Bernardo Arévalo (Domaine public)
Bernardo Arévalo (Domaine public)

Guatemala : la chasse aux démocrates

L’élection de Bernardo Arévalo à la présidence de la République en 2023 pourrait mettre un terme à la corruption endémique du pays, mais le Ministère public a lancé une vaste campagne de représailles et d’intimidation contre les artisans du renouveau démocratique, en particulier les autorités indigènes du pays.


Le Guatemala connaît une situation politique paradoxale. À rebours du reste de l’Amérique centrale, un président de la République, Bernardo Arévalo, qui a fait de la lutte contre la corruption et du rétablissement de la démocratie les priorités de son mandat présidentiel, a été élu en 2023 et a pris ses fonctions en janvier 2024. Pour autant, son action est entravée, non seulement du fait du petit nombre de députés de son parti, Semilla, élus à la Chambre, mais plus encore du fait de la corruption du Ministère public et des différents organes du pouvoir judiciaire. La responsable du Ministère public, María Consuelo Porras, et les juges à sa main jouent un rôle décisif en la matière. Non contents de protéger les politiciens en butte à des accusations de corruption, ils ont de plus lancé une campagne d’intimidation à l’encontre des défenseurs de la démocratie, journalistes indépendants, militants politiques démocrates guatémaltèques, en lançant à leur encontre les accusations les plus fantaisistes – « association illicite », « incitation à la délinquance », « terrorisme », « entrave à la justice » – et en les plaçant en détention préventive.

Trois cas récents d’emprisonnement préventif – ceux de Luis Pacheco et de Héctor Chaclán, respectivement président et trésorier des quarante-huit cantons, l’organe de pouvoir maya k’iché’ du municipio de Totonicapán, et d’Esteban Toc Tzay, vice-maire de la municipalité indigène kaqchikel de Sololá – sont emblématiques de cette volonté de placer hors la loi les démocrates guatémaltèques1. Ces trois leaders mayas – le premier est devenu vice-ministre du Développement durable au ministère de l’Énergie et des Mines – ont joué un rôle majeur lors de la mobilisation qui a obligé les autorités judiciaires à respecter les résultats du scrutin de 2023 et ont ainsi permis l’arrivée au pouvoir de Bernardo Arévalo, rôle qui explique sans conteste les persécutions dont ils sont l’objet.

Corruption généralisée

La corruption généralisée caractérise le pays depuis le début du xxie siècle. En 2006, la situation était telle d’ailleurs que le Parlement guatémaltèque, en accord avec l’Organisation des Nations unies, vota la création d’une commission de lutte contre l’impunité pour lutter contre la coalition maffieuse qui s’était méthodiquement emparée de l’appareil d’État. En 2015, suite aux premières enquêtes de la commission et à un vaste mouvement de protestation populaire contre la corruption, le président de la République, Otto Pérez Molina, et sa vice-présidente, Roxana Baldetti, furent démis par le Parlement, puis condamnés à des années de prison pour association illicite et fraude douanière.

Ces avancées dans la lutte contre la corruption furent pourtant de courte durée. Les successeurs d’Otto Pérez Molina, Jimmy Morales (2016-2020) et Alejandro Giammattei (2020-2024), tous deux inquiétés par les enquêtes de la commission, mais appuyés par de confortables majorités au Parlement, favorisèrent méthodiquement le maintien de ce que les Guatémaltèques ont justement nommé le pacto de corruptos, un système de détournement de fonds publics et d’enrichissement illicite auquel le plus gros de la classe politique participe largement. Appuyé par le Parlement, Jimmy Morales mit fin au mandat de la commission en 2018. Alejandro Giammattei adouba le maintien en fonction de magistrats corrompus, notamment Consuelo Porras.

Pressions

C’est dans ce contexte que les autorités chargées d’organiser les élections générales de 2023 déclarèrent inéligibles tous les candidats appelant à lutter contre la corruption et susceptibles, au vu des sondages d’opinion, de concourir au second tour de l’élection présidentielle. Furent ainsi écartés de la compétition électorale la candidate du parti de gauche, Thelma Cabrera, ainsi que des candidats indépendants susceptibles de lutter contre la corruption, telle l’ex-magistrate de la commission de lutte contre l’impunité, Thelma Aldana. Forts de ces manœuvres, les autorités judiciaires et le président sortant crurent que les candidats susceptibles de remporter le premier tour des élections ne pourraient être que ceux ayant reçu leur aval. Il en fut tout autrement. Si Sandra Torres, la candidate qui recueillit le plus grand nombre de voix (21, 10 %) lors du premier tour (23 juin 2023), fut l’une de leur favorite, Bernardo Arévalo, qui obtint la deuxième place avec 11, 74 % des suffrages, ne le fut nullement. Candidat de Semilla, le parti fondé par les têtes de file du mouvement anticorruption de 2015, fils de Juan José Arévalo, le grand président réformiste élu en 1944 au lendemain de la chute de Jorge Ubico qui régna en maître absolu de 1931 à 1944, Bernardo Arévalo leur apparut d’emblée comme une menace.

Ce résultat inattendu suscita immédiatement en retour les premières tentatives d’entraver le bon déroulement du scrutin. Outrepassant ses prérogatives, Consuelo Porras entama plusieurs procédures visant à interdire Semilla et à faire arrêter ses candidats et certains de ses responsables. Elle fit aussi pression sur le Tribunal suprême électoral pour qu’il ne proclame pas les résultats du premier tour. Ces premières tentatives de coup de force furent contrées par les pressions de la communauté internationale, au premier chef l’ambassade des États-Unis et l’Organisation des États américains, mais aussi par la mobilisation de la société civile. Après plusieurs jours d’épreuves de force, le Tribunal proclama les résultats du premier tour et organisa le second tour des élections, opposant Sandra Torres à Bernardo Arévalo. Le 20 août 2023, Bernardo Arévalo remporta haut la main les élections avec 60, 91 % des suffrages, devançant largement sa concurrente qui n’en obtint que 39, 09 %.

Coup d’État légal

Au lendemain de ce second tour, arguant de fraudes massives, le parti de la candidate battue Sandra Torres, l’Union nationale pour l’espoir, déposa un recours contre les autorités électorales pour qu’elles annulent leur proclamation de la victoire de Bernardo Arévalo. Parallèlement, le Ministère public, au mépris de toutes les règles en vigueur, prétendit se substituer au Tribunal suprême électoral et procéder à un nouveau dépouillement des urnes. Puis, devant les protestations des magistrats du Tribunal, il tenta d’engager une procédure permettant de les destituer.

Si Bernardo Arévalo dénonça immédiatement cette tentative de « coup d’État légal », ce furent incontestablement les organisations de la société civile qui surent se mobiliser pour contrer ces manœuvres. Le 4 septembre, la population bloqua les sièges du Ministère public, non seulement dans la capitale, mais aussi dans la moitié des départements du pays. Le 2 octobre, les dirigeants élus des quarante-huit cantons de Totonicapán, des municipalités indigènes de Sololá, de celles du peuple ixil et du Parlement xinka invitèrent à un soulèvement et à un blocage indéfini du pays. Ils exigèrent la reconnaissance des résultats des élections et la démission des quatre magistrats les plus emblématiques de la corruption au sein du Ministère public, au premier chef Consuelo Porras.

Cent six jours durant (du 2 octobre 2023 au 15 janvier 2024), des délégations des différentes municipalités indigènes du Guatemala, rejointes par des membres de la société civile de la capitale, occupèrent pacifiquement les abords du siège du Ministère public dans la capitale et bloquèrent les principales voies de communication du pays. Elles devinrent une manière de double pouvoir en autorisant, de temps à autre, des levées des blocages pour permettre la circulation des marchandises indispensables aux principales villes du pays. Mieux, quand le gouvernement sortant voulut les faire déloger par la force, les responsables de la police négocièrent avec les dirigeants indigènes et n’obéirent finalement pas au gouvernement sortant. Le ministre de l’Intérieur fit de même en démissionnant, pour ne pas avoir à obéir à des ordres qu’il jugeait attentatoires aux droits des manifestants.

Cent six jours

Plusieurs choses frappent dans cette mobilisation. La première tient à la façon dont Luis Pacheco, Héctor Chaclán et Esteban Toc Tzay, comme les autres dirigeants élus au sein des organes de pouvoirs propres aux communautés mayas et xinkas, non seulement s’emparèrent des thématiques démocratiques, mais les mirent en relation avec les formes du pouvoir propres aux communautés indigènes. En effet, tout au long de cette longue mobilisation, « la campagne des cent six jours », les autorités indigènes mirent l’accent sur le fait qu’elles ne défendaient pas le candidat Arévalo, mais « la liberté du peuple de choisir ses dirigeants » et, d’une façon plus générale, « la légalité démocratique » – précisant qu’« en démocratie, le pouvoir émane du peuple ». Elles demandèrent d’ailleurs à Bernardo Arévalo comme aux militants de Semilla de ne pas participer aux manifestations. Elles insistèrent à maintes reprises sur le fait que les autorités étaient élues pour quatre ans et qu’à l’issue de ce mandat, elles devraient céder la place aux nouveaux élus, au niveau des pouvoirs exécutif, parlementaire et judiciaire.

Elles mirent en avant le symbole qui pour elles attestait de l’impossibilité pour une famille ou un groupe de monopoliser le pouvoir : le fait que les cannes cérémonielles, ou les bâtons de commandement, symbolisant le pouvoir des élus indigènes, appartenaient aux municipalités et que les autorités élues n’en étaient les dépositaires que durant l’année de leur mandat – que ces cannes étaient donc gardées dans les murs de la municipalité. Elles insistèrent aussi sur le fait qu’elles n’avaient pas seulement agi de leur propre chef, mais que leurs « bases » les avaient sollicitées pour savoir comment défendre le principe de la liberté du suffrage. La décision du blocage indéfini du pays pour obtenir le respect du suffrage avait été prise de façon consensuelle au travers d’une multiplicité d’assemblées cantonales ou villageoises, municipalité par municipalité. Une dernière métaphore sur la nécessaire circulation du pouvoir mérite d’être relevée : au dire d’une des autorités de Sololá, « le pouvoir est comme le sang. Il ne doit pas se fixer ; il doit circuler comme le sang dans tous les organes du corps ».

La population indigène du pays n’avait jamais manifesté en aussi grand nombre dans la capitale.

Une autre caractéristique du pouvoir des municipalités indigènes fut largement mise en avant comme un exemple dont devraient s’inspirer les autorités nationales. Dans les communautés, la participation aux charges des municipalités indigènes ou du Parlement xinka n’est pas rémunérée ; elle est un « service » exercé gratuitement ; de même, la justice coutumière, reconnue par le pouvoir judiciaire, est capable d’être rendue de façon contradictoire, sans délais ni frais de justice trop élevés.

Durant ces cent six jours de mobilisation, le leadership politique des autorités indigènes fut incontestablement inédit, car la population indigène du pays n’avait jamais manifesté en aussi grand nombre dans la capitale. Jamais non plus les leaders des communautés indigènes n’avaient exercé la direction d’un mouvement protestataire national qui mobilisa aussi les classes moyennes et populaires de la capitale (marchands, chauffeurs de taxi, transporteurs et employés). Tous les observateurs reconnurent la capacité des autorités indigènes, aidées par d’autres organisations de la société civile, à organiser ces manifestations massives en prévenant tout débordement et en recevant ainsi l’appui des habitants de la capitale. De multiples composantes de la société guatémaltèques, dont l’Église catholique, certains secteurs entrepreneuriaux et une partie du personnel politique, reconnurent le leadership des dirigeants indigènes, tout comme les légations étrangères, notamment l’ambassade des États-Unis. Les leaders du monde indigène jouèrent un rôle important lors de l’ultime tentative des députés de bloquer l’investiture du nouveau président. En plus des menaces des États-Unis d’appliquer les sanctions prévues par la loi Magnitski2, la présence des Guatémaltèques mobilisés dans la capitale fit faire marche arrière aux factieux. Une jeune membre de la municipalité de Nebaj s’adressa ainsi au président et à la vice-présidente à peine investis : « Nous mettons fin à une première phase de résistance. Nous nous en remettons à vous pour garantir et défendre notre démocratie. Et si vous avez besoin de notre aide, nos peuples seront là. »

C’est au regard de ces événements que l’on peut comprendre et juger le sens de la véritable chasse aux sorcières déclenchée par les responsables du Ministère public à l’encontre de Luis Pacheco, Héctor Chaclán et Esteban Toc Tzay. Il s’agit pour ces magistrats corrompus de lancer une campagne de représailles et d’intimidation contre les artisans d’un renouveau démocratique au Guatemala, ce à la veille d’une année capitale pour le futur de la démocratie dans le pays, puisque des nouvelles autorités judiciaires doivent être désignées en 2026 et que celles-ci auront à charge d’organiser le scrutin de 2027. Ces manœuvres visent aussi à signifier aux fonctionnaires refusant les systèmes de détournements de fonds jusqu’alors en usage dans de nombreux ministères qu’ils ne peuvent pas compter sur le Ministère public pour poursuivre les auteurs des menaces à leur encontre, mais que celui-ci protégera au contraire les mafias habituées à piller le Trésor public.

  • 1. Les deux premiers ont été emprisonnés le 23 avril 2025, le troisième le 28 août 2025.
  • 2. Promulguée en 2012 par le président Obama, cette loi permet de sanctionner les auteurs de violation des droits de l’homme et de corruption à l’extérieur des États-Unis, non seulement en leur refusant des visas d’entrée, mais aussi en gelant leurs biens et leurs avoirs basés aux États-Unis.