur les grandes questions politiques, sociales et culturelles au centre du débat français, comme des grandes questions de politique internationales, la fin de la guerre froide et l’effondrement du communisme, les mutations de l’Europe, la question moyen orientale ou les transformations de la Chine. Elle convoqua à ces débats certaines figures politiques ou syndicales. Elle participa, et souvent lança, certains grands débats au sein des sciences humaines, en invitant les figures de proue de ces disciplines à confronter leurs points de vue sur des sujets aussi divers que la question des totalitarismes, de l’histoire antique, de l’histoire de la révolution française, de celles du livre ou des animaux, de l’État-providence, du rôle du marché, de la psychanalyse, de l’individualisme contemporain, ou encore des métamorphoses de l’art contemporain. Elle invita aussi des scientifiques, biologistes, mathématiciens, physiciens à débattre de leurs travaux.
À feuilleter la collection de cette très grande revue, par-delà la qualité des contributions et la capacité à faire honneur à son titre en ouvrant les débats, une chose frappe à examiner la façon dont furent conduit les débats sur l’actualité politique et sociale, nationale comme internationale. Les auteurs convoqués à s’exprimer sont tous des experts non seulement reconnues mais participent tous d’un état d’esprit qui n’est pas sans rappeler l’époque des clubs des débuts de la Verépublique. L’heure est à la réunion des « modérés » de la gauche, les socio-démocrates, bientôt socio-libéraux, et les membres de la droite libérale, les chefs d’entreprises adeptes d’un certain dialogue social avec les syndicalistes de la CFDT. Le Débat est de fait en synergie avec l’entreprise politico-intellectuelle lancée par François Furet et Pierre Rosanvallon avec la Fondation Saint Simon, qui prétendit faire dialoguer le meilleur de la gauche et de la droite et théorisa ce projet dans un livre oublié La République du centre. La fin de l’exception française5. On retrouve d’ailleurs de lointains échos de cet esprit du temps dans la tentative de Emmanuel Macron de conjuguer le meilleur de la droite et de la gauche pour se faire élire à la Présidence de la République avant de presque aussitôt donner un vrai coup de barre à droite.
Le Débat fut emblématique de ce renouveau de l’intérêt pour le politique, mais aussi de la poursuite d’une pratique de l’histoire et des sciences humaines de plus en plus centrée sur l’Europe. La revue fut en cela au diapason avec les collections dirigées par son directeur, comme en attestent les titres publiés par Pierre Nora dans ces années.
Il mit à l’honneur les travaux du jeune philosophe, Marcel Gauchet, qui devint son bras droit non seulement dans la revue mais aussi dans ses collections. Il publia ainsi en 1980 sa critique méthodique de l’Histoire de la folie de Foucault, La pratique de l’esprit humain. L’institution asilaire et la révolution démocratique6, en 1985 son grand livre sur le rôle politique de la religion, Le désenchantement du monde, puis ses travaux sur la révolution française et, enfin, dans les années 2000 les quatre volumes de sa longue étude L’avènement de la démocratie. Pierre Nora mit à l’honneur d’autres auteurs emblématiques de cet intérêt pour le politique : Claude Nicolet sur la Rome républicaine, François Furet et Mona Ozouf sur la révolution française, Pierre Rosanvallon sur Guizot, puis sur l’histoire du suffrage universel et de la démocratie.
Le Débat fut emblématique de ce renouveau de l’intérêt pour le politique, mais aussi de la poursuite d’une pratique de l’histoire et des sciences humaines de plus en plus centrée sur l’Europe.
Parallèlement à cet intérêt pour le politique, Pierre Nora fit place à des réflexions sur l’histoire des collections et de la muséographie faisant connaître un historien polonais émigré en France d’une prodigieuse érudition, Krzysztof Pomian. Ses livres sur les collectionneurs et les musées devinrent une référence. Il fut aussi un des maitres artisans de l’ouvrage qui consacra Pierre Nora, Les lieux de mémoire, dont le premier volume parut en 1984 et le dernier presque dix ans plus tard.
Ce succès des collections de Pierre Nora, valut à ses auteurs par-delà leurs dissemblances - pensons à celles abyssales entre Marcel Gauchet et Krzysztof Pomian d’une part, et Michel Foucault d’autre part - une incontestable notabilisation. Comme l’écrivit de façon cinglante et très juste Pierre Bourdieu, Pierre Nora devint « l’arbitre des élégances ». Ses auteurs devinrent incontournables. Ce furent les figures phares de l’anthropologie historique française auxquels s’ajouta Carlo Ginzburg et les historiens du politique. Il leur adjoint des classiques des sciences sociales jusque-là incomplètement traduits en français, au premier chef Max Weber, ou encore Joseph Schumpeter et quelques rares travaux de sociologues des mœurs, Paul Yonnet, avant tout centrés sur la France contemporaine.
Force est de constater que tous ces titres, si remarquables fussent-ils, marquèrent un incontestable repli sur l’hexagone et l’Europe même si Pierre Nora fit la part belle à l’aventure que fut la fin du communisme, ou la renaissance de pays naguère intégrés à l’URSS, telle l’Ukraine. Un exemple paradoxal de ce repli fut la traduction en français de l’équivalent allemand des Lieux de mémoire, Mémoires allemandes. Pierre Nora choisit de ne publier dans ce volume que les textes immédiatement intelligibles pour le lectorat français, mais délaissa les autres. On peut aussi voir sa fascination pour le sentiment national en lisant le 14-18 Retrouver la guerre de Annette Becker et Stéphane Audouin-Rouzeau, paru en 2000, qui tourne le dos au 1917 les mutineries de l’Armée française de Guy Pedroncini, paru lui en 1968 !
On objectera qu’il publia néanmoins des livres sur la Chine, les sommes de Olivier Grenouilleau sur l’histoire de l’esclavage, ou encore des anthropologues, María Isaura Pereira de Queiroz sur le Carnaval brésilien, Marshall Sahlins sur les Iles du Pacifique, Clifford Geertz sur Java, ou Philippe Descola sur la mise en cause du partage Nature/Culture. Certes, mais le souci de présenter l’épaisseur des sociétés du sud, comme avait su le faire Jacques Berque dans son grand livre sur l’Égypte, s’effaça. Pour n’en prendre qu’un exemple, les pays arabo-musulmans furent présentés par Bernard Lewis au prisme du religieux comme un nouveau déterminant. L’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie contemporaine devinrent incontestablement les parentes pauvres de ses collections, comme elles le furent d’ailleurs des colonnes du Débat. On n’en prendra que quelques exemples pour donner la mesure de certains blancs de la carte du monde. Le Débat publia certes le grand essai d’Octavio Paz sur le PRI, « l’ogre philanthropique », ou un texte incisif de Naipaul sur l’Ouganda ou encore de bons textes sur le Japon, mais il se contenta de la prose progressiste parfaitement convenue de Carlos Fuentes sur les crises en Amérique centrale, ou encore d’un reportage très discutable de Mario Vargas Llosa sur le Nicaragua sandiniste, et d’une quasi-absence de texte sur les transformations contemporaines de l’Afrique ou de l’Asie du sud-est.
Quelques accommodements avec l’histoire
Il serait facile, mais injuste, de pointer ces biais de l’entreprise éditoriale menée par Pierre Nora en les ramenant à ses seules œillères. Nul doute qu’il faudrait d’ailleurs les examiner de façon plus détaillée. Mais certains exemples sont révélateurs d’un état d’esprit de la bourgeoisie intellectuelle. Ses mémoires, Jeunesse (2022) et Une étrange obstination (2023) en donnent d’excellents exemples, comme l’a très justement et minutieusement noté Christophe Prochasson dans son analyse de ces deux livres. Il appelle à les lire comme un document ethnographique, en acceptant « d’en ôter tout l’urticant que provoque l’aisance naturelle d’un jeune homme de bonne famille, inconscient des grâces sociales dont il bénéficie7 ». Ces grâces sociales furent aussi pour Pierre Nora, la capacité à considérer très jeune, qu’il pouvait avoir deux emplois en parallèle : l’un d’enseignant, où son côté mouton à cinq pattes lui permis de prendre avec distance les obligations de ce métier, notamment à l’EHESS avec les étudiants où il fut célèbre pour cela, et d’être par ailleurs un remarquable éditeur, à l’inverse très soucieux du suivi de ses auteurs. Il faut aussi évoquer quelques perles et quelques accommodements avec l’histoire notamment dans Jeunesse, qui sont emblématiques d’un certain style de mémoires comme d’un regard français sur le monde latino-américain. Évoquant son séjour au Mexique dans les années 1960, il fait la remarque suivante sur les mondes indiens : « Les Aztèques et les Incas m’ont paru des civilisations de brutes ; je devais être de bien méchante humeur ». Passons sur le jugement à l’emporte pièces et arrêtons-nous sur le monde mésoaméricain. Pierre Nora visita très certainement l’ancienne cité de Teotihuacan au nord de Mexico, et sans doute Monte Alban dans l’État du Oaxaca, qui précèdent tous deux le monde aztèque de plusieurs siècles et appartiennent au monde mésoaméricain dit « classique » (200 à 900 après. J.C.). Par ailleurs nul site incaïque au Mexique puisqu’ils sont tous dans le monde andin en Amérique du sud !
Sur le sujet cubain il est plus indélicat et révélateur de l’esprit du temps sur le castrisme. Avec un géographe français, Claude Bataillon, et munis de cartes de presse grâce à France Observateur, ils devaient faire un reportage sur le socialisme à la cubaine pour cet hebdomadaire. De retour à Mexico il dit à son compagnon de voyage, « Mon cher Claude, vous connaissez bien mieux le sujet que moi, rédigez une première mouture de notre article, envoyez-le-moi et nous verrons ». Son compagnon de voyage fit un article prudemment critique sur les réalités du socialisme à la cubaine et lui envoya. Pierre Nora lui adressa la réponse suivante. « Vous avez tout à fait raison. Mais nous ne pouvons publier cela, on ne nous comprendrait pas !8 ». Ce qui est un peu différent du récit que fait Pierre Nora de cet épisode : « J’ai envoyé à France Observateur un compte rendu de voyage si critique que le journal a préféré ne pas le publier ! ».
Des lecteurs scrupuleux et informés pourront sans doute discuter très en détail de ces documents sur la bourgeoisie intellectuelle que sont les volumes de mémoires de Pierre Nora. Reste que cette façon de se mettre en scène au soir de sa vie, très contre-moderne, ne saurait éclipser la très grande ouverture qui fut la sienne dans les années 1960 et 1970 et qui se rétrécit progressivement dans les années 1980 et 1990 et plus encore dans les années 2000, quelle que fut-ce son ouverture à la question du politique. En cela il faut souligner qu’il ne fut pas un homme isolé mais un éditeur en consonance avec l’intelligentsia et l’université française prises dans un souci de notabilité et en plein repli hexagonal mâtiné de rares soucis pour des figures de l’altérité de plus en plus convenues.
- 1. « Mort de Pierre Nora : “il n’y a pas de grandes histoires sans grands éditeurs” », Entretien avec Romain Bertrand, Libération, 3 juin 2025.
- 2. Cet article est reproduit dans Marc Ferro et Gérard Jorland, Autobiographie intellectuelle, Perrin, 2011, pp.42-57.
- 3. « Prolétariat français et nationalisme algérien », Socialisme ou Barbarie, n°24, pp. 1-17.
- 4. Bien que présenté à Pierre Nora, ce livre fut publié dans une autre collection que les siennes.
- 5. François Furet, Jacques Julliard, Pierre Rosanvallon, La République du centre. La fin de l’exception française, Calmann-Lévy, 1994.
- 6. Ce premier livre de Marcel Gauchet fut co-écrit avec sa compagne psychiatre Galdys Swain.
- 7. Christophe Prochasson, « En quête de moi : Pierre Nora, les Mémoires et la mémoire », Écrire l'histoire [En ligne], 24 | 2024, mis en ligne le 15 septembre 2024.
- 8. On verra sur ce point le récit de Claude Bataillon, Un géographe français en Amérique latine. Quarante ans de souvenir et de réflexions, Éditions de l’IHEAL, 2008, chapitre 2.